vendredi 27 mai 2022
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L’amour avec un grand H

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Avec Duello Amoroso, l’opéra de Monte-Carlo propose une création qui risque de faire du bruit. Jean-Louis Grinda met en scène le pasticcio de la contralto-chef d’orchestre Nathalie Stutzmann. Un opéra imaginaire d’après les œuvres de Haendel.

Vendredi 26 octobre, 14h. Les notes baroques du clavecin résonnent dans la salle du Ponant. « Place-toi plutôt ici ! Regarde-la maintenant ! Laisse tomber le couteau ! » Attentif au moindre geste de ses chanteuses et aux variations de tempi, Jean-Louis Grinda répète son Duello Amoroso depuis plus d’une semaine. Pour cette nouvelle création, un opéra imaginaire tiré des œuvres de Haendel, il travaille en parfaite harmonie avec celle qui est à l’origine de ce pasticcio, Nathalie Stutzmann, la cantatrice touche-à-tout. Chanteuse, actrice, créatrice et… chef d’orchestre, ce bout-de-femme de 48 ans — qui n’a rien de petit (1,80 m) — force l’admiration. Sur scène avec son orchestre, elle passe de sa prestation de soprano à la direction musicale avec une facilité déconcertante. Un mouvement de narine par-ci, un jeté de main par-là, pendant son interprétation, avant de reprendre position devant les instrumentistes… La maîtrise est parfaite et la complicité sans faille avec les musiciens de son ensemble Orfeu 55. « On s’est lancé dans un travail complètement expérimental, lance, espiègle, le directeur de l’opéra de Monte-Carlo. Un concert dirigé par un chanteur, c’est déjà exceptionnel mais une telle création, où la chanteuse chante, crée, joue et dirige à la fois, ce sera sans aucun doute une première mondiale ! » Une performance jamais vue qui pourrait attirer à la salle Garnier un public plus large que les mélomanes habituels.

« Coup de foudre artistique »
Le projet artistique des deux compères paraît en effet complètement fou. Lorsqu’ils se sont rencontrés en 2008 pour une production de la Chauve souris de Strauss, le courant est passé immédiatement. Un véritable « coup de foudre humain et artistique », selon Nathalie Stutzmann, pour qui il était évident que cette rencontre en amènerait d’autres. Car l’idée était déjà là. Nathalie Stutzmann rêvait « de créer un spectacle d’opéra imaginaire d’après Haendel, unique et rare dans une forme intime avec seulement un duo de chanteuses sur scène, soprano et contralto en rôle travesti, et qui me permettrait de réunir en un seul spectacle mes trois passions : le chant, la direction d’orchestre et la scène. » La contralto veut « parler du couple dans tous ses états ou plus précisément de scruter l’évolution du sentiment amoureux ».
Pour composer ce pasticcio, divisé en trois actes, elle décortique une soixantaine d’opéras et de cantates de Haendel pour assembler une quinzaine d’airs et de duos notamment un des seuls duos de scène de ménage, très rare dans l’opéra baroque. « Nathalie a fait un travail énorme de musicologie. Le concept était prometteur, je n’ai eu qu’à travailler sur la matière fournie », enchaîne de son côté Jean-Louis Grinda. Le directeur de l’opéra a ensuite eu toute liberté pour associer sur scène les 18 musiciens, les 2 chanteuses et deux danseurs. Au côté de Nathalie Stutzmann, on retrouve Lisa Larsson. La soprano suédoise, qui a souvent chanté avec l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo, était l’une des solistes qui avait officié lors du mariage princier en 2011. Pour évoquer les différents stades de la relation amoureuse, le duo chante en miroir avec un couple de danseurs, formé par Eugénie Andrin et Jean-Sébastien Colau. Un couple que l’on retrouve sur scène mais aussi en vidéo. Avec des costumes « baroque stylisé, et non chichi pompon », promet Jean-Louis Grinda, tout sourire.

Pas de crispation.
Pour Grinda, cette nouvelle création s’apparente à un nouveau défi. Le metteur en scène de Chantons sous la pluie (Molière du meilleur spectacle musical en 2001) ou de la Tétralogie de Wagner, jusqu’à présent plus prolifique dans l’opéra romantique, s’attaque pour la première fois à la musicalité singulière des théorbes et autres vieux instruments du baroque. Et surtout à un genre musical, le pastiche, plus du tout en vogue. Mais ce pasticcio sur la relation amoureuse l’a inspiré. Sa mise en scène emprunte au mythe platonicien de l’androgynie. « Dans l’opéra, il était courant que les rôles d’hommes soient chantés par des femmes ou des castrats. Cela m’a fait réfléchir sur l’être androgyne selon la définition platonicienne. Au commencement, l’être humain avait 4 bras et 4 jambes. Quand il a voulu se rebeller contre les Dieux, il fut séparé en deux moitiés. A partir de là, ces êtres ont toujours voulu retrouver leur moitié et c’est ainsi que naquit le sentiment amoureux », développe Grinda, tout en laissant planer le mystère sur ce que le public découvrira lors des deux représentations des 7 et 9 novembre.
Car pour la première fois depuis des temps immémoriaux, la programmation de l’opéra démarrera avant la fête nationale. Nécessité fait loi : les deux cantatrices n’étaient disponibles qu’à cette période. Mais du côté des acteurs de Duello Amoroso, on rêve déjà à d’autres dates. Coproduite par l’Opéra de Bordeaux, cette création a vocation à s’exporter. En attendant, à la salle du Ponant, on accélère la cadence. Le rythme est intensif. De 7 heures à minuit pour Nathalie Stutzmann. Le prix de la création, agrémenté d’une douce folie.

Vendredi 9 novembre à 20h et dimanche 11 à 15h. Opéra de Monte-Carlo. Renseignements sur www.opera.mc.

Un chef pas comme les autres
Nathalie Stutzmann est un drôle de personnage. Fine, rapide, drôle et musicienne jusqu’au bout des doigts et de la voix… Dès son plus jeune âge, elle a étudié piano, basson, musique de chambre et direction d’orchestre. Elle devient une contralto réputée avant de créer son orchestre, Orfeo 55. « J’ai toujours voulu diriger. Mais quand j’étais jeune, on m’a bien fait comprendre qu’une femme, ça ne dirige pas un opéra… » Comme dans bien d’autres secteurs, le machisme a la peau dure dans le monde de la musique. Les femmes chefs d’orchestre se comptent sur les doigts d’une main. Et il n’y a pas si longtemps, « Karajan a quitté Berlin car il a voulu faire entrer une femme musicienne dans l’orchestre », rappelle Jean-Louis Grinda. Soutenue par Jorma Panula et Seiji Ozawa, cette touche-à-tout s’est imposée. Logique : « La musique fait partie intégrante de ma vie », remarque Nathalie Stutzmann. « Je dirais surtout qu’elle est la musique », corrige la soprano Lisa Larsson, avec qui elle chante depuis 10 ans.

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Monaco Hebdo