mercredi 18 mai 2022
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Anne Parillaud : « La société fabrique ces monstres »

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César de la meilleure actrice en 1991 pour Nikita de Luc Besson, Anne Parillaud vient de publier son premier roman, Les Abusés (1). De passage en principauté pour parler de son livre à l’hôtel Métropole (2), elle s’est confiée à Monaco Hebdo, avant de faire son retour en principauté au mois d’avril, à l’occasion du salon du livre 2022 (3). Interview.


Comment on passe d’actrice de cinéma à auteur ?

Je ne fais rien par calcul. Les choses sont spontanées. Je n’ai aucun plan de carrière. Je fonctionne ni avec le plaisir, ni avec le désir, mais avec le besoin. D’un seul coup, de manière instinctive, un besoin s’immisce en moi, provoquant une « viscéralité » à faire les choses. A la disparition de mon père, il y a eu comme une autorisation, comme une liberté à pouvoir m’exprimer. J’ai alors ressenti ce besoin d’écriture, et ce besoin de libérer les choses qui pouvaient m’habiter.

Que raconte votre premier livre, Les Abusés ?

Ce livre raconte un itinéraire, de la rencontre jusqu’à la rupture. Il décortique la mécanique psychologique entre un bourreau et sa victime, à travers l’histoire d’une passion qui démarre de manière idyllique, comme un conte de fée. Et qui, petit à petit, va se transformer en cauchemar. 

Quels sont les grands thèmes qui traversent votre livre ?

Mon livre évoque une passion dévorante. J’insiste sur le fait qu’il s’agit d’une passion, et pas d’une histoire d’amour, parce que dans l’amour il y a une bienveillance qui est absente de la passion. Dans la passion, on est davantage sur de la possession, voire de la destruction. A travers une passion dévorante entre un pervers narcissique et sa victime, j’ai voulu entrer dans la tête de l’abusé, comme dans celle de l’abuseur. C’est pour ça que le titre de ce roman est au masculin pluriel. 

Anne Parillaud interview les abusés monaco
© Anne Parillaud / Monaco Hebdo

« Ce livre raconte un itinéraire, de la rencontre jusqu’à la rupture. Il décortique la mécanique psychologique entre un bourreau et sa victime, à travers l’histoire d’une passion qui démarre de manière idyllique, comme un conte de fée. Et qui, petit à petit, va se transformer en cauchemar »

Qu’avez-vous cherché à comprendre avec ce livre ?

Avec ce livre, j’ai voulu comprendre ce qu’il se passe dans la tête de celui qui fait le mal, et ce qu’il se passe dans la tête de celui qui subit le mal. Quand on veut comprendre certains agissements, il faut retourner aux racines du mal, là où tout commence. 

Et tout commence où ?

C’est évidemment dans l’enfance, quand le socle affectif, pour le bourreau comme pour la victime, a été détruit, souillé, abîmé, voire violé, que l’on casse l’équilibre d’un individu à vie. On crée alors des êtres déviés qui vont être entraînés à vivre des relations déviantes. Il y a donc une co-responsabilité. Le bourreau et la victime sont des binômes pathologiques qui fonctionnent comme deux muscles en synergie. Ils s’alimentent l’un et l’autre. Il n’y a pas de bourreau sans victime et il n’y a pas de victime sans bourreau. C’est pour ça que dans mon roman, il n’y a aucun jugement, et aucune plainte. 

Ce livre n’est pas une autobiographie, mais il est très proche de votre parcours ?

Ce livre est plus autopsychanalytique qu’autobiographique. C’est-à-dire que je vais davantage dans la profondeur, dans les racines du ressenti, plutôt que de rester sur des faits, comme dans une autobiographie. Et, effectivement, mon livre n’est pas une autobiographie. J’ai choisi d’écrire un roman, car le roman permet de déployer les ailes d’un thème de manière beaucoup plus large et plus vaste. Il permet de créer une passerelle avec le lecteur. Dans l’autobiographie, il y a quelque chose de trop égocentré et de trop réducteur par rapport à un thème. 

© Iulian Giurca / Monaco Hebdo

« Le bourreau et la victime sont des binômes pathologiques qui fonctionnent comme deux muscles en synergie. Ils s’alimentent l’un et l’autre. Il n’y a pas de bourreau sans victime, et il n’y a pas de victime sans bourreau. C’est pour ça que dans mon roman, il n’y a aucun jugement, et aucune plainte »

Vous ne souhaitiez pas apporter votre témoignage ?

Mon besoin n’était pas de témoigner. Je n’avais pas besoin d’étaler mon existence. J’avais besoin de parler d’un thème, pour le partager avec le lecteur. Et puis, j’ai commencé à écrire en 2015. Il y a six ans, on ne parlait pas du tout de ces thèmes. Quand mon livre est sorti, je me suis retrouvée dans ce mouvement général des témoignages et de cette libération de la parole. Ce livre a été ma façon à moi de partager et de m’associer à ce mouvement, sans pour autant être une militante. Car c’est à travers l’expression artistique que j’ai envie de partager certaines choses. 

Vous aimeriez adapter ce livre pour le cinéma ?

J’aimerais porter mon livre à l’écran. M’attaquer à la réalisation d’un film est quelque chose qui me hante depuis assez longtemps. Il est prévu que je réalise ce film et que j’incarne mon héroïne. Pour le personnage du héros, mon rêve et mon souhait idyllique serait Mads Mikkelsen. Donc, je conseille aux gens qui lisent mon roman d’imaginer le visage de Mads Mikkelsen et le mien pour être au plus proche de ce que j’envisage pour réaliser ce film. 

Vous écriviez avant la parution de ce livre, dont l’écriture a débuté en 2015 ?

Je n’avais jamais écrit auparavant. La seule chose que je faisais, c’est que je notais tout ce qui pouvait me traverser l’esprit. Ça pouvait être tout et n’importe quoi. Ça n’avait aucun rapport avec ce roman que j’ai écrit par la suite. J’ai donc beaucoup de notes éparpillées, et je ne sais même pas si elles me serviront un jour. Mais c’est vrai que j’aime traduire la pensée en mots. 

Anne Parillaud interview les abusés monaco
© Iulian Giurca / Monaco Hebdo

« J’ai commencé à écrire en 2015. Il y a six ans, on ne parlait pas du tout de ces thèmes. Quand mon livre est sorti, je me suis retrouvée dans ce mouvement général des témoignages et de cette libération de la parole. Ce livre a été ma façon à moi de partager et de m’associer à ce mouvement, sans pour autant être une militante »

Votre livre, Les Abusés, semble traiter davantage des bourreaux que des victimes : pourquoi ce choix ?

Dans mon livre, je traite à parité les bourreaux et les victimes. Je montre un face-à-face entre l’un et l’autre. Je fais évoluer leurs trajectoires de manière totalement simultanée. On pénètre dans le cerveau de l’un, comme dans celui de l’autre. En comprenant qu’au départ il s’agit de deux âmes blessées et détériorées, qui s’entrechoquent au contact de l’une et de l’autre. 

Pourquoi est-il important pour vous de comprendre l’origine du mal ?

Il est important de comprendre l’origine du mal pour éviter le jugement. Parce que j’ai un vrai problème avec le jugement. Je voulais être avocate. C’est vraiment dans ma chair. J’ai vécu des injustices dans mon enfance, qui ont révélé chez moi cette nécessité de vouloir rendre la justice et surtout, d’analyser. Pour moi, les choses ont un sens. Les actes ont une raison d’être. Sans éviter la condamnation de celui qui atteint par le mal un autre individu, il faut lui rendre un double statut. Il est d’abord une victime, avant d’être un bourreau. Il faut prendre cela en considération dans la façon dont il sera condamné pour ses actes. Il faut comprendre que la société fabrique ces monstres. On ne nait pas monstre. On le devient. 

Que faire face à ce constat ?

Il faut que la société entende ça, afin de pouvoir endiguer cette chaîne infernale, où on ne fait que condamner. Avec la multitude de témoignages qui sortent aujourd’hui, on voit bien que la solution n’est pas de seulement condamner. Il faut essayer de comprendre comment et pourquoi on devient un bourreau, mais aussi comment et pourquoi on devient une victime. Pour le bourreau, il y a une double pénitence. 

Anne Parillaud interview les abusés monaco
© Iulian Giurca / Monaco Hebdo

« J’aimerais porter mon livre à l’écran. M’attaquer à la réalisation d’un film est quelque chose qui me hante depuis assez longtemps. Il est prévu que je réalise ce film et que j’incarne mon héroïne. Pour le personnage du héros, mon rêve et mon souhait idyllique serait Mads Mikkelsen »

Pourquoi ?

Non seulement le bourreau sera condamné, mais en plus, il n’est absolument pas reconnu dans sa souffrance. Si le bourreau n’était pas quelqu’un qui est dans un mal être, il ne causerait pas du mal à l’autre. Il reproduit le mal qu’on lui a fait, sur quelqu’un d’autre. Un bourreau vit sa propre souffrance, tout en faisant souffrir l’autre. Il est donc important de prendre en considération tous ces éléments psychologiques pour aider ces gens, qui ont besoin d’aide. Ce sont des gens qui appellent au secours. 

Mais il y a aussi les victimes ?

Les victimes ont évidemment besoin d’aide. Les bourreaux aussi. Il faut les écouter et analyser le processus qui les a amenés à devenir des bourreaux. Il faut essayer de retrouver l’humanité chez celui chez qui on pense qu’elle n’existe plus, ou qu’elle n’a jamais existé.  

Vous avez été confrontée à des situations d’emprise destructrices comparables à celles évoquées dans votre livre ?

Je me sens totalement légitime pour écrire sur l’emprise, parce que je l’ai vécue, parce que j’y suis vulnérable. Après, peu importe la donnée qui amène à avoir cette faille qui fait de vous une victime. Dans l’enfance, quelque chose s’est désaxé. Les repères n’ont pas été instaurés. Au lieu de vous construire un socle affectif, on l’a déconstruit. A partir de là, vous n’avez plus la lucidité de repérer le danger chez l’autre, ni de voir que vous êtes une proie potentielle pour le bourreau. On se laisse donc attraper par le prédateur, et quand on s’en aperçoit, on est déjà sous son emprise. 

D’où viennent ces failles affectives ?

Les raisons qui provoquent des failles affectives, vont d’un manque d’amour parental ou familial, jusqu’à la maltraitance, les enfants battus, les incestes, les abus sexuels… Autant de situations, très nombreuses, qui peuvent fragiliser un enfant à vie. 

Comment devient-on victime ?

A partir du moment où les figures parentales qui doivent vous construire et vous aimer ne l’ont pas fait, il y a un manque, qui provoque une fragilité psychologique et une faille affective béante. Quand on est un très jeune enfant, on ne peut pas imaginer que vos parents ne puissent pas vous aimer. Donc on porte la faute sur soi-même, et on grandit avec l’idée que l’on ne peut pas être aimé. On trouve alors normal qu’on ne nous aime pas. Et donc, en élargissant, on trouve normal que l’on nous maltraite. On pense le mériter. On ne voit même pas le mal. On le subit.

Anne Parillaud interview les abusés monaco
© Iulian Giurca / Monaco Hebdo

« Je voulais être avocate. C’est vraiment dans ma chair. J’ai vécu des injustices dans mon enfance, qui ont révélé chez moi cette nécessité de vouloir rendre la justice et surtout, d’analyser. Pour moi, les choses ont un sens. Les actes ont une raison d’être »

C’est donc la faute des parents ?

Il n’y a pas de mauvais parents. Il y a des pères et des mères qui n’ont pas été aimés, et qui reportent sur leurs enfants les stigmates de leurs propres blessures et de leurs propres souffrances. 

A quel moment la victime réagit ?

Quand ça devient insupportable, la victime recherche, éventuellement, un regard ou une aide extérieure pour valider le fait que la façon dont on existe est totalement en dehors de la normalité. Et qu’il n’y a aucune raison de l’accepter. Seule une aide extérieure peut permettre de réagir : la psychanalyse, la psychiatrie, la psychothérapie, un autre membre de la famille, un être cher, un nouvel amour… Car un nouvel amour bienveillant peut permettre de s’apercevoir que ce que l’on vivait avant était une folie. 

Comment expliquer, parfois, l’immobilisme des victimes ?

Dans mon livre, je donne une métaphore qui est celle de la grenouille. Si vous plongez une grenouille dans l’eau bouillante, au contact de la température, elle aura évidemment cet élan de survie et l’énergie physique pour s’échapper immédiatement. En revanche, si vous plongez une grenouille dans de l’eau froide et que vous faites très progressivement monter la température, elle s’y habitue. Il y aura même un moment où elle va trouver ça confortable, agréable. Elle s’habitue à la température, puis elle va s’abrutir, elle va s’anesthésier. Et, au moment où la température devient insupportable, elle n’aura plus ni le courage, ni la force de pouvoir s’échapper de la casserole. Et elle mourra ébouillantée. Donc, l’objectif, c’est de parvenir à réagir avant qu’il ne devienne impossible de s’échapper. Sinon, on arrive à des tragédies, qui peuvent aller jusqu’au meurtre.

Sortir de ce type de relation est très difficile ?

Si les premiers bourreaux sont les parents, ou une autre figure parentale, on sait qu’il est difficile de haïr ses parents à un très jeune âge. Donc on grandit dans l’amour des bourreaux. Et on arrive sur le syndrome de Stockholm qui consiste à finir par aimer celui qui nous fait du mal.

Le bourreau peut aussi être une femme ?

L’emprise et la prédation ne sont pas genrés. Il y a des femmes qui sont perverses narcissiques ou bourreaux. 

Comment le bourreau procède-t-il pour séduire sa victime ?

Les prédateurs sont des êtres très intelligents. Pour pouvoir attraper leur proie, ils s’appuient sur une organisation psychologique et mentale dans laquelle ils sont tout puissants. La victime ne s’en rend pas compte. Peu à peu, de façon très progressive et très sournoise, la toile se resserre. Et on est alors sous emprise. 

« Avec la multitude de témoignages qui sortent aujourd’hui, on voit bien que la solution n’est pas de seulement condamner. Il faut essayer de comprendre comment et pourquoi on devient un bourreau, mais aussi comment et pourquoi on devient une victime » 

Vous en voulez à votre bourreau ?

Je suis plutôt dans l’analyse et la compréhension. Forcément, à partir du moment où on est ouvert à la compréhension, on arrive à être proche d’un certain pardon. Parce que le pardon n’est pas forcément cet acte religieux ou cet acte altruiste. Il est aussi un acte libérateur et sauveur pour la personne qui le fait. Parce que pardonner permet de réaliser qu’on n’est pas coupable. Celui qui offre le pardon se libère de cette culpabilité d’avoir créé chez l’autre ce besoin de nous blesser. Cela permet de  se dissocier, et de reconnaître que le problème est chez le bourreau.

La police et la justice sont encore trop souvent impuissants : comment changer ça ?

C’est un travail titanesque. Dans les écoles, pour les enfants de 7 à 9 ans, il faudrait que des personnes formées à la psychologie repèrent les futures victimes et les futurs harceleurs. Cela permettrait de leur offrir un espace de parole, avec une dimension d’enseignement assurée par les psychologues. L’objectif serait d’expliquer à la victime qu’elle n’a pas à subir le mal, et au harceleur qu’il n’a pas à agir ainsi. Ainsi, au fur et à mesure, on finirait par arriver à un certain équilibre éducatif, et à endiguer le processus de fabrication de machines à faire le mal. Cette idée est peut-être utopique. Mais il y a des choses à imaginer dans l’éducation, car tout se joue à ce moment-là.

Il y a aussi la problématique de l’écoute de la parole de la femme, lorsqu’elle est victime ?

La parole de la femme n’est pas suffisamment prise au sérieux, et on attend qu’il y ait des drames pour réagir. On voit aussi que les peines ne sont pas suffisamment effrayantes pour les bourreaux. Et puis, nous sommes dans un domaine où il est parfois difficile d’apporter des preuves. 

Vous n’avez jamais voulu faire de thérapie : ce livre est aussi un moyen pour vous d’aller mieux ?

Quand on est artiste, on a ce privilège incroyable de pouvoir exorciser à travers l’expression artistique et de faire une catharsis. L’écriture permet de libérer les monstres, d’explorer l’obscur et la complexité de l’âme. L’artiste a cette mini-mission de partage et de pouvoir parler au nom des autres. Dans les salons du livre où je suis passée, des gens m’ont dit « merci » d’avoir écrit leur histoire. Pourtant, je ne les connaissais pas, donc je n’ai pas écrit leur histoire. Mais ils se sont appropriés mon livre, et il est aussi devenu leur histoire. Je ne sais pas si on se soigne avec l’écriture, mais on devient davantage conscient. Finalement, je me suis aperçue que je n’ai pas écrit le livre que je voulais, mais le livre qu’il fallait. 

Alain Delon, Luc Besson ou Jean-Michel Jarre : vos compagnons étaient aussi des hommes liés au pourvoir, ce qui peut aussi entraîner des rapports de domination ?

On retombe sur le schéma qui consiste à grandir avec une estime de soi totalement détériorée. Ce qui fait que plus la personne qui porte un regard sur vous est importante et puissante, plus vous vous nourrissez de cette valeur que l’on vous porte. Mais cela signifie aussi que l’on a pas de valeur propre, et que l’on n’existe qu’à travers le regard que l’on porte sur vous. Cela correspond aussi au processus de l’actrice. 

Anne Parillaud interview les abusés monaco
© Iulian Giurca / Monaco Hebdo

« Dans l’enfance, quelque chose s’est désaxé. Les repères n’ont pas été instaurés. Au lieu de vous construire un socle affectif, on l’a déconstruit. A partir de là, vous n’avez plus la lucidité de repérer le danger chez l’autre, ni de voir que vous êtes une proie potentielle pour le bourreau. On se laisse donc attraper par le prédateur, et quand on s’en aperçoit, on est déjà sous son emprise »

Pourquoi ?

L’actrice est quelqu’un qui souhaite passer sa vie à être quelqu’un d’autre. L’actrice a besoin d’amour. Elle a besoin de remplir un vide abyssal qui est, la plupart du temps, le désamour d’elle-même. Du coup, elle a besoin de figures ascendantes et donc, de figures parentales. Un metteur en scène est une figure parentale. Il dirige, il ordonne, il vous regarde, et il vous fabrique un personnage que vous allez incarner. Effectivement, les gens que vous avez cité ont été des pygmalions. On retombe, là encore, sur une figure parentale, avec quelqu’un qui décide pour vous et vous « recrée ». 

Comment cela est-il possible ?

Cela est possible quand on a pas installé un contenu interne suffisamment fort pour pouvoir s’assumer auprès de ces gens-là. Du coup, il y a un espace dans lequel ils peuvent s’engouffrer. Ces pygmalions sont des remplaçants parentaux, avec l’obligation de se soumettre, de façon totalement inconsciente, à l’emprise. 

Quelle est la différence entre un acteur et un auteur ?

L’énorme différence entre acteur et auteur, c’est qu’un acteur est dirigé et « flouté » à travers un personnage. En revanche, être auteur implique une mise en abîme et un lâcher prise, qui fait que, si on n’aime pas mon livre, on ne m’aime pas moi. Parce que mon livre me ressemble. Quand on écrit un un livre, il faut donc être prêt à s’exposer. Il faut être prêt à la critique. Il m’a fallu du temps pour accepter d’être ma propre pygmalion à travers l’écriture. Ce livre montre que je suis prête à assumer une identité qui s’est constituée de mon enfance, et de tout cet itinéraire de rôles, de pygmalions, de metteurs en scène… Tout cela m’a permis d’arriver aujourd’hui à comprendre qui j’étais. Et à assumer. Le succès rencontré par mon livre m’encourage totalement à cette acceptation de ce que je suis. Et à aller encore plus loin, en écrivant ou en réalisant un film. En osant imposer mes choix et mes points de vue. 

Avec ce livre, dans le contexte sociétal actuel, votre position est difficile à tenir ?

Dans le monde où l’on vit aujourd’hui, avec ces omerta brisées, oser parler des bourreaux quand on a des millions de victimes, ce n’est pas facile C’est un risque énorme, que j’ai pleinement assumé. J’ai bien sûr une empathie sans faille pour ces victimes, car j’en suis une, moi aussi. Mais je pense qu’il faut aussi mettre un projecteur sur le bourreau, pour comprendre qui ils sont, et pourquoi ils font ça. 

Et ça marche ?

Mon livre est écrit d’une telle façon, que l’on a accepté mon point de vue. Je m’aperçois que, petit à petit, des avocats ou des juges, posent un regard sur le bourreau. On arrive enfin à de la nuance. On comprend enfin qu’il s’agit de binômes, et qu’il faut donc regarder des deux côtés pour pouvoir régler le problème. 

Quel regard portez-vous sur le mouvement #MeToo ?

Le mouvement #MeToo est nécessaire. Mais j’ai beaucoup hésité à sortir mon livre pendant cette période, parce que j’avais peur qu’on puisse imaginer que je surfais sur une « mode ». Les modes et les mouvements sociétaux me font très peur, car il y a d’un seul coup une hystérie et une surenchère qui, parfois, détournent de la cible. J’ai toujours du mal à m’allier aux modes, aux mouvements, et aux militantismes éphémères. En revanche, je suis absolument d’accord avec le fait de vouloir dénoncer, de vouloir témoigner, et de vouloir faire bouger les lignes sur des sujets fondamentaux. Mais toujours avec une nuance, une intelligence, et une ouverture d’esprit qui permettent d’atteindre le résultat recherché. 

Vous avez tourné deux films avec Catherine Breillat, qui a exprimé en 2018 son désaccord avec les mouvements #BalanceTonPorc et #MeToo : comprenez-vous sa position ?

Tout ce qui manque de nuance ne me convient pas. Je suis quelqu’un qui est dans l’analyse, dans la réflexion, et dans une intelligence de regards. La nuance apporte de l’intelligence. 

Est-ce que vous vous considérez comme « féministe » ?

Evidemment que je suis une féministe. Mais je ne suis pas une féministe à tout prix. Et pas une féministe en cassant tout. Je suis une féministe qui pense que l’homme, comme la femme, ont des valeurs aussi essentielles et aussi fondamentales l’un que l’autre. Et que ces valeurs doivent être reconnues pour cela, et à parité. Il ne s’agit pas de massacrer l’homme. Il ne s’agit pas de le mettre au rebut. Parce qu’on créerait alors un autre déséquilibre, avec une société amazone, où il faudrait recommencer, avec la réinsertion de l’homme. C’est complètement ridicule. 

Nikita (1990) de Luc Besson raconte l’émancipation d’une femme : c’est aussi un film qui défend la cause des femmes ?

Nikita est un film où, pour la première fois, il y avait une femme comme rôle principal dans un film d’action. En cela, elle a ouvert toutes les voies, qui a donné par la suite tout un éventail de femmes d’action. Ce qui était fort avec Nikita, c’était qu’il y avait un fond et une forme. Ce n’était pas seulement, une femme d’action surpuissante. Il y avait une histoire. 

Le métier d’avocate n’est pas si loin de votre trajectoire personnelle, finalement ?

Aujourd’hui [cette interview a été réalisée le 9 décembre 2021 – NDLR], avec le recul, je me dis que j’ai fait une quarantaine de films. J’ai incarné des incompris, des désaxés, des personnages pas aimables. Je n’ai pas rendu la justice dans un tribunal, mais j’ai essayé de la rendre à travers le cinéma, et à travers les personnages. Ça a été ma façon à moi de faire justice à des êtres. Et je l’ai fait de manière totalement inconsciente. Que ce soit à travers un livre ou à travers deux heures de film, je ne peux pas m’empêcher de faire des plaidoiries pour que le spectateur ne soit plus dans le jugement, mais dans l’empathie du personnage que j’incarne. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas le condamner. Ça veut dire qu’il faut essayer de le comprendre, avant de le juger. Et j’ai fait ça toute ma vie. 

« Dans le monde où l’on vit aujourd’hui, avec ces omerta brisées, oser parler des bourreaux quand on a des millions de victimes, ce n’est pas facile C’est un risque énorme, que j’ai pleinement assumé. J’ai bien sûr une empathie sans faille pour ces victimes, car j’en suis une, moi aussi. Mais je pense qu’il faut aussi mettre un projecteur sur le bourreau, pour comprendre qui ils sont, et pourquoi ils font ça »

Ce rôle de Nikita n’a-t-il pas été trop pesant, trop envahissant, et finalement trop lourd à porter pour la suite de votre carrière ?

Oui, mais je l’accepte, et je le comprends. Avoir un film culte dans sa carrière, c’est déjà exceptionnel. Le succès est comme le pic d’une montagne. Si on veut aller sur un autre pic, il faut redescendre. Or, lorsqu’on redescend, on a l’impression d’une régression ou d’une chute. Mais c’est faux. Ça fait partie de la trajectoire, de l’expérience, de la recherche. Je n’ai vraiment pas voulu rester enfermée avec ce pic, et avec cette image de succès et de réussite. Parce que je voulais être libre de pouvoir tenter les expériences que je voulais, casser les images, ne jamais être là où on m’attendait. C’est un parcours plus long, plus baroque, mais qui me convient davantage. 

Vous ressentez une forme de pression pour votre prochain livre ?

Mon prochain livre risque de ne pas être dans la même dimension. Mais je veux garder cette liberté. Je ne ferai rien pour chercher à rester sur un succès. J’écrirai ce que j’ai envie d’écrire, et il se passera ce qu’il se passera. En revanche, j’aime le challenge que cela crée. Je n’oublierai jamais Nikita. Je l’aime tout autant que vous. Pour autant, dans mon Panthéon, j’aimerais lui amener une autre figure, ou une sœur jumelle. Pour cela, il faut des personnages de la même puissance, et on en a pas tous les jours. Dans mon livre, Adélie, mon héroïne, a cette puissance et ce pouvoir d’être capable de rivaliser avec Nikita, et c’est pour ça que je veux incarner ce personnage. Adélie est dans les mêmes palettes émotionnelles, dans cette même rage de survie. 

Nikita et Adélie sont très différentes ?

Nikita était hors de l’ordinaire, parce que c’est une tueuse. Alors qu’Adélie est dans un quotidien de vie, c’est une femme comme des millions d’autres. Même si ce qu’elle vit est quelque chose de très fort, le phénomène de l’emprise est quelque chose qui peut arriver à toute le monde. Donc pour moi, il est intéressant de rejouer mon titre, avec un personnage aussi fort, mais avec une vie ordinaire. Ce qui fait que le challenge est encore plus difficile à relever. Car il faut parvenir à rendre exceptionnel quelque chose qui, au départ, ne l’est pas forcément. Mais les possibilités existent, car le rôle est extraordinaire.  

Anne Parillaud : biographie sélective

1960, 6 mai Naissance à Paris.
1978 Premier rôle au cinéma : Un amour de sable, de Christian Lara.
1978L’Hôtel de la plage, de Michel Lang (1939-2014).
1990 Nikita, de Luc Besson.
2002 Sex is Comedy, de Catherine Breillat.
2004 Terre promise, d’Amos Gitaï.
2007 Demandez la permission aux enfants, d’Eric Civanyan.
2012 Ce que le jour doit à la nuit, d’Alexandre Arcady. 
2021 Premier livre : Les Abusés

  1. Les Abusés d’Anne Parillaud (Robert Laffont), 374 pages, 14,99 euros (format numérique), 21 euros (format « papier »).
  2. Anne Parillaud était invitée par l’hôtel Métropole le 9 décembre 2021, dans le cadre de ses tout nouveaux rendez-vous dédiés à la culture. Le Métropole Monte-Carlo s’est donné pour objectif de proposer chaque année trois rencontres avec des auteurs, des artistes, ou des personnalités de renom. Réservations impératives au 93 15 15 75, ou par .
  3. Anne Parillaud sera présente pour la 11ème édition du salon du livre de Monaco, qui se déroulera les 16 et 17 avril 2022, au sein de l’espace Diaghilev du Grimaldi Forum. + d’informations sur www.salondulivredemonaco.com.

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Monaco Hebdo