samedi 21 mai 2022
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L’ogre chante la dame en noir

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Les 26 et 27 juillet, Gérard Depardieu donnera deux concerts hommage à Barbara à l’opéra Garnier. Avec sa voix qui, tour à tour, tonne ou se fait fragile, il opérera une magie permettant de faire revivre la délicate chanteuse, décédée il y a 20 ans.

La délicatesse contre la puissance. La douceur face à la rudesse. Le petit oiseau incarné par un géant du cinéma français. Il est peu de mariages sur scène qui surprennent autant que celui-ci, mais l’ogre Depardieu y parvient avec brio. Car, sa haute stature ne l’empêche pas d’user de sa voix avec finesse, saupoudrant son débit vocal en fonction des mots qu’il invoque sur les morceaux de la Dame en noir. Le Soleil noir, La Solitude, L’aigle noir, Ma plus belle histoire d’amour sont interprétés avec sensibilité. Jeudi 15 juin, le jour de la Fête Dieu, Gérard Depardieu était à Monaco pour parler de son amie, Barbara (1930-1997), décédée il y a 20 ans. Le comédien a été impressionné par la salle Garnier, qu’il découvrait pour la première fois. Sur les planches de la scène, c’est comme s’il se sentait déjà chez lui. « On est proche du public, c’est bien », constate-t-il.

Frêle

Celui qui a quasiment inventé le terme de bon-vivant a partagé sa faconde devant les journalistes avec emphase, ses mains accompagnant le flux verbal. C’était au mois de juin. Et le champion de la digression a naturellement commencé… par la fin. Par une confidence de Barbara. « Elle m’a dit : “Je vais m’arrêter de chanter, je ne touche plus terre. Tu es le premier à qui je le dis.” Je lui ai dit : “Tu ne vas pas t’arrêter !” Elle avait peur. Elle n’était pas dans une forme énorme. Ses tournées lui faisaient mal aux jambes, elle avait une mauvaise circulation du sang. » Gérard Daguerre, pianiste de Barbara et compagnon de Depardieu sur cette tournée, confirme. « Elle avait des problèmes de rhumatismes aux doigts. Ça la faisait beaucoup souffrir. » En quelques secondes à peine, les deux Gérard ont amené la Dame en noir au cœur de Garnier. Son corps si frêle, sa voix si mélodieuse, ses mots si puissants.

« 1 000 bras »

Pour lui rendre hommage, les deux hommes ont donc cherché un moyen. « Pour le 20ème anniversaire de son départ, et je dis “départ” parce que pour moi, ce n’est pas sa mort, je l’ai vue aux Bouffes du Nord [Gérard Depardieu et Gérard Daguerre ont joué plusieurs dates dans cette salle parisienne en février 2017, N.D.L.R.], nous avons voulu partager la mémoire d’une femme absolument sublime. » Depardieu et Daguerre sont allés chez elle, au Précy-sur-Marne (Seine-et-Marne), où Depardieu n’avait pas remis les pieds depuis la mort de la chanteuse. Là, en seulement 4 jours, ils ont enregistré 14 chansons, avant de décider d’affronter le public, cet « amant aux 1 000 bras », tel que l’appelait Barbara.

Tendresse

L’affection des deux hommes pour celle qui n’est plus là depuis 20 ans, est évidente. Les anecdotes fusent. Daguerre se souvient de la myopie de la chanteuse. « Elle disait qu’elle l’était en tous cas, s’amuse-t-il. Il y avait cet ingénieur du son qu’elle appelait Yonosé parce qu’il répondait toujours « yo no sé » en espagnol, quand on lui posait une question. Un jour, en concert à Nice, il était au 3ème ou 4ème balcon. Normalement, à cette distance, elle ne le voyait pas ou à peine. Mais ce jour-là, il est venu avec sa fiancée. Et je peux vous dire qu’elle l’a vue ! Elle a passé un savon à Yonosé ! » Et son comparse de prendre le relais. Une histoire à Nantes, avec une pièce de théâtre, une belle bringue, puisque Gérard Depardieu affirme, toujours aussi truculent, qu’il était « ivre mort ». Il est question aussi de cachous pour masquer « l’haleine provençale » provoquée par le vin préféré du pape Jean-Paul II, un moelleux de 1921 (!) qui « tape sur le système ». Mais en fait, cette aventure sans queue ni tête n’est qu’un moyen pour Depardieu de dire que son amie s’inquiétait chaque fois pour lui et ne dormait que lorsqu’il était rentré à l’hôtel.

Amis

Quant à chanter Barbara, ce monstre du cinéma français affirme que justement, il n’aime plus le cinéma d’aujourd’hui. Un peu âcre face à ses collègues, il affirme : « Il y a de moins en moins d’acteurs impressionnants. Et au théâtre, il manque d’air, parce que les auteurs ne se renouvellent pas beaucoup. J’arrête tout ça. Et puis, à chaque fois que je monte sur scène, il faut un camion de déménagement pour vider ma loge, tellement je reçois de scripts. Mais ils sont tous mauvais. » D’acerbe, il redevient agneau quand il explique son retour sur scène. Autrement. « J’ai énormément de plaisir à retrouver mes amis, Barbara et Gérard. » Depardieu confie qu’il aime beaucoup pratiquer le chant, pour le partage des chansons et des émotions. « Le chant est un univers féminin. » Un adjectif qu’il s’applique à lui-même. On apprend que tout jeune, il n’arrivait pas à parler, parce qu’il était hyper-émotif. « En fait, j’avais une oreille trop forte, donc je brouillais au moment de l’émission, lâche-t-il. J’ai pu apprivoiser cela en lisant beaucoup à haute voix. »

Abus

C’est finalement la chanson, dans un spectacle, qui libère sa parole. Une parole et des mots si chers à la Dame en noir. « Pour elle, il y avait une action, un acte de chanter, décrit-il. Pour elle, ce n’est pas du chant, c’est de l’art. J’ai essayé de prendre ses chansons à moi tout en respectant son vécu. Une femme poète, c’est très impressionnant. » Depardieu revient sur les abus subis par la chanteuse. Il les a appris tardivement et confie avoir encore mieux compris son amie. Celle qu’il rencontre vraiment en 1986, lors de la tournée de leur spectacle musical Lily Passion. « Elle m’avait dit « Je ne sais pas si mon public va t’accepter », je lui ai répondu « on s’en fout ». Et on y est allé. Il fallait que le public accepte l’homme sur la scène. Parce que sur les premiers rangs, il y avait les fans de Barbara, qui étaient là à chaque date, relate-t-il avec une grandiloquence toute depardieusienne. J’aurais pu me faire griffer, me faire jeter en pâture. »

« Emotion »

Pour leur Barbara, si gaie, si compréhensive qui passait des heures sur scène avant son spectacle, les deux Gérard ont concocté ce spectacle plein d’amour. « On a ressenti la même émotion que j’avais quand je jouais du piano avec Barbara, confie Gérard Daguerre. On a eu l’impression qu’elle était là. » « Mais elle était là !, affirme quant à lui Depardieu. D’ailleurs, un jour, je vais m’en aller avec elle. » En espérant que ce soit le plus tard possible, on se contentera d’aller le voir invoquer la chanteuse à l’opéra Garnier les 26 et 27 juillet !

Depardieu chante Barbara, dans le cadre du Monte-Carlo Sporting Summer festival, mercredi 26 et jeudi 27 juillet, à l’Opéra Garnier. Tarifs : 152,50 — 222,50 euros. + d’informations sur le site : https://fr.montecarlolive.com

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Monaco Hebdo