Originaire du Brésil, la résidente monégasque Isabella Vieira a réalisé un film-documentaire sur les traces de ses ancêtres, au cœur du peuple amazonien Huni Kuin. Intitulé Nawa Sia, les secrets de l’Amazonie, il offre une vue rare sur le quotidien des tribus autochtones. Interview.
Vous êtes partie avec votre fille de 11 ans et Liam Fabre, un jeune vidéaste et photographe monégasque, afin de réaliser un documentaire sur l’Amazonie : comment est née cette envie de vous lancer dans un tel projet ?
Cette envie de réaliser un documentaire sur l’Amazonie, c’est tout d’abord un projet très personnel. Il s’appelle d’ailleurs Nawa Sia, ce qui est mon nom au sein du peuple Huni Kuin, dont je suis originaire du côté de mon père, et qui a constitué « l’objet » de ce film. Depuis toujours, j’ai eu un lien fort avec ces racines, mais j’ai ressenti le besoin, en tant qu’adulte, de retourner au cœur de l’Amazonie, pour explorer et comprendre encore plus profondément cette connexion. Cela s’inscrit dans une transmission de savoir-faire et de sagesse qui se perpétue de génération en génération au sein de ma famille. Mon père a commencé à me transmettre cette sagesse amazonienne, et c’est ce qui m’a poussée à faire ce documentaire. Ce projet est né d’un désir : celui de partager cette richesse et cette sagesse ancestrale avec le reste du monde.

C’était un objectif pour vous ?
En Europe, les peuples qui vivent en Amazonie sont assez mal connus. J’espère sincèrement que mon film contribuera à rendre plus « réel » leur quotidien, le lien étroit noué avec les éléments naturels. Par exemple, ils pêchent en communauté et ils considèrent la nature comme un supermarché à ciel ouvert. Après chaque pêche, il y a une cérémonie de gratitude pour remercier la nature. Ce lien spirituel avec la terre est quelque chose que nous avons perdu en Occident. J’espère que ce film permettra aux spectateurs de mieux comprendre leur mode de vie.

Quelle place a occupé la culture amazonienne dans votre jeunesse ?
Même si je ne suis pas née dans la forêt amazonienne, toute ma famille paternelle est ancrée dans cette culture indigène. Ma grand-mère, par exemple, était une femme indigène dont le nom signifiait « toutes plantes qui guérissent / ou toute plante qui guérit ». En grandissant, même en dehors de la forêt, j’ai toujours été entourée de ces traditions et de ce lien fort avec la nature. Cela a façonné mon identité. Plus tard, à l’âge de 19 ans, j’ai quitté le Brésil pour étudier à l’étranger, notamment en France, où j’ai appris le français. Pendant plusieurs années, je n’ai pas eu l’occasion de retourner en Amazonie, mais j’ai toujours ressenti ce désir profond de reconnecter avec mes racines, de retourner dans la tribu de mon arrière-grand-mère pour explorer plus profondément ce savoir-faire ancestral.

Le tournage d’un documentaire dans une région aussi reculée et auprès d’un peuple aussi isolé a dû être compliqué : comment avez-vous réussi à établir ce lien avec eux ?
C’était effectivement très difficile. Les peuples Huni Kuin, que nous avons filmés, sont des peuples très isolés, et ils ne sont pas du tout ouverts au tourisme ou à toute forme de technologie moderne, que ce soit pour des photos ou des vidéos. Cependant, grâce à mes origines et à mon appartenance à cette communauté, j’ai pu établir un lien et obtenir leur confiance. Après avoir eu certaines autorisations institutionnelles, comme celle de la fondation nationale des peuples indigènes (Funai), j’ai eu un rendez-vous avec le grand chef des douze tribus Huni Kuin, et je lui ai demandé l’autorisation de tourner ce documentaire. Il m’a donné une lettre manuscrite, que je pouvais présenter sur ses terres, pour montrer que j’avais le droit d’être là, et que les hommes, femmes et enfants avaient le droit de me parler. Il était essentiel pour moi de respecter ce qu’ils souhaitaient transmettre, et de ne pas imposer une vision extérieure. C’est la première fois que ces peuples autochtones sont filmés de manière aussi intime. Cela a donné une dimension très authentique à ce projet.
« Cette envie de réaliser un documentaire sur l’Amazonie, c’est tout d’abord un projet très personnel. Il s’appelle d’ailleurs Nawa Sia, ce qui est mon nom au sein du peuple Huni Kuin, dont je suis originaire du côté de mon père, et qui a constitué « l’objet » de ce film »
Quel type de matériel avez-vous utilisé pour filmer dans une région aussi déconnectée ?
Nous avons utilisé une caméra, ainsi que des drones pour obtenir des vues aériennes — ce qui n’était pas simple du tout dans une forêt comme l’Amazonie. Le simple fait, d’ailleurs, de filmer, a représenté un véritable défi. Là-bas, il n’y a pas d’électricité ni d’Internet, donc nous avons dû apporter des panneaux solaires et des batteries de rechange pour alimenter le matériel. Cependant, dès qu’il y avait trop de nuages, les panneaux solaires ne suffisaient plus, et il devenait impossible de recharger les appareils. Cela nous a obligés à être très économiques dans l’utilisation de la caméra et de l’ordinateur, car nous ne savions pas combien de jours nous pourrions tenir avec les batteries disponibles.

Comment les membres de la tribu ont-ils réagi face au matériel amené sur place, notamment les drones ?
Leur simple présence a représenté un vrai challenge, il faut l’admettre. Les enfants, par exemple, étaient terrifiés par les drones. Il a fallu leur expliquer que c’était simplement une caméra qui vole, et qu’ils ne devaient pas y prêter attention. Mais ce n’était pas facile, car c’était la première fois qu’ils étaient confrontés à cette technologie ! Nous avons essayé de rester aussi discrets que possible, pour respecter leur mode de vie. Ce qui implique qu’à certains moments, comme les cérémonies ou les moments de recueillement, nous avons évité de filmer pour ne pas les perturber.
« Le tournage a duré six jours, du matin jusqu’au soir. Cela a demandé une logistique extrêmement précise pour tout organiser dans un laps de temps aussi court. Nous savions que les conditions seraient difficiles et qu’il serait impossible de prolonger le tournage au-delà de ce délai »
Combien de temps le tournage a-t-il duré ?
Le tournage a duré six jours, du matin jusqu’au soir. Cela a demandé une logistique extrêmement précise pour tout organiser dans un laps de temps aussi court. Nous savions que les conditions seraient difficiles, et qu’il serait impossible de prolonger le tournage au-delà de ce délai, notamment dans le cadre de l’accord avec le chef des tribus Huni Kuin. Nous avions aussi une responsabilité : certes, nous voulions transmettre ce qui fait la vie d’un peuple autochtone, mais nous ne voulions pas qu’il y ait un avant et un après le tournage de notre documentaire. En restant trop longtemps, nous aurions pu fragiliser leur équilibre de vie, ce que nous refusions, bien sûr.

Le tournage a-t-il présenté des risques pour vous et pour votre équipe ?
Nous étions, en effet, très isolés. Il nous fallait environ neuf heures en 4×4, et autant en pirogue, pour rejoindre la ville la plus proche. Nous avons dû apporter notre propre nourriture, et j’avais la responsabilité de ma fille de 11 ans qui m’accompagnait. Elle a aussi fait partie de l’équipe, en tant que régisseuse. D’ailleurs, tout le film a été tourné avec une équipe de jeunes autodidactes, passionnés par la spiritualité, la biodiversité et le cinéma, ce qui était aussi un message que je voulais faire passer : il n’est pas nécessaire de suivre les voies traditionnelles, pour créer quelque chose de beau et de significatif.
« Il n’y avait pas de script ou de scénario prédéterminé, ce qui permet d’obtenir une authenticité rare dans les scènes filmées »
Aviez-vous un plan précis pour le documentaire, ou vous êtes-vous laissée guider par ce que vous découvriez sur place ?
Depuis mon enfance, j’ai toujours fait beaucoup de rêves qui m’ont inspirée pour ce projet. C’est comme si, en quelque sorte, j’avais déjà une vision préétablie du film avant même de partir. Mais bien sûr, pour tourner un documentaire — qui commence d’ailleurs dans un style très cinématographique, avant de se rapprocher de ce que l’on attend d’un documentaire —, cela ne suffit pas. Ainsi, avant de partir, j’avais une idée générale des thèmes que je voulais aborder, que j’ai affinés en échangeant avec le chef de la tribu, lequel m’a donné quelques directives spécifiques. Ensuite, nous nous sommes laissé guider par les événements. Il n’y avait pas de script ou de scénario prédéterminé, ce qui permet d’obtenir une authenticité rare dans les scènes filmées.

L’Amazonie est un milieu naturel très menacé : au-delà de la découverte de la richesse des sociétés indigènes, voire peut-être à travers cet objectif, avez-vous souhaité réaliser un film militant pour la préservation de cette région du monde ?
Oui, c’est l’un des sujets centraux du film. Il est crucial de comprendre que la protection de la forêt amazonienne passe par la préservation des peuples autochtones qui y vivent. Comme l’a dit le chef de la tribu : « Sans nous, la forêt perdra son âme. » Les peuples indigènes savent exactement comment prendre soin de la forêt. Ils en sont les gardiens. Leur connaissance profonde de l’écosystème est essentielle à sa survie. Ils savent quand récolter certaines plantes, quand replanter, et comment préserver l’équilibre naturel. Si on ne protège pas ces peuples, on ne pourra pas sauver la forêt. Le documentaire met en lumière ce lien indissociable, et dont on aurait tort de se priver.
« C’est un film méditatif, dans lequel l’image, la lumière et la composition musicale ont été pensées pour soulager le stress et favoriser la guérison émotionnelle. L’idée est de toucher à la fois le corps et l’esprit du spectateur »
Votre film propose aussi une expérience immersive, basée sur les cinq sens ?
Oui, c’est une grande première ! Nous avons voulu créer une expérience sensorielle complète. Par exemple, pour certaines séances, il y aura une diffusion d’odeurs spécifiques, recréant celles de la forêt amazonienne grâce à l’aromathérapie. Le film est également en 432 Hertz, une fréquence sonore connue pour ses bienfaits thérapeutiques, permettant au spectateur de s’immerger pleinement dans les sons de la nature. C’est un film méditatif, dans lequel l’image, la lumière et la composition musicale ont été pensées pour soulager le stress et favoriser la guérison émotionnelle. L’idée est de toucher à la fois le corps et l’esprit du spectateur.

Ce film sera diffusé où et quand ?
Le film est actuellement en post-production. Nous visons une diffusion pour le premier trimestre de 2025, probablement en janvier. Toutefois, cela dépend de plusieurs partenaires. Je tiens d’ailleurs à remercier la fondation prince Albert, qui soutient moralement ce projet. J’ai voulu montrer l’âme de l’Amazonie. J’espère que de nombreuses personnes auront envie de la découvrir.
Huni Kuin : un peuple installé entre le Brésil et le Pérou
Le peuple Huni Kuin, aussi connu sous le nom de Kaxinawá, habite principalement l’État brésilien d’Acre, même si certains de ses représentants se trouvent au Pérou. Il compte douze tribus et il appartient à la famille linguistique pano. Les Huni Kuin constituent la population indigène la plus nombreuse de l’État d’Acre, avec 4 600 personnes, selon le recensement de 2003.



