dimanche 14 août 2022
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Christian Louboutin : « J’aimerais que L’Exhibition[niste] ait une vie dans de nombreux pays »

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L’exposition Christian Louboutin : L’Exhibition[niste] est à voir sur plus de 3 000 m2 au Grimaldi Forum, jusqu’au 28 août 2022. Elle détaille la carrière de ce grand créateur de souliers, et livre des perspectives sur son travail. Christian Louboutin a expliqué sa vision à Monaco Hebdo. Interview.

D’où vient l’idée de cette exposition L’Exhibition[niste], chapitre II ?

En 2020, la princesse Caroline de Hanovre était venue voir le chapitre I de l’exposition au palais de la Porte Dorée. Avec tout l’enthousiasme et la bienveillance qu’elle a depuis toujours à mon égard, elle a proposé d’accueillir l’exposition en principauté pour la période estivale.

Quel(s) message(s) souhaitez-vous faire passer à travers cette exposition ?

Monter une exposition consacrée uniquement aux souliers aurait été réducteur. Je souhaitais être moins littéral dans ma démarche et donner à voir des aspects de mon travail desquels le public est moins familier. C’est l’occasion pour moi de souligner l’importance du travail du dessin, de rendre visible le processus créatif, tout en mettant en avant des personnalités et des savoir-faire uniques. Je l’ai imaginée comme un voyage à travers mes inspirations, mes rencontres, mes passions, ce qui me permet aussi de sortir du propos d’une exposition qui serait purement une exposition de mode. C’est aussi le lieu pour moi de remercier toutes les personnes avec qui j’ai pu collaborer depuis près de trente ans, sans qui cette formidable aventure n’aurait pas été ce qu’elle est aujourd’hui.

Comment avez-vous souhaité structurer cette exposition ?

Olivier Gabet, le commissaire de l’exposition, et moi, avions déjà une idée assez claire de ce que nous souhaitions pour ce second chapitre, puisqu’une première version avait déjà été exposée au palais de la Porte Dorée à Paris, en 2020. Là où ce sublime bâtiment des années 1930 nous imposait des contraintes par son architecture et ses aménagements intérieurs, le Grimaldi Forum, par son espace complètement libre de près de 3 000 m2, nous a offert une liberté totale dans les aménagements scénographiques et le choix des œuvres. Nous avons donc conservé les deux volets de l’exposition, le premier consacré à mon travail et le second, le musée imaginaire, dédié à des artistes et artisans qui m’inspirent. Mais avec beaucoup plus de respirations dans les espaces, avec des œuvres monumentales comme Kingelez et Gilbert & George, ainsi qu’avec une pièce de près de 200 m2, imaginée en collaboration avec l’artiste britannique, Allen Jones.

« Nous avons conservé les deux volets de l’exposition, le premier consacré à mon travail et le second, le musée imaginaire, dédié à des artistes et artisans qui m’inspirent »

Estimez-vous être un exhibitionniste ?

Le titre de l’exposition est un jeu de mots entre “exhibition” en anglais, qui signifie exposition, et le fait de révéler une partie de soi aux autres. S’exhiber c’est se montrer, jusqu’à se mettre à nu. Une exposition, c’est exposer. Les deux sont donc assez proches, mais il y a une notion plus subversive dans le fait de s’exhiber qui me plaît, car en exposant mon travail, je m’expose de manière plus intime. Je me suis beaucoup investi dans ce projet, à titre professionnel, mais aussi à titre personnel. Je révèle beaucoup de moi-même, de mes inspirations, de mon processus créatif dans cette exposition, et je souhaitais que cela se comprenne dès le titre de l’exposition.

Cette exposition évoque aussi les mouvements culturels ou artistiques qui vous ont inspiré : lesquels ont été les plus importants pour vous ?

Situé au carrefour des routes méditerranéennes, Monaco est un lieu d’échanges culturels et artistiques très riches depuis la fin du XIXème siècle, accueillant des avant-gardes comme les ballets russes, ou, près d’un siècle plus tard, la dernière revue de Joséphine Baker (1906-1975) [à ce sujet, lire l’interview de l’écrivain Gérard Bonal : « Il faut garder la mémoire de Joséphine Baker vivante », publiée dans Monaco Hebdo n° 1223 — NDLR]. C’est ce qu’Olivier Gabet et moi-même avons pu constater, en visitant les réserves du musée océanographique, lieu si exceptionnel, par son architecture mais aussi par la vision du prince Albert Ier (1848-1922) de la fin du XIXème siècle qui organisait des expéditions autour du monde avec des peintres, des scientifiques, etc., pour documenter leurs découvertes du monde marin. Ici, nous avons choisi des planches d’Ernst Haeckel (1834-1919), un magnifique travail de documentation et de sublimation de la nature. Mais aussi, un lustre radiolaire de Constant Roux (1865-1942), directement inspiré des croquis de Haeckel, d’incroyables coraux et coquillages et des objets religieux gravés de Palestine. Dans les réserves du Nouveau Musée National de Monaco (NMNM), il s’agit plutôt de célébrer les arts sur scène, avec la coiffe portée par Joséphine Baker et les costumes de Léon Bakst (1866-1924). Nous avons également trouvé un superbe Polaroid de la princesse Caroline par Andy Warhol (1928-1987). Les mouvements culturels et artistiques se télescopent au sein de l’exposition, les œuvres dialoguent entre elles, sans ligne didactique imposée, laissant à chaque visiteur la possibilité de s’inventer sa propre expérience de visite.

Qu’est-ce qui vous rend le plus fier dans cette exposition ?

D’avoir pu réunir en un même lieu autant d’inspirations et de personnalités qui sont chères à mes yeux, et de voir que tout cela fonctionne parfaitement ensemble. J’aime l’idée qu’il n’y a pas de hiérarchie entre tout ce qui est exposé : les œuvres d’artistes signées cohabitent avec des réalisations d’artisans qui ne signent pas. Il y a des pièces coûteuses exposées aux côtés d’objets au coût simplement sentimental.

« Au mot « rétrospective », je préfère celui de « célébration », qui s’inscrit dans le présent, le passé, mais aussi dans l’avenir, avec son lot de surprises que j’attends avec impatience »

En février 2020, une rétrospective vous concernant s’est donc déroulée au palais de la Porte Dorée, à Paris : en quoi est-il important pour vous d’exposer ou d’être exposé ?

Plus que de m’exposer moi, c’était le fait de célébrer toutes les personnes qui ont compté pour moi au fil de ces trente dernières années qui est important. Mais au mot « rétrospective », je préfère celui de « célébration », qui s’inscrit dans le présent, le passé, mais aussi dans l’avenir, avec son lot de surprises que j’attends avec impatience. Je souhaitais mettre ici en avant des éléments particuliers qui ont jalonné ma vie, et que l’on retrouve tout au long de mon travail. Il y a inéluctablement des moments incontournables. Mais, plus qu’une approche chronologique, j’ai souhaité mettre en scène ces grandes inspirations que sont, entre autres, le Bhoutan et l’artisanat d’exception.

Christian Louboutin
« Nous étudions plusieurs possibilités pour l’exposition de voyager à travers le monde. Je dois dire qu’à l’origine, ce n’était pas censé être une exposition itinérante. Je l’ai imaginée pour un lieu précis, le palais de la Porte Dorée, à Paris, un lieu dédié aux arts d’Afrique et d’Océanie. » Christian Louboutin. Créateur de souliers. © Photo Christian Louboutin

Vous étiez quel genre d’enfant ?

J’étais un enfant calme, plutôt populaire à l’école, mais qui aimait être seul une fois rentré. J’aimais m’inventer un monde imaginaire qui me faisait voyager et découvrir le monde… J’ai fait 100 fois le tour du monde sans bouger de ma chambre…

Est-il vrai que c’est Tintin qui vous a donné le goût du voyage ?

En un sens, oui. J’aimais suivre Tintin au fil de ses aventures, à travers tant de destinations qui m’étaient alors, à l’époque, complètement inconnues. Enfant, j’habitais à côté d’une agence de voyages. Je prenais tous leurs catalogues, et, en rentrant chez moi, j’organisais des voyages imaginaires, comptant combien de temps en bus il me faudrait pour aller d’Islamabad à Lahore, combien d’argent il fallait que j’emmène, jusqu’où je pourrais me rendre en trois mois… C’est dans ma chambre d’enfant que j’ai commencé à rêver mes premières escapades.

« Plus que de m’exposer moi, c’était le fait de célébrer toutes les personnes qui ont compté pour moi au fil de ces trente dernières années qui est important »

Qu’est-ce qui vous a donné envie de dessiner des chaussures ?

À chaque fois que j’allais au palais de la Porte Dorée, à Paris, à l’époque le musée des arts océaniens et africains près duquel je vivais enfant, je voyais un croquis sur un panneau de signalétique qui interdisait le port de stilettos. On était dans les années 1970. Je n’avais jamais vu de talons aiguilles, c’était une forme des années 1950. À cette époque, le bout des talons était en métal, et il risquait de rayer les parquets en bois précieux du palais, ainsi que de faire sauter les émaux des mosaïques. Ce croquis m’a longtemps interrogé, puisqu’il avait l’air d’un dessin imaginaire qui parlait d’un soulier de femme qui, néanmoins, n’existait pas. C’est avec ça en tête que j’ai commencé à imaginer des souliers, et que j’ai compris que tout commençait par un dessin. Puis, aux alentours de mes 14 ans, j’ai reçu en cadeau un livre sur Roger Vivier (1907-1998), et c’est là que j’ai compris que cela pouvait être un vrai métier.

Dans votre première boutique, la visite de la princesse Caroline de Monaco, mise en avant par une journaliste de mode, a changé quoi pour vous ?

Je venais juste d’ouvrir ma première boutique, rue Jean-Jacques Rousseau à Paris en 1992. La princesse Caroline est entrée tout à fait par hasard. Elle se rendait en réalité dans une des galeries du passage Vero Dodat. Elle a acheté quelques paires, puis elle est revenue quelques mois plus tard, alors qu’était présente dans la boutique une journaliste du magazine américain W, qui faisait un papier sur les nouvelles adresses à Paris. Immédiatement les clients et les acheteurs ont afflué. Depuis, celle que je considère comme une de mes bonnes fées, est devenue une amie fidèle.

Depuis 1993, les semelles rouges sont votre signature : comment sont-elles nées ?

En quelque sorte par un heureux accident. Alors que je travaillais sur une de mes premières collections, nous avons reçu les prototypes de l’usine. Ils ressemblaient en tous points à mes croquis, à l’exception d’une masse noire au niveau de la semelle, qui n’existait pas sur mes dessins. Quelque chose manquait. Sarah, mon assistante de l’époque, était au bureau juste en face du mien, et se peignait les ongles en rouge. Je lui ai pris des mains, elle a un peu résisté, et j’ai commencé à peindre la semelle des prototypes en rouge. D’un seul coup, j’ai retrouvé la clarté et la joie que j’avais mises dans mes esquisses. C’est comme ça qu’est née celle qui est aujourd’hui ma signature.

Au fil du temps, vous êtes devenu le chausseur des stars : qu’est-ce qui a été décisif pour en arriver là ?

Plus que les stars, j’ai toujours aimé les “perfomers”, les gens sur scène, mais aussi les athlètes. Ils ont une capacité à surpasser l’utilisation qu’ils font de leurs corps pour nous emmener ailleurs, ce que je respecte énormément. C’est le cas, par exemple, avec le chanteur Mika qui est à l’origine de ma première collection homme en 2009. Il est venu me voir un jour pour imaginer les souliers de sa future tournée, après avoir observé ses sœurs portant mes souliers. Il lui semblait qu’elles devenaient une autre, transcendées par une joie et une énergie nouvelle. C’était exactement ce qu’il voulait ressentir quand il est sur scène. Ces personnalités m’inspirent. C’est tout le propos du Pop Corridor à la fin de l’exposition.

Finalement, qu’est-ce qu’un soulier réussi pour vous ?

Un soulier réussi, c’est avant tout un soulier bien fait, un soulier réalisé par un artisan qui met dans son travail amour, passion, et un savoir-faire unique, qui en feront un objet que l’on aura envie de garder et de chérir. C’est aussi un soulier que l’on va avoir envie de porter, et qui permet de s’échapper de la réalité pour devenir le personnage que l’on souhaite être, le temps d’un rendez-vous, d’une soirée, ou d’une occasion particulière.

Quels sont vos projets pour 2022, 2023, et même au-delà ?

Nous étudions plusieurs possibilités pour l’exposition de voyager à travers le monde. Je dois dire qu’à l’origine, ce n’était pas censé être une exposition itinérante. Je l’ai imaginée pour un lieu précis, le palais de la Porte Dorée, à Paris, un lieu dédié aux arts d’Afrique et d’Océanie. Mais, vu l’enthousiasme des visiteurs pour le premier chapitre, l’enthousiasme de tous les artisans et artistes qui ont collaboré à ce premier tome, j’ai pensé qu’il serait dommage que cette exposition ne soit pas visible par plus de monde. J’aimerais que L’Exhibition[niste] ait une vie dans de nombreux pays, avec une version différente dans chaque ville, reflétant comment j’ai été influencé par la culture locale, empruntant des œuvres d’art à des musées et à des institutions locales, etc. C’est exactement comme cela qu’Olivier Gabet et moi avons imaginé ce deuxième chapitre à Monaco.

Exposition Christian Louboutin, L’Exhibition[niste], Chapitre II – Espace Ravel du Grimaldi Forum, 10, avenue princesse Grace à Monaco – Jusqu’au 28 août 2022 – Tous les jours de 10 heures à 20 heures. Tarif : 11 euros. Informations sur : www.grimaldiforum.com.

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