jeudi 1 décembre 2022
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« Le temps long joue
pour les œuvres »

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Le 20 mars, une version restaurée du film La Baie des Anges, réalisé par Jacques Demy en 1962, sera projetée par les Archives audiovisuelles de Monaco en avant-première au Grimaldi Forum. Serge Toubiana, le directeur général de la Cinémathèque Française, revient sur la restauration du long-métrage et sur l’état du cinéma hexagonal aujourd’hui.

Monaco Hebdo : La Cinémathèque Française et Ciné-Tamaris ont restauré La Baie des Anges, réalisé par Jacques Demy. Quel processus vous y a conduit ?
Serge Toubiana : Nous préparons pour le mois d’avril l’ouverture d’une grande exposition consacrée à Jacques Demy à la Cinémathèque. Cette rétrospective est un projet que nous avons depuis deux ans avec Ciné-Tamaris, dirigé par la réalisatrice et veuve de Jacques Demy, Agnès Varda, avec son fils Mathieu Demy et sa fille Rosalie Varda. L’hommage allait de soi car Jacques Demy est un cinéaste qui a beaucoup compté. Son œuvre était très plastique.

M.H. : Comment s’est déroulée la restauration ?
S.T. : Nous avons eu accès à toutes les archives, tous les scénarios non tournés en vue de l’exposition. Nous avons découvert que Jacques Demy avait été photographe. Au-delà de la restauration de La Baie des Anges, nous avons procédé à la numérisation de sa filmographie dans son intégralité. Les négatifs étaient abîmés car beaucoup de copies avaient été tirées. Ils avaient besoin d’être restaurés. Nous avons fait appel au laboratoire Digimages. Cela a été complexe car il fallait retrouver la qualité, la densité du noir et blanc de l’époque. C’est un noir et blanc très particulier. Il n’y avait pratiquement pas de gris. Avec son chef opérateur Jean Rabier, Jacques Demy jouait sur les contrastes. Le symbole de cette technique reste la chevelure blonde oxygénée qu’arborait Jeanne Moreau dans le film. C’est donc une magnifique copie qui sera projetée le 20 mars en principauté. Les Archives audiovisuelles de Monaco ont ardemment souhaité participer à la restauration. Il s’agit d’un événement symbolique. Je me réjouis de cette collaboration très fructueuse. Nous avons aussi reçu le soutien important du fonds culturel franco-américain.

M.H. : Qu’est-ce qui vous séduit dans La Baie des Anges ?
S.T. : La vitesse du film me touche. Jeanne Moreau incarne une femme à la quintessence de sa vie qui se brûle au jeu. Elle entraîne un jeune homme, interprété par Claude Mann, qui vit la première expérience forte de sa vie. Lui est employé de banque, il mène une existence sans folie. Un ami l’emmène au casino d’Enghien, où il gagne gros. Il y voit un moyen de gagner de l’argent facile. Il descend sur la Côte d’Azur où il la retrouve. Certaines scènes ont d’ailleurs été tournées à Monaco. Il lui porte chance. Le film raconte cette ascension puis cette descente aux enfers. En étant addict au jeu, on peut tout perdre. Ils finissent sans le sou. Alors se pose une question : comment refaire sa vie sur un coup de dés ? Il s’en va et elle lui court après en l’appelant. Elle se rallie à lui et délaisse le jeu. C’est un film qui dit beaucoup de choses sur les passions, y compris les plus noires. Jeanne Moreau y est sublime.

M.H. : Jacques Demy, c’est aussi la Nouvelle Vague. Pour vous, c’est l’âge d’or du cinéma français ?
S.T. : La Nouvelle Vague a été un âge d’or. A cette époque, où beaucoup de réalisateurs ont effectué leurs débuts, le cinéma devenait plus accessible à la jeune génération. Alors que dans les années 1950, le système était verrouillé. Il fallait avoir travaillé comme assistant sur trois tournages. La réglementation était très contraignante. La Nouvelle Vague a créé une brèche. Cette bande était très liée aux Cahiers du Cinéma. Ça a duré quelques années. Nous sommes dans un âge d’or aussi aujourd’hui en produisant 250 à 300 longs métrages par an. Mais il ne se vit pas comme tel. Nous avons des talents forts et singuliers, tant chez les cinéastes que chez les acteurs. Jacques Demy était un peu à part. Il rêvait de comédie musicale. Tout le monde se souvient des siennes : Les parapluies de Cherbourg, palme d’or en 1964 et qui l’a rendu célèbre dans le monde entier, et Les demoiselles de Rochefort. Les jeunes adorent. Jacques Demy voulait faire danser, chanter. Il y est parvenu souvent mais parfois, c’était difficile. Il ne se satisfaisait qu’à moitié de son dernier film, Trois places pour le 26.

M.H. : Amour de Michel Haneke, a raflé de nombreuses récompenses (Palme d’or, Oscar du meilleur film étranger, 5 Césars). Vous avez récemment rendu un bel hommage à l’un de ses acteurs principaux, Jean-Louis Trintignant, à la Cinémathèque.
S.T. : Il y a eu une opportunité de le faire venir pour lui rendre cet hommage. Jean-Louis Trintignant est un homme que j’admire. Il possède l’une des plus belles carrières du cinéma français. Un soir, nous projetions Le Ruban Blanc de Michel Haneke à la Cinémathèque. C’est à cette occasion que Haneke et lui se sont rencontrés. Michel Haneke lui a dit qu’il écrivait pour lui. Jean-Louis Trintignant lui a dit qu’il ne voulait plus faire de cinéma, qu’il se consacrait au théâtre et à la lecture de poèmes. Haneke a insisté, sa productrice également. Trintignant s’est laissé convaincre. Quand il a vu le film, il s’est dit qu’il avait bien fait de le faire. L’avant-première d’Amour à la Cinémathèque fut très émouvante. A la fin de la projection, Michel Bouquet, en larmes, est allé féliciter Jean-Louis Trintignant. Ces grands acteurs touchent par leur humilité. Ils ne fanfaronnent pas. Amour est un film avec deux comédiens bouleversants, Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva. Il s’agit d’un documentaire sur les grands acteurs. Une vérité émane de ce film, de la force de ces immenses comédiens.

M.H. : Le cinéma français a été aussi marqué par la polémique lancée par Vincent Maraval (acteurs trop payés, films trop coûteux et pas rentables). Qu’en pensez-vous ?
S.T. : La polémique a créé une confusion générale. La question n’est pas celle du salaire des acteurs français mais plutôt comment va-t-on financer autant de films dans un modèle qui défend l’exception culturelle avec le déferlement d’Internet ? C’est une question très angoissante car il n’est pas certain que notre système de financement actuel dure longtemps. Actuellement, tout le monde participe au financement du cinéma français. C’est une contrainte vertueuse. Maraval a suscité l’engouement avec sa polémique. En France, dès qu’on parle d’argent, on est rapidement scandalisés. Des patrons de chaînes comme celui de TF1 disent désormais « si vous ne voulez pas de notre argent, on le retire ». A mon sens, il faudra qu’un jour, Internet finance la production à son tour.

M.H. : Des acteurs comme Marion Cotillard, Jean Dujardin ou encore Omar Sy reçoivent des sollicitations d’Hollywood. C’est bon signe de s’exporter aux Etats-Unis ?
S.T. : Je suis un peu sceptique. Marion Cotillard a réussi. Elle fait partie de ces actrices que les studios considèrent comme étant des leurs. Jean Dujardin est profondément français dans son expression, dans sa façon de jouer. Il n’a pas une gestuelle américaine. Après, s’il est populaire avec The Artist, tant mieux. Quant à Omar Sy, on verra. Le cinéma américain regorge de grands acteurs, il n’a pas besoin de nous. Si ça peut accroître la notoriété des acteurs français, tant mieux. Mais très peu d’entre eux, comme Jean-Pierre Aumont, ont réussi aux Etats-Unis. Par exemple, Jean Gabin a fait quelques films puis est revenu en France, Gérard Depardieu ne s’est pas imposé. Simone Signoret, après son Oscar en 1960 pour Les Chemins de la haute ville, n’a pas fait carrière là-bas.

M.H. : Comment jugez-vous le cinéma américain, dont les films continuent d’inonder les salles en France ?
S.T. : Le film américain domine le monde. Il dispose de modèles efficaces. Tout le système de distribution et de production s’est emballé. L’exploitation marche très bien en France mais tous les mercredis, sur quinze films qui sortent, deux tiers sont sur le carreau. On ne leur laisse pas la chance d’attirer le spectateur car le mercredi suivant, il y en a quinze autres qui sortent. Il y a une prime au gagnant. Ça se bouscule et c’est dangereux pour les œuvres. D’un côté, le cinéma est surexposé. On peut tirer des copies numériques pour pas cher et dans un multiplexe, un même film va avoir deux ou trois écrans. Il faut rafler la mise très vite. De l’autre, le cinéma est sous-exposé car les films qui ont besoin de temps, de bouche-à-oreille, sont parfois refoulés. On peut ainsi passer à côté de très bons longs métrages.

M.H. : Vincent Vatrican, directeur des Archives audiovisuelles de Monaco, indiquait dans nos colonnes que « la critique n’avait pas le pouvoir de vie ou de mort d’un film ». C’est votre avis ?
S.T. : La critique a une carte à jouer. Elle peut faire aimer, faire découvrir et exister un film. Sur la durée, elle y parvient. A condition que les critiques puissent avoir de la place pour écrire et qu’ils évitent le système d’étoiles, un peu débilitant. Ce dernier devrait être interdit ! Quant au box-office, c’est une information pour la corporation mais il ne fait pas avancer le goût des gens. Sans la critique, sans les festivals, il n’y aurait, par exemple, pas Tabou (de Friedrich Wilhelm Murnau). Si la critique se met à démolir un film, il faut qu’elle laisse tomber car les spectateurs iront quand même le voir, pour l’acteur, le réalisateur, le divertissement. Je dirige une institution qui sauvegarde la mémoire du cinéma. Or, le cinéma d’aujourd’hui crée de l’oubli. Pour certains producteurs, un film ancien correspond aux années 2000… Ils ont les yeux écarquillés quand on leur parle de film muet ou d’une exposition sur Les Enfants du paradis de Marcel Carné. L’indifférence des autres est parfois abyssale. Pourtant, on apprend des choses sur la France, on s’éduque avec des choses gracieuses. Quel bonheur ! Rappelons que La Baie des Anges a fait un bide à sa sortie. Il est reconnu cinquante ans après. Le temps long joue pour les œuvres.

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