Directeur artistique du Printemps des Arts de Monte-Carlo, Bruno Mantovani revient pour Monaco Hebdo sur l’édition 2023 de ce festival de musique classique, mais pas seulement, dont les événements se sont déroulés cette année encore en de nombreux lieux de la principauté. « L’essentiel pour nous, c’est de proposer des choses que l’on n’entend pas ailleurs, que l’on ne voit pas ailleurs », insiste celui qui a succédé à Marc Monnet à la fin de l’année 2020, et qui a proposé le deuxième opus de sa thématique « Ma fin est mon commencement ». Interview.
Débuté le mercredi 8 mars 2023, le Printemps des Arts 2023 vient de s’achever. C’est la deuxième édition que vous avez planifiée de A à Z, après avoir pris la succession de Marc Monnet fin 2020 (1) : en quoi est-ce différent, quand il ne s’agit plus d’une « première », en termes d’organisation pour un événement comme celui-ci ?
Cela aurait pu être différent, mais j’ai contourné cette question en concevant les trois premières éditions, quasiment, comme un même ensemble. Dès le début, j’ai pensé à une forme de « cycle » : pour moi, un festival c’est aussi une œuvre de compositeur, c’est une affaire de construction, à laquelle il faut donner une architecture. J’ai souhaité faire en sorte que chaque édition ait sa propre cohérence, au sein d’un ensemble en trois ans, et donc trois éditions.

Donc, tout était prêt dès le début, dès 2022, s’agissant de la programmation de cette édition du Printemps des Arts ?
Non, pas à ce point, bien sûr. Néanmoins, quand j’ai posé les bases de 2022, j’ai aussi posé celles de 2023… Et celles de 2024, puisque cette thématique « Ma fin est mon commencement » se poursuivra l’année prochaine. Elle permet d’observer la trajectoire conduisant des premières aux ultimes œuvres d’un même créateur. L’objectif, c’est de créer une continuité, avec d’autres artistes, d’autres univers, d’autres répertoires.
« L’essentiel, c’est de proposer des choses que l’on n’entend pas ailleurs, que l’on ne voit pas ailleurs, des soirées thématisées de manière différente par rapport à l’offre culturelle « classique » »
Concernant la fréquentation de ce Printemps des Arts 2023, quel bilan faites-vous de l’événement et la fréquentation a-t-elle été à la hauteur de vos espérances ?
Le Printemps des Arts a su rencontrer son public, mais nous n’avons pas encore de bilan chiffré pour la fréquentation des concerts et des autres événements. Dans tous les cas, le Printemps des Arts n’a pas vocation à se concentrer uniquement sur cet enjeu, qui n’est pas primordial pour nous. Ce n’est pas notre esprit. L’essentiel, c’est de proposer des choses que l’on n’entend pas ailleurs, que l’on ne voit pas ailleurs, des soirées thématisées de manière différente par rapport à l’offre culturelle « classique ». Alors, certes, on aurait aimé avoir plus de monde sur certains événements, quand d’autres ont très bien fonctionné, mais là n’est pas l’essentiel au moment de faire le bilan. On pourrait faire du “mainstream” [grand public — NDLR] pour en arriver à faire du chiffre, mais nous portons une ambition différente.

Au regard de la programmation de cette édition 2023, considérez-vous que le Printemps des Arts est un festival pour les initiés, ou un festival fait pour découvrir de nouveaux artistes et de nouveaux univers musicaux ?
Le Printemps des Arts s’adresse avant tout… à moi (rires). J’essaie de construire le festival tel que j’aurais aimé le découvrir, en tant que spectateur. Pour être plus sérieux, au Printemps des Arts, nous voulons avant tout n’exclure personne. C’est pourquoi, par exemple, nous organisons autant de “befores”, d’“afters”, de rencontres avec les artistes, de moments conviviaux, qui permettent de casser les codes des festivals de musique classique, et aider tous les publics à se sentir concernés par notre événement, des plus initiés à ceux qui n’ont pas de liens particuliers avec les univers musicaux du Printemps des Arts. Nous ne voulons pas proposer un festival de niche, mais un événement qui part d’une page blanche, où tout est possible, qui n’hésite pas à aller au-delà de ce qui pourrait être attendu. Par exemple, on ne s’interdit pas de ne pas faire de la musique, d’aller vers la peinture, vers la littérature, les expositions, le cinéma… Nous refusons d’être enfermés dans une époque, dans un style, dans un répertoire, dans un type de représentation, dans un instrument. Tout est faisable au Printemps des Arts, tant que ça a une chance « d’embarquer » le public, peu importe ses affinités culturelles, et de le surprendre.
« Cette thématique « Ma fin est mon commencement » se poursuivra l’année prochaine. Elle permet d’observer la trajectoire conduisant des premières aux ultimes œuvres d’un même créateur. L’objectif, c’est de créer une continuité, avec d’autres artistes, d’autres univers, d’autres répertoires »
La notion de partage est donc au centre du Printemps des Arts ?
Bien sûr, personne ne peut prétendre connaître tout ce qui va être proposé pendant le Printemps des Arts. C’était le cas en 2023 comme en 2022, ça le sera aussi les années prochaines. Il s’agit d’une réelle volonté de notre part. Mais nous avons cette volonté, c’est vrai, de partager sur nos représentations, grâce, par exemple, à notre brochure de saison, qui propose un travail éditorial conséquent qui participe à cet effort pédagogique, qui fait partie de « l’esprit » du festival. L’idée, c’est de faire progresser les personnes qui viennent au Printemps des Arts, qu’elles trouvent quelque chose de nouveau à retenir, à apprécier, à découvrir. L’autre dimension importante, c’est celle de la place laissée à la surprise par la création. Tout est nécessaire dans la programmation : celle de cette édition — là encore, comme les années précédentes — a été pensée comme un voyage. Il ne s’agit pas juste d’avoir de grands musiciens, de beaux noms parmi les orchestres et les artistes : le Printemps des Arts s’écoute au premier degré, et il se comprend en prenant de la hauteur, en observant l’ensemble de la programmation, en se laissant porter par des temps plus surprenants.
« Le Printemps des Arts a su rencontrer son public, mais nous n’avons pas encore de bilan chiffré pour la fréquentation des concerts et des autres événements. Dans tous les cas, le Printemps des Arts n’a pas vocation à se concentrer uniquement sur cet enjeu, qui n’est pas primordial pour nous »
Les « surprises » que vous évoquez, il s’agit notamment des cartes blanches laissées à des artistes comme les jeunes musiciens de l’Académie Rainier III de Monaco et les conservatoires de la région, ou encore des artistes comme Michel Dalberto et le quatuor Diotima ?
Oui, en partie ! Parce que si Michel Dalberto a joué des œuvres connues de son répertoire, pour le plus grand plaisir des spectateurs, il a aussi proposé d’autres éléments moins courants, comme Les Djinns, du compositeur et organiste César Franck. De même, le quatuor Diotima a proposé une création de Philippe Schoeller, Extasis, au milieu d’autres chefs d’œuvres de l’histoire de la musique. Citons aussi l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo (OPMC), qui a donné une création de François Meimoun, commandée spécialement pour le public monégasque. D’ailleurs, ces surprises — qui ont constitué une partie de l’ADN de l’édition 2023 du Printemps des Arts —, on les a retrouvées dans de nombreuses représentations créées juste pour le festival. Il y a eu, notamment, Laurent Stocker, sociétaire de la Comédie-Française, qui a donné lecture d’un texte sur Arthur Rimbaud (1854-1891) écrit par Pierre Michon et a été accompagné par le pianiste-improvisateur Camille Taver. Citons, aussi, le cinéma mis en concert par Claudio Bettinelli, Hervé Cligniez et François Salès, et Fabrice Jünger, qui a concocté pour la jeune génération une partition polymorphe qui nous a fait redécouvrir le monde qui nous entoure, baptisée Remember. Et certaines de ces créations ont d’ores et déjà des reprises de planifiées : au-delà de constituer la preuve de la qualité de ces œuvres nouvelles, nous sommes immensément fiers de savoir que les premières ont eu lieu à Monaco, au Printemps des Arts.

Si vous deviez ne retenir que trois œuvres, trois moments forts, de ce Printemps des Arts 2023, que nous diriez-vous ?
[Rires] Le début, le milieu et la fin. Non, plus sérieusement, c’est impossible. Je ne peux pas sélectionner trois « temps » de cet événement, parce que cela reviendrait à écarter les autres. Or, le Printemps des Arts est un tout, un cheminement. Les concerts étaient tous très beaux, mais leur beauté se trouvait aussi dans leur succession, la façon dont ils se répondaient, s’articulaient les uns par rapport aux autres, se complétaient. C’est comme vous observiez une maison, et que l’on vous demandait : « Alors, quelle est votre brique préférée ? ». Non, c’est l’agencement de toutes les briques qui fait la belle maison.
« La présentation de l’édition 2024 aura lieu en novembre 2023. D’ici là, il faudra être patient… Mais on sait déjà que le Printemps des Arts 2024 signera la fin de la thématique « Ma fin est mon commencement » »
Après 2023 et 2023, le thème de l’édition 2024 sera de nouveau « Ma fin est mon commencement » : est-ce que vous pouvez déjà nous en parler ?
La présentation de l’édition 2024 aura lieu en novembre 2023. D’ici là, il faudra être patient… Mais on sait déjà que le Printemps des Arts 2024 signera la fin de la thématique « Ma fin est mon commencement ». En 2022, l’événement a multiplié les disciplines comme le cinéma, les arts plastiques, la danse, et même l’œnologie, pour éclairer la musique ; en 2023, ce sont les « musiques d’Amérique et d’ailleurs » qui ont constitué notre fil rouge. Pour 2024, la fin du cycle sera le commencement d’un autre, qui s’ouvrira en 2025. Cette édition est du reste en grande partie déjà dans ma tête.
Repères : l’histoire du Printemps des Arts, en bref
Créé en 1970, le festival international des Arts est l’ancêtre du Printemps des Arts. Quelques mois avant sa première édition, le 15 décembre 1969, un communiqué de presse présente cette nouvelle manifestation comme étant « la consécration et le prolongement [des manifestations musicales et chorégraphiques proposées à Monaco — NDLR], auxquelles s’ajouteront des représentations théâtrales données par la Comédie-Française ». Pendant quatorze saisons, le festival international des Arts de Monte-Carlo va se développer et prendre de l’importance dans le paysage culturel monégasque, d’abord en été pour les neuf premières éditions (1970-1978), puis en hiver pour les cinq dernières (1978-1983). Il est remplacé, sous l’impulsion de la princesse Grace (1929-1982), par le Printemps des Arts, en 1984. Son ambition ? Sur une durée ramenée à quelques semaines, retrouver l’ambiance et l’émulation d’un véritable festival, avec chaque jour une manifestation différente (théâtre, ballet, concert symphonique, récital…) et confiée à des artistes ou à des ensembles de renommée internationale. Avec, pour objectif, désormais d’attirer le public local et régional, beaucoup moins sollicité à cette époque de l’année, et d’inciter les touristes venus sur le Rocher pour Pâques, à prolonger leur séjour à Monaco, voire décider les amateurs de musique à se rendre dans la principauté spécifiquement pour assister aux manifestations de ce festival. Présidé désormais par la princesse de Hanovre, il est depuis bien longtemps incontournable dans le paysage culturel de Monaco. Sa prochaine édition se déroulera en mars 2024, toujours dans des lieux emblématiques de Monaco, comme l’auditorium Rainier III, l’opéra de Monte–Carlo, l’hôtel Hermitage, le théâtre princesse Grace (TPG), l’église Saint-Charles, ou encore le musée océanographique.
1) Marc Monnet a fait ses adieux au festival Printemps des Arts en 2020 après dix-neuf saisons. Il avait contribué à ancrer l’événement dans le paysage culturel européen, grâce à la création d’une expérience musicale unique, présentant un mélange novateur de styles et d’époques.



