Pivot du Monaco Basket Association (MBA), Julie Tetart est la meilleure marqueuse et la meilleure rebondeuse de la Ligue 2 féminine. Femme transgenre, elle suscite débats et critiques. Dans cet entretien accordé à Monaco Hebdo, elle y répond sans détour, revient sur son parcours personnel et sportif, et se dit déterminée à laisser parler son jeu, plutôt que les polémiques. Le président du club, Éric Elena, prend également la parole pour défendre une joueuse qui, selon lui, réussit surtout grâce à sa rigueur et son travail. Propos recueillis par Mélicia Poitiers
Vous avez aujourd’hui 33 ans : à quel âge avez-vous commencé le basket ?
Julie Tétart : J’ai commencé le basket à l’âge de 5 ans. Mes parents m’y ont inscrite, sans trop savoir pourquoi, et j’ai tout de suite accroché. À 12-13 ans, j’ai été repérée et on m’a proposé d’entrer en centre de formation pour aller en pôle espoir. On m’a aussi proposé les minimes France, les cadets France… Mais j’ai toujours refusé de jouer à haut niveau chez les masculins, parce que très tôt j’ai su que je voudrais devenir une femme. Je continuais donc à jouer en amateur à Saint-Quentin.
« J’avais 29 ans quand j’ai commencé les opérations. C’était une décision mûrie depuis plus de quinze ans, et ça s’est fait sur trois ans »
Julie Tetart. Joueuse du Monaco Basket Association (MBA)
Quand et comment s’est passé votre “coming out” ?
J.T. Comme un “coming out”, c’est-à-dire très bien avec certains, très mal avec d’autres. J’ai perdu beaucoup de proches, amis, famille, collègues de travail. Ça a fait un gros tri. La première année, ça a été violent. Niveau professionnel ça s’est très bien passé. J’étais commerciale et au bureau, ça a été bien accepté. Par contre, je pensais que le basket c’était fini. J’ai vu ce que les femmes trans vivaient dans le sport : c’est violent. J’ai fait mon dernier entraînement de basket en 2021, avant d’entamer ma transition.
Comment cela s’est-il déroulé ?
J.T. J’avais 29 ans quand j’ai commencé les opérations. C’était une décision mûrie depuis plus de quinze ans, et ça s’est fait sur trois ans. J’ai démarré le traitement hormonal de transition (THT), qui diminue la production de testostérone et augmente celle d’œstrogènes, en janvier 2022. En avril 2022, il y a eu le changement de prénom, en juin 2022 le changement de genre, puis plusieurs opérations : vaginoplastie, pomme d’Adam, visage, poitrine, entre autres. Tous les trois mois, j’avais une opération, avec une période de rémission entre chaque. Pendant ce temps, je ne jouais plus au basket, je m’entraînais juste de temps en temps, pour mon plaisir, au city stade.
« Julie récolte les fruits de son travail et de sa discipline. Elle ne laisse rien au hasard. Elle travaille énormément, notamment en musculation, en plus des entraînements »
Eric Elena. Président du Monaco Basket Association (MBA)
Le changement de sexe légal a-t-il été compliqué ?
J.T. Oui. Il faut passer devant un tribunal judiciaire : prendre un avocat, préparer un dossier complet avec ses motivations, des comptes rendus médicaux, psychiatres… J’étais seule à la barre avec huit personnes devant moi qui m’ont posé des questions pendant 1 h 30, de la plus classique à la plus intime et intrusive.
Et pour votre licence à la Fédération française de basket-ball (FFBB) ?
J.T. Pas de problème, car elle prévoit que la carte d’identité fait foi, ce que beaucoup de personnes lui reprochent.
Quand avez-vous repris le basket à haut niveau ?
J.T. Directement pour le MBA, et je n’avais encore jamais joué à haut niveau. En mai 2024, j’étais encore sur la table d’opération. En août 2024, j’ai repris quelques entraînements. Par un tas de circonstances, j’ai fait appel à un agent. Le lundi je l’appelle, le mardi elle me dit : « J’ai peut-être quelque chose ». Le mercredi : « Monaco est intéressé ». Et le lundi suivant, nous avons signé.
Éric Elena, de votre côté, qu’est-ce qui vous a convaincu de recruter Julie ?
Éric Elena : Nous avions signé une Américaine, mais quatre jours avant le début de la saison, elle nous a dit qu’elle ne viendrait pas. Je voulais absolument une joueuse pivot qui apporte de l’impact à l’intérieur. J’ai appelé mes agents habituels, et l’une d’elles m’a proposé Julie. Il n’y avait pas d’historique, juste quelques vidéos. Je lui ai pris un billet d’avion. Le lendemain, il y avait un match amical. La coach m’a appelé le matin même, en me disant qu’elle avait trouvé quelqu’un d’autre, une valeur sûre. Je lui ai dit : « Attendons de voir Julie jouer cet après-midi. On décidera après le match. » À la fin du match, on était certains de vouloir la prendre. Elle correspondait totalement à nos attentes, même s’il restait beaucoup de travail physique à faire.
Aujourd’hui elle a des statistiques incroyables ?
E.E. C’est le mot ! Quarante-huit d’évaluation au max ! Déjà quand vous avez 20, vous faites un très bon match. Julie est la meilleure marqueuse et la meilleure rebondeuse de la Ligue 2 (L2).
« La transition a complètement amoindri mes performances physiques, et elle n’est pas sans risque. Je suis très sujette à l’ostéoporose, très sujette aux cancers. Je ne l’ai pas fait pour « performer », mais pour être moi-même »
Julie Tetart. Joueuse du Monaco Basket Association (MBA)
Ses performances ne sont pas liées à sa transidentité ?
E.E. Non, je pense surtout que Julie récolte les fruits de son travail et de sa discipline. Elle ne laisse rien au hasard. Elle travaille énormément, notamment en musculation, en plus des entraînements. Dans le basket il y a toujours des joueurs physiquement plus impressionnants, et je n’ai jamais entendu un club ou un joueur de NBA râler parce qu’il y a un joueur qui fait 2m24 et qui shoote comme Stephen Curry… J.T. Beaucoup pensent que les femmes transgenres gardent leur avantage masculin. Mais après un an de traitement hormonal, nous n’en n’avons plus. Mon taux de testostérone est à 0,35 ng/mL alors que les femmes cisgenre sont généralement à 0,5. Mon cardio a largement diminué, le souffle avec, ainsi que ma capacité de saut. Je dois travailler intensivement pour honorer mon contrat au poste 5. La transition a complètement amoindri mes performances physiques, et elle n’est pas sans risque. Je suis très sujette à l’ostéoporose, très sujette aux cancers. Je ne l’ai pas fait pas pour performer, mais pour être moi-même.
Et au niveau de la force ?
J.T. Après ma transition, porter un pack d’eau était horrible. Aujourd’hui, je fais des performances à la musculation parce que je m’entraîne dur. Je sais que je suis musclée, je travaille pour ça. J’aime avoir les muscles apparents, les veines apparentes. Mais 1m91 pour 87 kg, pour un poste intérieur, ça n’a rien de choquant. Aux Jeux olympiques (JO) de Tokyo il y a eu une athlète trans en haltérophilie : elle est arrivée dernière [Laurel Hubbard, première femme transgenre à participer aux JO, n’a réussi aucun de ses essais à l’arraché lors de l’épreuve d’haltérophilie chez les plus de 87 kg à Tokyo 2020, terminant ainsi dernière de sa catégorie — NDLR]. C’est la preuve qu’il n’y a pas forcément un avantage en matière de force.
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Vous sentez-vous acceptée à Monaco et intégrée dans votre équipe ?
J.T. Je suis totalement épanouie. Quand j’ai annoncé à des proches que je partais faire un essai à Monaco, ils m’ont dit : « Attends, mais c’est un pays super catholique, tu ne seras jamais acceptée ». Finalement, je n’ai rien à dire. Jamais de remarques ni de jugement, que ce soit à Carrefour, dans le bus ou aux thermes marins. Et je me sens en totale sécurité.
Restent les remarques de certains supporters adverses pendant les matches ?
E.E. Il y a eu un match où c’était carrément l’entraîneur adverse qui était odieux. Il disait à ses joueuses : « Il est là, il est là ! ». Julie a eu le bon réflexe, au bout de la troisième fois, de prévenir les arbitres. Elles sont intervenues, et il n’y a eu aucune suite. Je suis allé voir ce monsieur à la fin, et je lui ai dit : « Demain, si Julie vous dit qu’elle veut jouer chez vous, vous prenez votre voiture et vous allez la chercher immédiatement. » C’est de la jalousie. Concernant le racisme, les arbitres sont davantage aux faits. La transidentité, comme c’est nouveau, on sent qu’ils tâtonnent. D’ailleurs, il ne s’est rien passé pour cet entraîneur… J.T. Pour l’instant, c’est normal. J’espère que d’ici cinq ou dix ans, on le gèrera mieux, et que ce type de comportement sera sanctionné. Parfois, l’ambiance est pesante, comme lors de notre déplacement à Strasbourg. Dans ce cas, on en discute en équipe, et on se met dans notre bulle. À Annemasse, c’était plus violent. Il y avait des insultes du type « A mort les trans »… Mais j’y suis désormais habituée.
« À Annemasse, c’était plus violent. Il y avait des insultes du type « A mort les trans »… Mais j’y suis désormais habituée »
Julie Tetart. Joueuse du Monaco Basket Association (MBA)
Êtes-vous suivie par un psychologue ou un psychiatre ?
J.T. J’ai arrêté le suivi psy. Je me sens bien dans ma tête et dans mon corps. En revanche, la préparation mentale m’aide à rester concentrée dans ce genre de situations.
Quels sont vos objectifs pour la suite de cette saison 2025-2026 ?
E.E. L’équipe est 4ème sur 14. L’objectif, évidemment, c’est la Ligue féminine. Pas cette année, car nous ne remplissons pas encore tous les critères, notamment parce qu’on n’a pas le centre de formation. Mais ça va se faire, je suis confiant ! J.T. La Ligue 1 (L1) évidemment. Et je rêverai d’être appelée, même juste dans le cadre d’un entrainement, par l’équipe de France. Quel sportif ne rêve pas de représenter son pays ?



