jeudi 1 décembre 2022
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Michel Bouquet, Ionesco et son chef-d’oeuvre

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Le comédien et acteur, âgé de 88 ans, est venu jouer la pièce Le Roi se meurt d’Eugène Ionesco au TPG, dans le cadre d’une soirée de la fondation Prince Pierre. Il y interprète le roi Bérenger Ier qui refuse l’idée de sa mort proche avant de se faire une raison.

Monaco Hebdo : Quelle relation avez-vous noué avec cette pièce Le Roi se meurt ?
Michel Bouquet : Je l’ai jouée en tout un peu plus de 700 fois dans divers théâtres. C’est un chef-d’œuvre. La merveille du chef-d’œuvre, c’est qu’il se renouvelle à chaque représentation. La pièce n’est jamais tout à fait la même. Le public joue avec elle comme un enfant avec un jouet. Chaque spectateur la modèle à son gré. Cette pièce est surprenante. Au fond, c’est un contact avec la maladie et la mort, refusé par les antagonistes. La mort est refusée, donc comique. En même temps, le thème est tragique par essence. Ça crée une très grande émotion et un rapport du spectateur à lui-même et des questions qu’il se pose. La pièce est sujette à des surprises permanentes. L’aréopage qui évolue autour du roi voudrait que ça finisse assez vite et le roi pas du tout, ce qui crée une tension comique certaine. Et petit à petit, la pièce est faite de telle manière qu’elle entre presque dans la mort, en tout cas dans l’agonie. A ce moment-là, elle devient tragique mais elle reste comme un émerveillement.

M.H. : C’est comme ça que le roi accepte l’inéluctable ?
M.B. : Le roi a de la chance d’avoir cette maîtresse et ce médecin qui vont le préparer à quelque chose de terrible mais émerveillant. Tout le monde voudrait avoir une mort pareille.

M.H. : La mort revient souvent dans les oeuvres que vous avez jouées. C’est un thème qui vous inspire particulièrement ?
M.B. : Non, c’est un effet de circonstances. On voudrait peut-être me voir mourir (rires). C’est un thème qui m’est en effet souvent proposé mais je n’en ai jamais cherché la raison. En revanche, je suis toujours intéressé par la présence de la mort qui est comme un jouet suprême. Un jouet qui émerveille. Je ne l’ai jamais ressenti autrement. La mort peut être une délivrance, le premier pas vers un autre monde, vers autre chose qu’on ne connaît pas. Elle peut être la destruction totale mais elle n’est pas en soi une chose triste car elle enlève la conscience. Quand on dort, on perd conscience, on rêve parfois mais on ne souffre pas. Là, s’il n’y a rien, c’est merveilleux. S’il y a quelque chose, c’est encore plus merveilleux. La pièce d’Ionesco apporte énormément de paix et de tranquillité à ceux qui la jouent.

M.H. : Quel est votre rapport à l’univers de Ionesco ?
M.B. : Cet univers de Ionesco, je le fréquente depuis l’âge de 30 ans. Son contact m’a été de plus en plus nécessaire. Dieu sait si j’ai eu de grands auteurs à servir. L’univers d’Ionesco me semble le plus extraordinaire avec celui de Molière. Ce sont les deux auteurs qui me procurent de très grandes joies. Plus je les joue, plus je m’aperçois du pouvoir qu’ont ces deux auteurs de se régénérer constamment. J’ai toujours une surprise. Je me demande quelle merveille va sortir de la boîte à jouets.

M.H. : Cela semble un plaisir enfantin de jouer, à vous entendre ?
M.B. : Oui, c’est très profond car très enfantin. Quand on joue Ionesco ou Molière, on se dit qu’on revit un peu de ce moment idéal durant l’enfance où la vie est révélée à un être, où tout est nouveau, particulier.

M.H. : Vous souhaitez aussi reprendre Avant la retraite de Thomas Bernhard dans laquelle un ancien nazi devenu magistrat, proche de la retraite, célèbre l’anniversaire d’Himmler avec ses deux soeurs ?
M.B. : C’est exact. Je l’ai jouée ici d’ailleurs. J’ai appris par hasard que c’était la princesse Caroline qui avait souhaité qu’elle soit jouée à Monaco. J’ai été très étonné et ravi. Le public était un peu dans l’expectative parce que c’est une pièce atrocement méchante sur toutes sortes de sujets. Une certaine magie en sort et vient chatouiller la conscience du spectateur. C’est un miracle de faire vivre aux gens ce qu’ils n’ont pas vécu mais qui a existé et leur faire sentir à quel point c’est un sujet à la conscience de chacun.

M.H. : Quid du cinéma ?
M.B. : Je vais devant les caméras de temps à autre. J’ai fait Renoir que j’étais heureux d’incarner. Je viens de tourner un petit rôle dans un film sur le problème des juifs qui se sont faits spolier des œuvres d’art durant la guerre.

M.H. : Vous incarniez l’ancien président français François Mitterrand dans Le Promeneur du Champ de Mars de Robert Guédiguian. Quelle image en gardez-vous ?
M.B. : J’ai vu une fois Mitterrand traverser les jardins de l’Elysée un 14 juillet. J’étais convié à une réception. Je l’ai entraperçu, j’ai été frappé par la pâleur de son visage, comme si une statue était en marche. C’est la personnalité physique la plus impressionnante que j’ai vu dans ma vie. J’ai été sensible au personnage romanesque qu’il était. Je pensais aussi à une chose curieuse, à ses trois évasions lorsqu’il était prisonnier de guerre. Les deux premières fois, il a été repris, la troisième, il a réussi. J’ai pensé que ce trajet qu’il a fait seul à pied le ramenant en France avec la peur au ventre et l’angoisse d’être repris. Quand il est arrivé en Charentes, ça a dû être une épreuve physique et morale, ça a dû remplir sa vie entière.
C’est l’idée que je m’en suis fait. Est-elle juste ? Je ne sais pas. C’est un moment qui a dû déterminer entièrement son destin. On repense tous à un moment de notre vie qu’on vit toujours. Si je prends mon cas, je suis toujours en train de monter les marches de la rue de Rivoli où habitait Maurice Escande (sociétaire de la Comédie Française dont il était l’élève, N.D.L.R.). J’étais ouvrier-pâtissier à l’époque, j’ai monté et descendu 4 fois les marches de la rue. Finalement, j’ai sonné à sa porte et mon destin est devenu le mien.

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