jeudi 16 avril 2026
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« Jouer ici, c’est
comme un baptême »

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Du 14 au 18 novembre, Philippe Caubère joue « Marsiho » d’André Suarès, sur les planches du théâtre des Muses. Une première représentation en principauté pour l’acteur et metteur en scène marseillais. Et un événement pour Caubère qui vient jouer dans le théâtre de la mère de sa fille Théodora.

 

Monaco Hebdo : Comment avez-vous choisi ce texte ? Vous avez déclaré que la découverte de Suarès a été un choc pour vous ?
Philippe Caubère : Cette découverte a été un choc car je ne connaissais pas cet auteur. Le premier livre de lui que j’ai lu portait sur Shakespeare et le théâtre. Il m’a enthousiasmé. Très peu de livres sur Shakespeare ont une telle force, hormis « Shakespeare notre contemporain » de Jan Kott, qui était la bible des théâtreux dans les années 70. Jan Kott a livré une vision historique et marxiste de Shakespeare. Suarès, c’est tout l’inverse. Son livre est cabalistique, poétique, mystérieux. En lisant sa biographie, écrite par Parienté (pour l’anecdote, Parienté, ancien rédacteur en chef de « L’Equipe » avait deux passions dans sa vie : l’athlétisme et Suarès !), j’ai découvert que Suarès avait écrit un livre sur Marseille, édité par Jeanne Laffitte, une grande éditrice marseillaise. J’ai été bouleversé par « Marsiho », un texte qui date de l’époque de « Marius ». Il semble d’ailleurs que Pagnol a emprunté certaines choses…

M.H. : Dans quelles proportions ?
P.C. : Peu de choses mais les choses essentielles… Pagnol, comme Molière, était un grand voleur. Tout le monde le sait. Je suis un fan de Pagnol mais ce qui m’a touché à la lecture de « Marsiho », c’est qu’autant le souci de Pagnol était de plaire, autant celui de Suarès était presque de déplaire. C’était un condottiere, un aristocrate de la pensée, il était muré dans son orgueil. C’était vraiment un génie.

M.H. : Vous dites d’ailleurs que Suarès n’est pas démagogue…
P.C. : Il était même considéré comme réactionnaire. Ce qui est un peu exagéré. Il avait une vision politique de l’époque très juste et très en avance.

M.H. Vous êtes Marseillais. Vous vous êtes retrouvé dans le Marseille de Suarès ?
P.C. : Oui. Ma famille est marseillaise depuis plusieurs générations. Depuis mon arrière-grand-père, elle a participé à l’essor économique de Marseille, avec ses savonneries, ses huileries… Mon arrière-grand-père jouait à la Bourse de Marseille et a fait fortune. « Marsiho » dépeint merveilleusement la Bourse de Marseille, la richesse de la ville, tout comme sa férocité. On y retrouve comment Marseille, amoureuse de l’argent et du commerce, rejette ses enfants artistes et les sous-estime. Tout cela m’a touché. J’y ai presque vu un récit psychanalytique si la psychanalyse était du domaine de la poésie… D’ailleurs, j’ai mis 20 ans à jouer « Marsiho » à Marseille. Pour moi, « Marsiho » est une vraie lettre d’amour parce que c’est aussi une lettre de rejet. Suarès ne cache rien. Il dit ce qu’il aime et déteste de la ville. Pour moi, c’est une vertu.

M.H. : Ce texte reste d’actualité selon vous?
P.C. : Pour moi, il est aussi actuel qu’un tableau de Rembrandt ou un dessin de Daumier. Les grands artistes nous touchent au plus profond. C’est une peinture de la nature humaine et la nature n’a pas changé.

M.H. : Comment le Marseillais que vous êtes voit l’évolution de cette ville ? Aujourd’hui on ne parle plus que des règlements de comptes qui assombrissent Marseille…
P.C. : Dans « Marsiho », Suarès évoque déjà les crimes et les ruffians. Il parle de la beauté du crime et  des lupanars dans Marseille. La grosse différence aujourd’hui, c’est que la richesse n’est plus là. La ville est devenue pauvre. Les choses ont changé sur un autre plan: l’art a désormais le droit de cité. Et ce grâce à des gens comme Marcel Maréchal, pour le théâtre.

M.H. : Vous avez choisi de mettre en scène Benedetto en plus de Suarès. Quelle est votre démarche ? Réhabiliter les auteurs du Sud ?
P.C. : En ce moment je joue effectivement Suarès, André Benedetto, un auteur assez méconnu et méprisé par les gens de théâtre, et Pagnol qui, lui, est encensé. J’y vois une communauté de pensée. Il existe une identité provençale qui va de Narbonne à Monaco, qui passe par Marseille et Salon-de-Provence. Cette identité est oubliée parce qu’on a l’impression que le félibrige est un vieux truc poussiéreux. Aujourd’hui, autant les identités de l’autre côté de la mer Méditerranée sont reconnues par les troupes de danseurs, Jamel Debbouze ou Gad Elmaleh, autant l’identité provençale est peu incarnée, sauf par Patrick Bosso et quelques autres. La notion que le Sud est un autre pays que la France par son accent, sa pensée, son tempérament est profondément oubliée. Pourtant, moi, je me sens provençal. Ce n’est pas pour autant que je vais rejoindre les idées de Charles Maurras mais j’ai envie de l’affirmer. C’est pourquoi l’idée de jouer à Monaco m’a beaucoup plu.

M.H. : Comment s’est passé la rencontre avec Anthéa Sogno ?
P.C. : C’est toute une histoire. La première des choses est qu’Anthéa est la mère de ma petite fille. Il y a donc une sorte de baptême à faire au théâtre des Muses… Mais ce n’est pas tout. Il y a deux ans, Anthéa m’a montré des photos d’elle et sa mère avec un marteau-piqueur à la main, dans la cave (du futur théâtre, NDLR). Je me suis dit : elles sont complètement folles, elles n’y arriveront jamais… Puis, quand j’ai vu le résultat, j’ai réalisé que cet endroit, qui dispose de murs clairs, était formidable pour monter « Marsiho ». Anthéa aurait fait un théâtre tout noir, je ne serai pas venu (sourire)… Pendant 30 ans, j’ai fait de ma vie un théâtre, j’ai joué ma vie, ma jeunesse… Les choses importantes ont des résonnances intimes et inversement. Amener « Marsiho » et Suarès dans ce théâtre, pour moi c’est comme un baptême. C’est un événement dans ma vie.

M.H. : Pour vous, Monaco, ça représente quoi ?
P.C. : Pour moi comme pour beaucoup de monde, Monaco est un endroit bizarroïde, surréaliste.  Mais grâce à Anthéa, sa mère ou ses tantes, j’ai appris l’immigration italienne, les facettes populaires de Monaco. Par ailleurs, c’est un endroit où l’art est protégé et valorisé. J’ai ainsi découvert récemment que le prince Rainier a offert à Léo Ferré son opéra.

M.H. : On imagine mal Philippe Caubère, marqué à gauche, qui a milité pour Robert Hue ou Olivier Besancenot pour les élections présidentielles passées, jouer en principauté…
P.C. : Je ne pense pas qu’il faut prendre la carte d’un parti quelconque pour venir jouer à Monaco (sourire)… De toute façon, on n’imagine pas beaucoup de choses chez un gauchiste qui est contre la punition des clients de prostitution… Ce n’est pas dans l’air du temps.

M.H. : Il y a deux ans, vous aviez signé une tribune dans « Libération », « Moi, Philippe Caubère, acteur, féministe, marié et client de prostituées ». Aujourd’hui, vous participez au manifeste des 343 salauds, avec Nicolas Bedos et Frédéric Beigbeder. Quelle est la genèse de votre signature à ce manifeste ?
P.C. Je ne suis pas à l’origine du manifeste.  C’est Elisabeth Levy, directrice de la rédaction de « Causeur », qui m’a contactée car il y a 2 ans, j’avais écrit cette tribune dans « Libé » pour expliquer ma position de client de prostituées. Ça a fait un buzz pas possible. J’ai eu des témoignages favorables de copines, maîtresses, amoureuses pour me remercier de dire qu’on laisse leurs mecs tranquilles. A l’époque on parlait de moi presque comme le seul client de prostituée en France rire) ! Quand Elisabeth Levy m’a téléphoné pour me dire qu’elle avait déjà  obtenu la signature de 342 personnes, j’aurais eu mauvaise grâce de ne pas signer… L’appellation ne me réjouit pas. Comme je déteste « les 343 salopes », « Ni putes ni soumises » ou encore « Les enfoirés »…  Je n’aime pas cet humour à la Coluche. Après, ça ne me choque pas plus que cela.

M.H. : Vous vous attendiez aux réactions violentes que le manifeste a suscitées ?
P.C. : Oui car aujourd’hui, il y a une violence qui monte sur tous les fronts. On ne veut plus de débats. Je suis opposé aux interdictions. Avant d’abolir ou interdire quelque chose, on réfléchit. Jamais de ma vie je ne dirais que la prostitution est un métier comme un autre et que tout va très bien. Bien sûr qu’il existe la traite des êtres humains, l’esclavage, la violence, la misère. Mais ce n’est pas si simple.

M.H. : Le manifeste, clairement humoristique, était destiné à susciter le débat ?
P.C. : Le texte était clair. Mais visiblement comme je suis blanc, hétérosexuel et que j’ai 60 ans, je suis dans la cible des féministes. C’est terrible de prendre pour cible une catégorie sexuelle. Que les féministes instrumentalisent aujourd’hui Simone de Beauvoir pour couvrir le puritanisme actuel et la haine des hommes qui est en train de se développer, cela me fait rigoler ! Il y a quelque chose qui cloche. Simone de Beauvoir, dont je suis un fan absolu, était tout sauf conformiste. C’était une femme qui avait des aventures, qui baisait. Elle a vécu avec Sartre une aventure inouïe qui, aujourd’hui, est trainée dans la boue.

M.H. : Le paradoxe est qu’on n’a jamais vu autant de corps dénudés et pourtant un conformisme de la pensée s’installe…
P.C. : Quand je lis que le Parti communiste insulte les 343 salauds, je suis mort de rire ! Il n’y a jamais eu plus arriéré que les positions par rapport à la sexualité du parti communiste… Entre la femme de Thorez qui disait que l’interruption de grossesse était l’arme de la bourgeoisie contre le prolétariat et Jacques Duclos selon qui « il n’y a pas de PD dans la classe ouvrière », ils devraient être plus modestes ! Je le dis d’autant plus volontiers que je les soutiens : ils rejoignent les pires conformismes sexuels. Dès qu’il y a un climat de morale délétère, ils y adhèrent.

M.H. : Comment l’expliquez-vous ?
P.C. : Il y a plusieurs facteurs. Il y a d’abord la crise donc il vaut mieux parler de ça que de problèmes hautement plus graves. Malgré tout, même si je suis un partisan du mariage pour tous et de la reconnaissance absolue de l’homosexualité comme sexualité normale, rien n’est plus compliqué, difficile et douloureux que la question des relations entre les hommes et les femmes. La prostitution étant un élément de cette relation, c’est donc compliqué et ça rend tout le monde fou…

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