Maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales, le philosophe Emanuele Coccia vient de remporter le prix des Rencontres philosophiques de Monaco pour un livre (1) étonnant dans lequel il évoque les plantes comme objet pour mieux comprendre le monde. Un sujet rarement traité jusqu’alors.
Votre réaction après avoir remporté ce prix ?
J’ai été très heureux et très honoré de remporter ce prix. Mais aussi d’avoir été sélectionné parmi une série d’ouvrages très importants. Je suis ravi et incrédule. J’ai d’ailleurs encore du mal à y croire.
Lancées à Monaco par Charlotte Casiraghi en octobre 2015, que pensez-vous de ces Rencontres philosophiques ?
Faire de Monaco un lieu de pensée est une belle idée. Même si la philosophie est la plus universelle des sciences, on oublie parfois qu’elle a toujours été liée à des villes. La philosophie est née à Athènes, c’est à Alexandrie qu’elle a rencontré le judaïsme, c’est à Florence qu’elle s’est nourrie de la littérature et des arts, c’est à Paris qu’elle a retrouvé les lois de la modernité… Le renouveau de la philosophie passe toujours par un contexte géographique, une atmosphère. C’est tentant de penser que Monaco puisse devenir l’une de ces villes pour le futur.
Vraiment ?
La Principauté a un rapport d’extraterritorialité avec la France, car elle est à la fois exclue et inclue. Cette position liminaire, pas seulement géographique ou politique, est aussi une position vis-à-vis de l’histoire. Car Monaco est un lieu à la fois ultra moderne et en même temps très marqué par des traditions liées à la monarchie. C’est aussi un lieu hyper capitaliste et anti capitaliste. Or, tout cela reflète aussi la position liminaire de la philosophie elle-même.
Votre parcours ?
Je suis d’origine italienne. Je suis né dans les Marches, sur la côte adriatique. Je me suis formé en partie en Italie, puis en Allemagne. Avant d’intégrer l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris en 2011, j’ai enseigné quatre ans à Fribourg, de 2008 à 2011.
Vous êtes aussi un spécialiste du pouvoir des images ?
Pour moi, le pouvoir des images, c’est la publicité et la mode. Aujourd’hui, les normes sociales, c’est-à-dire les règles qui définissent la vie des gens, prennent davantage forme dans les images, notamment dans les films, que verbalement. Ce qui m’intéresse d’un point de vue théorique, c’est de comprendre ce qu’est une image quand elle n’a plus de fonction purement esthétique ou de transmission de connaissance. Et que devient une image lorsqu’elle est investie d’une fonction normative ?
Vous aimez les images ?
J’adore la publicité et la mode. Et je me questionne : dans la publicité, comment et pourquoi est-on passé d’une mise en scène sous la forme d’une nature morte, au style de vie que l’objet est censé transmettre ?
Un exemple ?
Dans les publicités pour la marque américaine Nike, on voit rarement des baskets, mais plutôt des gens en train de faire du sport. Depuis les années 70, la mode n’est plus le simple moyen de reproduction de l’image de réussite sociale pour l’aristocratie ou la haute bourgeoisie. C’est aussi devenu une façon de formuler un esprit du temps et une manière de vivre, en agençant des couleurs, des formes et des tailles.
Quel a été le point de départ de ce changement ?
L’un des éléments déclencheurs, c’est le mouvement punk. Car c’est le premier mouvement politique qui, au lieu d’écrire un manifeste ou d’utiliser des livres ou des tracts pour donner sa vision du monde, s’est limité à s’habiller d’une certaine manière. Cette façon de se vêtir était censée véhiculer un message politique très fort et provoquer un tremblement dans la société de l’époque. Comment a-t-on pu imaginer qu’une manière de s’habiller puisse véhiculer une position politique si profonde ?
Vous avez aussi dirigé, avec le philosophe italien Giorgio Agamben, une anthologie sur les anges ?
À l’université, ma chaire concerne l’histoire du christianisme et de la philosophie, de l’Antiquité au Moyen-âge. J’ai travaillé avec Giorgio Agamben sur une anthologie de 2000 pages sur le christianisme, le judaïsme et l’islam, en essayant de répondre à cette question : quelle est la place des anges, ces êtres intermédiaires, dans ces trois religions ?
Vos conclusions ?
Dans le christianisme, l’ange est une figure très importante d’un point de vue politique. Par exemple, le mot « hiérarchie » était le nom technique de la société angélique. Dans le christianisme, la société des anges est la première société d’un point de vue chronologique, puisqu’ils étaient là avant les hommes. Ce sont aussi des êtres parfaits, qui ne commettent aucune transgression.
Vraiment aucune ?
Satan et Lucifer ont provoqué une révolte au sein de cette société angélique, ce qui a amené certains anges à être déchus. Lorsque la fin du monde arrivera, l’histoire romaine indique qu’il faudra alors tenter d’élire les remplaçants de ces anges, pour cette société parfaite qu’est la société des anges. C’est à partir de cette valeur politique de la société angélique que nous avons travaillé.
L’origine de votre dernier livre, La vie des plantes, une métaphysique du mélange ?
Mes parents ont envoyé ma sœur aînée dans une école où l’élite culturelle et sociale italienne allait. C’était une école où on apprenait le grec et le latin. Mon frère et moi, on a été envoyés dans des écoles techniques. J’ai intégré un très bon lycée agricole, à Macerata, une ville italienne située dans la région des Marches. Là, j’ai pu étudier pendant plusieurs années la biologie et la botanique notamment. En parallèle, j’ai appris le grec et le latin en autodidacte. Mais, au final, j’ai été profondément marqué par cette exposition à des êtres si bizarres et si différents de nous.
C’est là que vous avez commencé à écrire ce livre ?
Depuis une dizaine d’années, j’avais envie d’écrire un livre sur ce sujet. Au fil du temps, j’ai pris des notes. En 2016, j’ai été invité à la Columbia university, à New York, ce qui m’a laissé un peu de temps pour écrire ce livre.
Quelle est la thèse de votre livre ?
Ce sont les plantes qui ont produit l’atmosphère que nous respirons. Grâce à la photosynthèse, les plantes ont enrichit l’atmosphère d’oxygène. Ce sont aussi les plantes qui permettent la conversion de l’énergie solaire en matière vivante, qui est la base énergétique de tous les autres animaux. Du coup, d’une certaine manière, les plantes sont à l’origine du monde. Donc pour comprendre le monde, il faut comprendre la vie des plantes. La véritable cosmologie (3) ne peut être qu’une forme de botanique.
D’autres idées fortes ?
Notre monde ne se limite pas à la croûte terrestre, qui est donc la partie solide. Il y a aussi l’atmosphère, qui est notre premier environnement, celui que nous inhalons continuellement. Sans atmosphère, les planètes sont des lieux sans vie, où il ne se passe rien. Car la vie est un cycle de transformations, de circulations et de mélanges.
Pourquoi les plantes ont, jusqu’à présent, assez peu intéressé la philosophie ?
C’est en train de changer. Aux Etats-Unis, des philosophes et des anthropologues travaillent sur ce sujet. Mais depuis deux ou trois siècles, il existe un fort anthropocentrisme de la part des sciences humaines qui fait que l’on privilégie l’homme. Et qu’un homme cultivé, c’est quelqu’un qui connaît le grec et le latin, mais c’est aussi quelqu’un qui peut se permettre de connaître un seul nom des plantes qui l’entoure au quotidien.
Et du côté de la biologie ?
Du côté de la biologie, il existe aussi un zoocentrisme : depuis toujours, les sciences de la vie se sont constituées avec une hégémonie de l’animalité. Parce qu’on considère que les animaux sont humainement plus proches de nous. Résultat, souvent, quand on pense à la vie, on pense aux animaux. Tous les débats sur le véganisme ou le végétanisme partent du présupposé que les plantes sont des êtres un peu inférieurs, que l’on peut tuer sans éprouver de scrupules. Alors que pour les animaux, ça n’est pas possible.
Du coup, n’importe quel objet peut devenir un objet de philosophie ?
Oui, parce qu’il n’existe pas d’objet privilégié pour la pensée. La pensée existe partout. Au fond, le philosophe est celui qui considère que tout est un objet digne de pensée, donc de joie et de vie. La philosophie n’est pas une discipline qui ne s’intéresse qu’à un seul objet.
Qu’est-ce que la philosophie ?
C’est une passion, un amour et une intensité du savoir qui peut se produire à n’importe quel moment et pour n’importe quel sujet. Tout peut devenir objet philosophique, car la philosophie est partout. La philosophie est une intensité qui peut déboucher sur n’importe quelle forme de connaissance. Tout le monde peut devenir philosophe, dans la mesure où on investit un amour passionné dans ce que l’on connaît ou dans ce que l’on fait pour connaître quelque chose.



