jeudi 1 décembre 2022
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Charles Leclerc : « Je veux vraiment marquer les esprits en F1 »

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Charles Leclerc fera ses grands débuts en F1, chez lui, le 27 mai. Contre toute attente, après cinq Grands Prix, il a marqué 9 points et pointe à la 13ème place du championnat du monde. Soixante-huit ans après Louis Chiron, il est devenu le deuxième pilote monégasque à marquer des points en F1. Et à seulement 20 ans, il ne cache pas son objectif final : un titre de champion du monde. Interview.

Comment s’est passée votre toute première course en F1, le 25 mars 2018 à Melbourne (Australie) ?

Ça s’est super bien passé. C’était un week-end spécial pour moi, puisque c’était le premier en F1. Depuis que je suis tout petit, c’était un rêve. J’ai tout sacrifié pour en arriver là. On a fait un bon Grand Prix. On a été très content de notre performance pendant cette course, où j’ai fini à la 13ème place.

Il n’y avait pas trop de pression pour ce tout premier Grand Prix de F1 de votre carrière ?

Non. Je gère plutôt bien la pression. Depuis quelques années, j’ai changé mon approche pour les week-ends de course et ça m’aide à m’enlever pas mal de pression. Il faut juste que je fasse le meilleur job possible sur la piste et dans la voiture.

Comment se comporte votre Alfa Romeo Sauber, en ce début de championnat du monde ?

Plutôt bien. Il faut bien sûr qu’on continue de bosser. À Bakou, on a franchi une étape en termes d’approches dans les réglages de la voiture et ça nous a réussi. Maintenant, il faut qu’on amène quelques évolutions sur la voiture, pour pouvoir progresser encore. Surtout pour les qualifications. Car, pour l’instant, c’est là où sont nos manques.

Quand on arrive en F1, quels sont les plus gros changements ?

Entre une Formule 2 (F2) et une Formule 1 (F1), le pilotage n’est évidemment pas le même. Pour moi, la plus grosse différence, concerne tout ce qu’il y a sur le volant. Ce sont des éléments qui aident à la performance au tour lors des qualifications ou même pendant la course. Avec l’expérience, ce sont des réglages qui s’apprennent. Mais, sans cette expérience, difficile d’être tout de suite à l’aise avec toutes ces procédures et tous ces boutons sur le volant.

A Bakou (Azerbaïdjan) le 29 avril 2018 et à Barcelone (Espagne) le 13 mai 2018, vous avez marqué 9 points : quel a été le déclic qui vous a permis de marquer ces points ?

L’approche que l’on a eue dans les réglages faits sur la voiture à Bakou a été très positive pour moi. La voiture était beaucoup plus facile à piloter. Du coup, cela nous a permis de faire un pas en avant. À Barcelone, on a fait de même, et j’ai pu marquer un point supplémentaire. Depuis le début 2018, on a beaucoup travaillé sur la voiture, pour l’améliorer sans arrêt. Et je commence à m’acclimater avec cette voiture. Je suis de plus en plus à l’aise avec. Bref, on a pu marquer ces points grâce à une combinaison de tout ça.

Sixième à Bakou et 10ème à Barcelone : vous-vous attendiez à afficher d’aussi bons résultats, aussi vite ?

Honnêtement, on a connu des essais hivernaux très compliqués. Donc on ne s’attendait pas du tout à marquer des points aussi vite. En tout cas, pas dans la première partie de la saison. C’est une surprise, mais c’est aussi le résultat de beaucoup de travail de la part de toute l’équipe. Faire deux courses consécutives et marquer dans les points, ce n’était pas vraiment prévu. Surtout à Barcelone.

« On a connu des essais hivernaux très compliqués. Donc on ne s’attendait pas du tout à marquer des points aussi vite. En tout cas, pas dans la première partie de la saison »

Pourquoi ?

Parce que Barcelone, c’est une piste où il faut avoir un maximum d’appui aérodynamique. Or, notre voiture n’en a pas beaucoup. C’est un peu notre faiblesse. Du coup, on s’attendait à un week-end compliqué en Catalogne. Mais on a été agréablement surpris.

Comment ça se passe avec votre équipier, le Suédois Marcus Ericsson ?

Très bien. Après, c’est sûr qu’il y a énormément de compétition. Parce qu’en F1, la seule personne à qui on puisse vous comparer, c’est votre co-équipier, puisqu’il est le seul à avoir la même voiture que vous. Mais on sait aussi travailler ensemble pour développer la voiture. Et puis, pour l’équipe, bien s’entendre est très important en ce qui concerne l’ambiance générale.

Vos principaux points forts en ce début de saison ?

J’essaie de travailler étape par étape. Marcus a beaucoup d’expérience en F1, ce qui me permet d’apprendre à ses côtés. Avant d’arriver en F1, j’ai toujours travaillé étape par étape : d’abord la Formule Renault, puis la Formule 3 (F3), la GP3, et la F2, pour arriver ensuite à la F1. Être passé par toutes ces catégories m’a permis de me développer en tant que pilote. Ça m’a énormément aidé et ça m’a préparé pour la F1.

Après cinq Grand Prix, vous êtes 13ème avec 9 points : vous êtes satisfait ?

Oui, carrément. Je suis plus que satisfait. Mais il faut continuer à bosser, car la saison est encore longue. Si on m’avait dit qu’après cinq Grand Prix j’aurais marqué 9 points, j’aurais signé tout de suite. Ces résultats sont au-dessus de ce qu’on attendait.

Après Louis Chiron sur Maserati, qui avait terminé troisième du Grand Prix de Monaco le 21 mai 1950, vous êtes le deuxième pilote monégasque à marquer des points en F1 : cette dimension historique est importante pour vous ?

Ça fait toujours plaisir de voir ce genre de statistiques. Mais mon objectif final, ce n’est pas seulement de marquer des points : je veux vraiment marquer les esprits en F1. Et pouvoir, un jour, me battre pour le championnat du monde. Donc j’essaie de voir plus loin.

Après deux victoires pour Sebastian Vettel (Ferrari), une pour Daniel Ricciardo (Red Bull Racing) et deux pour Lewis Hamilton (Mercedes), quel regard portez-vous sur ce début de saison ?

Ferrari est très, très bien parti. Même si, à Barcelone, leur week-end a été moins bon. Ils ont fait un excellent début de saison, qui montre ce qu’ils valent vraiment. Je pense qu’on va d’ailleurs encore pouvoir le vérifier à Monaco. Il faut s’attendre à ce que Ferrari revienne rapidement au top. En tout cas, je le souhaite très fort (1). L’an dernier, Mercedes était un petit peu mieux que Ferrari. Cette saison, c’est Ferrari qui est un petit peu mieux. Ces grandes équipes apportent beaucoup d’améliorations entre deux Grands Prix. Donc difficile de savoir où en seront ces deux écuries dans les semaines à venir. Mais si je devais parier sur une équipe, je miserais sur Ferrari.

Après le Grand Prix d’Azerbaïdjan, le 29 avril, vous avez dit « Fernando Alonso était un pilote que je regardais quand j’avais cinq ans à Monaco, donc courir avec lui aujourd’hui est assez fou » : quelles relations entretenez-vous avec les autres pilotes de F1 ?

Cette phrase a été un peu exagérée. Je regardais Fernando quand j’étais petit et qu’il roulait à Monaco. Après, la seule vraie idole que j’ai eu, c’est Ayrton Senna (1960-1994). Malheureusement, je n’ai jamais pu le rencontrer, car il était parti avant que je naisse. J’ai beaucoup de respect pour tous les pilotes de F1. Mais je les vois comme des concurrents. Tous les pilotes sont des tueurs. Et, à chaque fois que je mets le casque, je le deviens aussi. Les palmarès et les noms sur les voitures s’effacent, ils deviennent tous des pilotes comme les autres. Mon seul objectif est alors d’essayer d’être plus rapides qu’eux.

« À chaque fois que je mets le casque, je deviens un tueur. Les palmarès et les noms sur les voitures s’effacent, ils deviennent tous des pilotes comme les autres. Mon seul objectif est alors d’essayer d’être plus rapides qu’eux »

Vous allez disputer votre première course en F1 à Monaco, chez vous : il y aura une émotion particulière ?

Ce sera quelque-chose de spécial. C’est aussi une façon de montrer que tous les sacrifices que j’ai fait, notamment à l’école, ont finalement payé. Je peux ainsi montrer à ma famille, à mes amis, à tous ceux qui m’ont suivi jusque là, que je n’ai pas fait tout ça pour rien. Mon premier objectif, c’était d’arriver en F1 et je l’ai atteint. Le deuxième, ce sera d’être champion du monde. Il faudra que je bosse énormément pour y parvenir.

Il y aura beaucoup de monde pour vous suivre, en Principauté ?

J’imagine que oui. J’ai déjà pas mal de “pass” réservés pour la famille.

Le circuit de Monaco, vous le connaissez par cœur : ce sera un avantage pour vous ?

Finalement, je connais ce circuit par cœur en bus ou à pied. Mais en F1, c’est tellement différent… En 2017, j’ai fait mes premiers tours de circuit au volant d’une F2. Pour moi, c’était un circuit complètement nouveau. Parcourir ce circuit à pied ou en bus, ça n’aide absolument pas à connaître un virage que l’on va aborder à 320 km/heures à la sortie du tunnel. En F1, tout arrive beaucoup plus vite. Or, à Monaco, ce qui compte beaucoup, c’est le rythme que l’on parvient à prendre sur le circuit. J’ai donc l’expérience de l’an dernier, mais ça ne m’aidera pas plus que ça. Tous les pilotes sur la grille ont beaucoup plus d’expérience que moi sur ce circuit.

Votre objectif à Monaco ?

Essayer de faire le meilleur travail possible, avec la voiture qu’on aura. Il est difficile de parler maintenant (2), car je ne sais pas où on en sera exactement ce week-end là. Mais on s’attend à une course difficile en Principauté. Car le circuit de Monaco ne correspond pas aux caractéristiques de notre voiture. Dans la saison, il y aura d’autres circuits où on sera bien. Malheureusement, sur le papier, Monaco n’en fait pas partie.

Pourquoi ?

Parce que Monaco n’a pas beaucoup de lignes droites et il y a beaucoup de virages. C’est donc un circuit où il faut avoir une voiture avec beaucoup d’appui aérodynamique. Or, pour le moment, c’est une qualité que n’a pas notre voiture. Ce qui rendra les choses plus compliquées pour nous.

Sur quoi se jouera la victoire en Principauté ?

Dans un circuit en ville, comme celui de Monaco, il est très important de faire beaucoup de kilomètres pendant les essais libres. En plus, chaque année, les conditions sont très différentes. Par exemple, ils ont refait tout le bitume, et c’est un point important, notamment en ce qui concerne la dégradation des pneus.

Quoi d’autre ?

A Monaco, comme les dépassements sont délicats, il est toujours important de faire de bonnes qualifications, pour être bien placé sur la grille de départ, le dimanche.

Vainqueur en 2008 et en 2016, Hamilton sera favori à Monaco ?

Je vois plutôt une victoire de Sebastian Vettel et de Ferrari. Vettel a gagné en 2017. Je pense qu’il sera encore très performant cette année, à Monaco.

Avec votre nouvelle notoriété, c’est moins facile de sortir anonymement dans les rues de la Principauté ?

C’est vrai que depuis le Grand Prix de Bakou, fin avril, les choses ont changé. Après cette course, beaucoup de personnes sont venues me voir pour me féliciter. Ça m’a vraiment fait chaud au cœur. Après, je ne suis pas non plus devenu une star internationale, au point de ne plus pouvoir faire un mètre dans les rues de Monaco.

Les objectifs que vous-vous êtes fixés pour cette première saison en F1 ?

Avant d’arriver en F1, je me fixais des objectifs avec une place précise à atteindre dans le championnat où je courrais. Mais en F1, c’est très compliqué, parce qu’on dépend énormément de la voiture et de l’équipe pour laquelle on pilote. Du coup, j’ai relativisé. Et je me suis dit que, cette année, il fallait juste que je cherche à faire le meilleur job possible, avec la voiture que j’ai. Tout en essayant d’améliorer cette voiture, pour l’emmener à son maximum, le plus vite possible. Il faut aussi que je continue à emmagasiner le maximum d’expérience. Ce qui me permettra de pouvoir profiter des opportunités, quand elles se présenteront, comme on l’a fait à Bakou.

Qui sera champion à la fin de cette saison de F1, qui prendra fin à Abu Dhabi, le 25 novembre 2018 ?

Ce championnat se jouera entre Sebastian Vettel et Lewis Hamilton. Mais j’espère que Vettel l’emportera.

Monaco reste le dernier circuit avec des “grid girls” : qu’en pensez-vous ?

Je pense que c’est une bonne chose que les “grid girls” soient maintenues à Monaco. La F1, et surtout Monaco qui est un Grand Prix hyper glamour, a toujours été associé aux “grid girls”. Donc, la présence de filles sur la grille de départ est importante.

Vous ne trouvez pas la présence de “grid girls” un peu sexiste ?

Je ne suis pas du tout d’accord avec ça. Si on mettait des hommes sur la grille, l’effet ne serait pas du tout le même.

Un mot sur votre petit frère, Arthur Leclerc, 17 ans, qui court cette saison en championnat de France Formule 4 (F4) ?

Je suis ses résultats et sa saison. Ce n’est pas parce que c’est mon frère, mais ce qu’il fait est impressionnant. Car, cette saison, le niveau est particulièrement haut en F4 française. Beaucoup de pilotes internationaux de kartings, qui ont déjà gagné des titres internationaux, sont venus dans cette catégorie.

Depuis la saison 2014, où il avait été sacré champion de France dans la catégorie 11-15 ans sur les pistes de la Kart Racing Academy, qu’a fait votre frère ?

Sur les trois dernières années, mon frère n’a absolument rien fait en sport automobile. Avant ça, il avait donc fait une année en kart, et c’est tout. Car, encore avant ça, il s’était arrêté et n’avait rien fait de spécial. Et pourtant, fin mars 2018, il a gagné une course sur le circuit de Nogaro (Gers). Ce qu’il est train de faire m’impressionne. Dès que j’en aurai l’occasion, j’essaierai de l’accompagner sur certaines courses.

Quel est l’objectif de votre frère ?

Il a toujours voulu être pilote automobile. Mais, malheureusement, mon père n’avait pas forcément les moyens pour le mettre, lui aussi, dans cette discipline. De mon côté, j’ai eu la chance que Nicolas Todt vienne me chercher en 2011, sinon j’aurais dû arrêter. Cette année, on a réussi à trouver le budget pour que mon petit frère réussisse à faire de la F4. Car on s’est dit que, lui aussi, devait avoir la chance de montrer ce qu’il vaut. Et, pour l’instant, il démontre qu’on a eu raison de croire en lui.

1) Membre de la Ferrari Driver Academy, c’est-à-dire la filière de jeunes pilotes de la Scuderia, Charles Leclerc a ainsi pu faire ses premiers pas en F1, en essais, avec les écuries Haas, Sauber et Ferrari.

2) Cette interview a été réalisée le 15 mai 2018.

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Monaco Hebdo