Éric Cancemi, l’un des fondateurs du Wolfpack Sports Team, s’est rendu avec ses amis Benoît, Julien, Clément, Quentin et Hadrien, sur l’archipel du Svalbard, rendu célèbre par les explorations d’Albert Ier. Il nous raconte son aventure « au bout du monde ». Interview.
Comment vous est venue l’idée d’explorer le Svalbard, un archipel isolé entre la Norvège et le Pôle Nord ?
À la base, nous sommes un groupe de l’association Wolfpack Sports Team de Monaco (1). Nous avons déjà gravi le Kilimanjaro et l’Aconcagua, avec l’objectif de réaliser les “seven summits” [les sept sommets — NDLR], ou du moins, une bonne partie de ces sommets. En 2021, nous avons mis six jours pour atteindre le sommet du Kilimanjaro, « le toit de l’Afrique », à 5 895 mètres. En janvier 2023, nous nous sommes attaqués à l’Aconcagua en Argentine, le point culminant de la cordillère des Andes à 6 962 mètres. Nous sommes donc des habitués des défis physiques.

Pourquoi avez-vous choisi le Svalbard pour votre dernière expédition ?
Après l’Aconcagua, nous avions besoin d’une pause et d’une transition, avant de reprendre notre quête des “seven summits”. Le Svalbard, avec ses paysages à couper le souffle et son lien historique avec Monaco, s’est imposé naturellement. Le prince Albert Ier (1848-1922) avait mené des explorations polaires là-bas. D’ailleurs, un glacier a encore pour nom, « Monaco ». Nous voulions aussi découvrir des zones vierges en skiant, tout en étant conscients que, avec le réchauffement climatique, ces régions pourraient devenir malheureusement inaccessibles à l’avenir.
« Après l’Aconcagua, nous avions besoin d’une pause et d’une transition, avant de reprendre notre quête des “seven summits”. Le Svalbard, avec ses paysages à couper le souffle et son lien historique avec Monaco, s’est imposé naturellement »
Comment se prépare une telle expédition, entre les repérages et la préparation physique ?
Via notre groupe, nous nous entraînons toute l’année avec des activités variées : trail, piste, triathlon… Pour cette expédition, nous avons intensifié notre entraînement en ski de randonnée dans différentes stations des Alpes du Sud, notamment à Isola 2000, à Auron, et à Valberg. S’agissant du repérage, Benoît, un membre de notre équipe, a contacté Boris Langenstein, un guide de haute montagne de renommée mondiale. Grâce à ses compétences en lecture topographique, nous avons pu planifier notre itinéraire en toute sécurité. Nous avons également dû obtenir l’autorisation du gouverneur du Svalbard pour skier sur place, en justifiant de la présence d’un guide apte à nous aider à nous orienter dans cet environnement. Il fallait aussi que celui-ci soit habilité à porter une arme, car le plus grand danger était les ours polaires.

Comment s’est déroulée l’expédition sur place ?
Nous avons rejoint Longyearbyen – la capitale du Svalbard – en avion, puis nous avons embarqué sur le Kamak, un voilier de 25 mètres, qui date de 1988. Chaque matin, nous descendions du bateau en zodiac, en tenue de ski, prêts à commencer les ascensions. Nous avons parcouru entre 900 et 1 300 mètres de dénivelé par jour, parfois en ski-rando, parfois en alpinisme, avec crampons et piolets. En huit jours, nous avons gravi une quinzaine de montagnes : la plus haute culminait à 1 200 mètres d’altitude, pour un dénivelé positif total de 15 000 mètres. Les paysages étaient incroyables, avec des fjords magnifiques, de la glace, des icebergs, des montagnes… Et notre voilier, que l’on apercevait en contrebas. C’est une sensation difficile à décrire, mais, quand on arrive tout en haut de ces sommets et que l’on regarde le chemin à faire pour redescendre, que l’on observe l’horizon, la nature face à nous, que l’on pense au défi physique qui nous attend… On se sent à la fois fort et tout petit, capable de tout faire, mais aussi vulnérable face aux aléas de la nature.

Avez-vous rencontré des animaux pendant votre expédition ?
Oui, nous avons vu beaucoup de renards polaires, des phoques, des rennes, et même des morses, aussi bien dans l’eau que sur la banquise. Nous avons également observé une grande diversité d’oiseaux. Le seul animal que nous n’avons pas pu voir, c’était l’ours polaire, bien que nous en ayons trouvé des traces vers la fin de notre expédition. À cette période de l’année, les ours polaires sont encore en hibernation, et finalement, c’était mieux : les voir depuis le bateau, c’est pouvoir les observer. Les croiser à terre, c’est devoir s’enfuir ! Les ours polaires courent tout de même à 50 km/h. Imaginez le résultat si on tombe sur l’un d’eux avec tout notre matériel sur le dos…
« Nous voulions aussi découvrir des zones vierges en skiant, tout en étant conscients que, avec le réchauffement climatique, ces régions pourraient devenir malheureusement inaccessibles à l’avenir »

Quels sont vos prochains projets d’exploration ?
Officiellement, nous n’avons rien prévu, pour l’instant. Mais nous pensons au Denali, le point culminant d’Amérique du Nord, qui atteint 6 190 mètres d’altitude et qui se trouve en Alaska. Ce serait la première fois que nous tenterions un sommet en ski de randonnée. Nous espérons que notre expérience au Svalbard sera une bonne préparation pour cette nouvelle aventure. En attendant, nous souhaitons partager notre récit avec les écoliers de la principauté et sensibiliser aux conséquences du réchauffement climatique sur cette région polaire.

À quel point est-ce dur physiquement ?
C’est extrêmement exigeant sur le plan physique. La technicité du terrain est un défi en soi, mais il y a aussi l’altitude qui ajoute une difficulté supplémentaire. Par exemple, en Argentine, lors de notre ascension de l’Aconcagua, j’ai dû abandonner à cause d’un œdème pulmonaire. Vous avez beau vous entraîner à fond, vous préparer mentalement et physiquement, ce genre de chose ne peut pas s’anticiper. Sur les six membres de notre équipe, seulement trois ont atteint le sommet de l’Aconcagua. Même une préparation optimale ne garantit pas le succès. Il ne faut pas l’oublier : la montagne est un milieu hostile où le moindre problème physique peut compromettre toute l’expédition. Il suffit d’un coup de fatigue ou d’un pépin de santé pour que le corps réagisse différemment et que tout devienne beaucoup plus difficile. Cela impose d’être humble.
« Nous avons parcouru entre 900 et 1 300 mètres de dénivelé par jour, parfois en ski-rando, parfois en alpinisme, avec crampons et piolets. En huit jours, nous avons gravi une quinzaine de montagnes : la plus haute culminait à 1 200 mètres d’altitude, pour un dénivelé positif total de 15 000 mètres »
Pouvez-vous nous parler de votre association, le Wolfpack Sports Team ?
J’ai créé cette association en 2019 pour motiver les gens à intégrer l’activité physique dans leur quotidien. C’est une communauté gratuite qui encourage et accompagne les gens dans leurs démarches sportives. Nous organisons des événements et nous prêtons des équipements pour rendre le sport accessible à tous, y compris aux personnes à mobilité réduite. Par exemple, après l’ascension de l’Aconcagua, nous avons acheté une joëlette [un fauteuil muni d’une roue unique, située sous le fauteuil, et de deux brancards — NDLR] pour les personnes à mobilité réduite. Nous avons aussi des groupes sur Instagram et Facebook pour permettre aux membres de se rencontrer et de partager leurs expériences.

Combien de membres compte votre association ?
Le nombre exact est difficile à définir, mais notre groupe sur Facebook compte plus de 1 500 membres actifs. Ce groupe privé fonctionne un peu comme un BlaBlaCar du sport, où chacun se motive et partage ses expériences. Nous sommes très axés sur le partage et la motivation. En plus de Facebook, nous sommes également présents sur Instagram, Twitter et TikTok, où nous diffusons du contenu, pour encourager les gens à rester actifs.
« À cette période de l’année, les ours polaires sont encore en hibernation, et finalement, c’était mieux : les voir depuis le bateau, c’est pouvoir les observer. Les croiser à terre, c’est devoir s’enfuir ! Les ours polaires courent tout de même à 50 km/h »
D’où viennent vos membres ?
La majorité de nos membres se trouvent dans le sud de la France, car c’est notre région d’origine et le bouche-à-oreille fonctionne bien localement. Cependant, nous avons aussi une importante communauté en Alsace. Nos membres sont répartis un peu partout en France, comme à Lyon, où ils sont environ cinq ou six, et près du Havre, où ils sont une dizaine. À l’international, nous comptons des adhérents en Belgique, en Italie, en Angleterre, et en Espagne. Nous avons même vendu quelques tee-shirts et casquettes aux États-Unis, grâce aux réseaux sociaux.
1) A ce sujet, lire notre interview d’Éric Cancemi et Julien Trocello : « Sur l’Aconcagua, nous avons touché ce qu’est l’expédition polaire » et notre article Six amis monégasques sur le toit des Amériques, publiés dans Monaco Hebdo n° 1275.
Les “seven summits” : qu’est-ce que c’est ?
L’ascension des “seven summits” [sept sommets — NDLR] représente le défi ultime pour les alpinistes. Celui-ci consiste à gravir les plus hauts sommets de chaque continent. Il a été initié par l’américain Richard Bass (1929-2015) en 1985. Sa principale difficulté ? Au-delà de l’ascension, il se distingue par la diversité des environnements, chaque montagne présentant ses propres défis, allant des températures extrêmes de l’Antarctique aux pentes escarpées et glacées de l’Himalaya. Ainsi, les alpinistes doivent faire face à des conditions climatiques imprévisibles, à des altitudes élevées, et à des terrains techniques qui nécessitent des compétences techniques solides et variées. Les sept sommets sont les suivants :
• L’Everest, en Asie. Situé dans l’Himalaya, entre le Népal et le Tibet, il culmine à 8 848 mètres. C’est le plus haut sommet du monde.
• L’Aconcagua, en Amérique du Sud. Situé en Argentine, c’est le plus haut sommet des Andes (6 962 mètres d’altitude).
• Le Denali, en Amérique du Nord. Situé en Alaska, ce sommet atteint 6 190 mètres.
• Le Kilimandjaro, en Afrique. Ce volcan en sommeil, situé en Tanzanie, culmine à 5 895 mètres.
• Le Vinson, en Antarctique. À 4 892 mètres, c’est le plus haut sommet du continent le plus froid de la planète.
• L’Elbrouz, en Europe. Situé dans le Caucase, en Russie, il atteint 5 642 mètres.
• Le Puncak Jaya, en Océanie. Également connu sous le nom de Carstensz Pyramid, ce sommet indonésien culmine à 4 884 mètres. Selon les alpinistes, il peut être remplacé par le Mont Kosciuszko, en Australie.
Le défi des “seven summits” a été accompli par plusieurs centaines d’alpinistes. Junko Tabei (1939-2016) est la première femme à l’avoir réussi, et Jordan Romero, né en 1996, détient le record du plus jeune alpiniste à avoir achevé ce défi. Il avait alors 15 ans.
Histoire : l’exploration du Svalbard par Albert Ier de Monaco
Albert Ier de Monaco (1848-1922), surnommé le « prince navigateur », a marqué l’histoire de l’exploration scientifique, au début du XXème siècle. Entre 1898 et 1907, il mène ainsi quatre expéditions majeures au Svalbard, pour cartographier, étudier et documenter cette région, alors peu connue. Il s’y rend pour la première fois à bord du navire Princesse-Alice, en 1898, et il entreprend des relevés cartographiques détaillés, une analyse des courants marins et des conditions météorologiques de l’archipel. L’année suivante, sa seconde expédition se concentre sur l’étude de la faune marine, avec une collecte d’échantillons de plancton et d’autres formes de vie marine. A cette époque, les écosystèmes polaires restent largement inexplorés. La troisième expédition, en 1906, met l’accent sur les glaciers. Albert Ier et son équipe en cartographient plusieurs, et analysent leurs mouvements et leurs caractéristiques physiques. Cette mission apporte des données précieuses sur la glaciologie et les dynamiques des glaces dans cette région polaire. Albert Ier se rend une dernière fois au Svalbard en 1907, afin de continuer ses études géographiques et biologiques.



