Cette semaine, l’opéra de Monte-Carlo accueille une légende. Placido Domingo dirigera pour la première fois en principauté Amelia al Balla et Le Téléphone de Menotti. Rencontre.
A 72 ans, Placido Domingo est tout bonnement infatigable. Déjà placé au rang de dernière légende vivante de l’opéra, le ténor ne cesse d’innover. En prenant la direction de l’opéra de Los Angeles, la baguette de chef d’orchestre ou en interprétant désormais des rôles de baryton. Ce qui fait grimper le nombre de rôles à son répertoire à 140 ! Cette boulimie artistique l’oblige à collectionner les “miles”. Avant d’arriver à Monaco jeudi dernier, Placido Domingo avait presque fait le tour du monde. En l’espace d’une semaine, le ténor légendaire avait fait des sauts de puce à Los Angeles, au Mexique, à Pékin puis Tokyo…
Habitué des lieux
A la salle Garnier, Placido Domingo connaît parfaitement les coulisses. Venu pour y chanter deux opéras Paillas et Otello, il avait inauguré à quelques mètres de là l’auditorium Rainier III. A Monaco, il a bien évidemment chanté accompagné de ses compères José Carreras et Luciano Pavarotti. Il y revient aujourd’hui avec une autre casquette. Du 24 au 27 octobre, il dirigera Amelia al Balla et Le Téléphone. Pourquoi avoir opté pour ces deux perles humoristiques signées Menotti, en coproduction avec l’opéra de Monte-Carlo ? Le choix de Gian Carlo Menotti, affectif, s’est imposé naturellement. Le compositeur italien naturalisé américain (mort à Monaco en 2007) lui a écrit un opéra, baptisé Goya. « J’ai connu Menotti en 1962 quand j’ai chanté Amelia au Mexique », explique Placido Domingo. C’est à Valence, en 2011, année du centenaire de la naissance de Menotti que l’Espagnol parle à Jean-Louis Grinda, membre du jury Operalia – Domingo a connu le père de Grinda quand il dirigeait l’opéra monégasque –, de son désir de monter Le Téléphone et Amelia. Banco. Ensemble, ils imaginent alors concrétiser le projet à Monaco.
Fable technologique
Placido Domingo compte bien séduire le public avec Le Téléphone, qui parle avec humour de l’introduction des nouvelles technologies dans la vie de couple. Un pouvoir de la technologie décrit par Menotti en 1947 mais toujours autant d’actualité, avec aujourd’hui les smartphones. Il mise surtout sur une distribution de jeunes artistes qu’il a découverts avec son concours Operalia ou portés à la célébrité. Qu’il s’agisse de Micaela Oeste, Javier Arrey, Aldo Heo ou Norah Amsellem.
Une école de chant à Monaco ?
Depuis des années, Placido Domingo soutient activement la promotion des jeunes talents de l’opéra, à travers la compétition Opéralia et la création de groupes d’artistes à Valence, Los Angeles et Washington. L’artiste pense d’ailleurs sérieusement à exporter le concept de ces centres à Monaco. « Quand j’avais 30 ans, j’avais déjà indiqué lors d’une interview que je rêvais d’avoir une école dans un endroit comme Monte-Carlo. Peut-être que je créerais un groupe de jeunes chanteurs à Monaco. J’en ai parlé à Jean-Louis Grinda. » Et cette idée qui lui trotte dans la tête pourrait bien prendre vie, avec en premier lieu l’organisation d’un concours de chant. Même s’il y a déjà de la concurrence… « Il y a un peu de bataille car tout le monde veut l’accueillir. Nous organisons déjà une compétition en 2014 à Los Angeles et en 2015 à Londres. On ne peut le faire qu’une fois par an », avertit Domingo.
Pour Monaco, ce serait une aubaine. Placido Domingo a permis de repérer de grands chanteurs comme Sonia Yoncheva, que le public de la salle Garnier a pu apprécier cette année dans La Traviata. Mais quelle que soit l’issue de cette affaire, il est certain que le ténor poursuivra sa mission de dénicheur de talents.
Il ne compte d’ailleurs pas s’arrêter là. Ce bûcheur (il travaille six à huit heures par jour le chant et la mémorisation, parfois jusqu’à 4h du matin) compte s’atteler à un autre chantier : la démocratisation de l’opéra. Ce n’est pas une nouveauté. En formant avec José Carreras et Luciano Pavarotti le groupe médiatique des « Trois Ténors », il a déjà sensibilisé un large public. Grand fan du Real Madrid – comme le montre la protection de son téléphone, au couleurs du club –, il a chanté en mai devant plus de 80 000 personnes au Santiago Bernabéu l’hymne du Real Madrid, pour le 32ème titre du Real en Liga.
Que faire de plus ? L’homme est conscient que les barrières financières sont difficiles à lever. « Le problème, c’est que l’opéra n’est pas une affaire. Pour présenter un spectacle, cela coûte très cher. Que ce soit l’Etat ou l’initiative privée qui paie. Quand le rideau se lève, vous perdez toujours de l’argent ! Or tout le monde ne peut pas payer un spectacle 300 dollars… » C’est pourquoi Placido Domingo pense à doubler les productions, en fonction du public. Proposer un panel de stars internationales un soir, et une production « low cost » avec des jeunes artistes talentueux (musiciens et chanteurs), le lendemain. « Il faut absolument créer un nouveau public et sensibiliser les jeunes dès l’enfance », insiste le musicien, qui dit ne pouvoir « vivre sans l’opéra ». Car à 72 ans, Placido Domingo est toujours accro. Accro à la musique : celui qui arrive à 3 700 spectacles comme chanteur et plus de 500 comme chef d’orchestre dit éprouver le même plaisir quelle que soit sa casquette. « C’est mon métier et mon hobby. Je suis privilégié de donner de la joie aux gens, de leur faire oublier les problèmes quotidiens quand il m’écoute. » Accro à son public : « C’est le public qui détermine le succès et qui vous fait. Il vous donne la médaille ou l’étoile. Sans le public, nous ne sommes rien », dit-il, avec son accent chantant. Et en matière de bravos, le ténor s’y connaît. Placido Domingo figure dans le Guinness Book des records pour ses 101 rappels à un concert à Vienne le 30 juillet 1991. Soit 1h20 d’applaudissements ! Le septuagénaire sait jauger l’applaudimètre. Selon lui, 20 minutes de claque au MET valent 10 minutes du public anglais, très respectueux pour l’artiste. On verra bien le sort que lui réservera le public monégasque ces quatre prochaines soirées avec Amelia et Le Téléphone de Menotti…
Opéra de Monte-Carlo. jeudi 24, vendredi 25 et samedi 26 octobre à 20h. dimanche 27 octobre 2013 à 15h.
Placido Domingo en 5 questions
Vous sentez-vous plus chanteur ou chef d’orchestre ?
J’éprouve le même plaisir quand je chante ou quand je tiens la baguette. Je suis musicien donc j’aime diriger comme chanter. Quand je dirige, je ne pense jamais : « pourquoi je ne chante pas ? » Je suis heureux de donner tout ce que j’ai.
Dans quel opéra vous avez assuré le rôle de ténor, chef d’orchestre, et baryton ?
Rigoletto et La Traviata. Je laisse la mise en scène à ma femme…
Quel œuvre ou compositeur préférez-vous ?
C’est comme pour les familles de 12 enfants, il est impossible de dire quel enfant on préfère… J’aime ce que je fais sur le moment.
Vous souhaitez élargir encore votre répertoire ?
Pour pouvoir s’attaquer à toute la musique, j’aurais besoin de 3 vies. J’ai moins de temps donc il faut que j’en profite…
Dans la jeune génération, quels sont les meilleurs ?
Dans cette jeune génération, des 35-45 ans, il y a des chanteurs incroyables. Dans les ténors, je pense à Jonas Kaufmann, Piotr Beczala, et Vittorio Grigolo.
Et comme sopranos, Anna Netrebko, Sonia Yoncheva, Aylin Perez et Julia Novikova.





