En choisissant Monaco pour l’une de ses rares étapes européennes en 2026, Léon XIV ne se contente pas d’un geste pastoral. À la veille de la Semaine sainte, le pape réactive une diplomatie singulière, où chaque déplacement conjugue message universel et présence symbolique sur la scène internationale. Par Clément Martinet
C’est historique. Elu il y a moins de deux ans, le pape Léon XIV a choisi Monaco comme destination de son premier voyage européen de 2026, à la veille de la Semaine sainte. Un geste symbolique pour un État de 2 km² qui n’avait jamais reçu de pape en visite officielle à l’époque contemporaine [à ce sujet, lire l’interview de l’historien du palais princier, Thomas Fouilleron « La visite du 28 mars 2026 sera quasiment une première », publiée dans Monaco Hebdo n° 1413 — NDLR]. Derrière les images de la messe sur le Rocher et la rencontre avec le prince Albert II se joue une mécanique diplomatique rodée depuis Paul VI (1897-1978) : celle des voyages apostoliques, instruments à la fois spirituels et géopolitiques du Vatican. Les visites papales ne sont jamais de simples pèlerinages. Elles constituent l’un des outils les plus anciens et les plus efficaces de la diplomatie vaticane.
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Depuis que Paul VI a quitté l’Italie en 1964, chaque déplacement est soigneusement calibré : il renforce la communauté catholique locale, porte un message universel de paix et de dignité humaine, et permet au Saint-Siège d’exercer une influence morale et politique sans armée ni pétrole. L’exemple le plus frappant reste le voyage de Jean-Paul II (1920-2005) en Pologne, en juin 1979. Devant des foules immenses, le pape polonais n’a pas prononcé un seul discours ouvertement anti-communiste. Il a simplement répété « N’ayez pas peur ! » et rappelé que l’homme ne peut être réduit à un rouage de l’État. Ce voyage a été l’étincelle morale qui a embrasé Solidarnosc et contribué, selon de nombreux historiens, à la chute du rideau de fer. Le Vatican avait gagné une sorte de victoire sans bombe. Quarante-cinq ans plus tard, Léon XIV à Monaco joue une partition différente mais similaire. Dans une Principauté qui reste sur la liste grise du Groupe d’action financière (Gafi) depuis juin 2024 et dont les banques ont été plusieurs fois épinglées pour des faiblesses en matière de lutte contre le blanchiment, le pape pourrait arriver avec un double message : réaffirmer la dignité de la personne humaine face à l’argent-roi, et saluer les efforts de modernisation engagés par la famille princière. Le choix de Monaco n’est pas anodin : il permet au Vatican de s’adresser discrètement à l’Europe des micro-États et des places financières, tout en rappelant que même les plus petits territoires sont soumis à une éthique universelle.
Elu il y a moins de deux ans, le pape Léon XIV a choisi Monaco comme destination de son premier voyage européen de 2026, à la veille de la Semaine sainte. Un geste symbolique pour un État de 2 km² qui n’avait jamais reçu de pape en visite officielle à l’époque contemporaine
Pas de concordat
Les gains sont-ils toujours mutuels ? Le Vatican y trouve une visibilité planétaire grâce à la couverture médiatique à travers le monde, mais aussi un renforcement de son autorité morale et, parfois, des avancées concrètes, comme la signature de déclarations conjointes ou des protocoles humanitaires. C’était le cas avec le document sur la fraternité humaine signé à Abu Dhabi en 2019 avec le grand imam d’Al-Azhar. Les États hôtes, eux, en retirent une légitimité internationale, un puissant coup de projecteur médiatique et souvent une amélioration temporaire de leur image. Le pape François (1936-2025) en Irak en 2021 a offert à Bagdad une reconnaissance symbolique, après des années d’isolement. Lors de son déplacement aux Émirats arabes unis en 2019, il a également permis à Abu Dhabi de se poser en « champion » du dialogue inter-religieux.
À Monaco, les retombées attendues sont à la fois symboliques et pragmatiques. Pour le prince Albert II, recevoir le pape conforte l’image d’une Principauté engagée sur les questions éthiques et environnementales. Pour le Vatican, c’est l’occasion de rappeler que la finance doit rester « au service de l’homme », un message qui résonne particulièrement dans un État où les flux financiers ont parfois posé question. Aucun concordat n’est attendu – Monaco n’étant pas un État concordataire – mais la question de la responsabilité éthique des places financières, sans oublier la protection des plus vulnérables, pourrait être abordée.
Le pape pourrait arriver à Monaco avec un double message : réaffirmer la dignité de la personne humaine face à l’argent-roi, et saluer les efforts de modernisation engagés par la famille princière
Tournée africaine
Contrairement à une idée reçue, les papes ne visitent plus seulement des pays chrétiens. Jean-Paul II s’est rendu en Turquie, en Syrie et en Israël. François a été le premier pape à se rendre en Irak, aux Émirats arabes unis, au Bahreïn et en Mongolie. Chaque fois, le but est le même : protéger les minorités chrétiennes, dialoguer avec l’islam ou le bouddhisme, et rappeler que l’Église parle à l’humanité entière. Léon XIV se rendra, par exemple, en Algérie du 13 au 15 avril 2026, à Alger et Annaba, lors de son voyage apostolique de dix jours en Afrique. Ce sera la première visite historique d’un pape en Algérie, pays à majorité musulmane où l’islam est religion d’État. Le pontife suivra les traces de saint Augustin, évêque d’Hippone — la ville romaine correspondant à l’actuelle Annaba, en Algérie —, pour souligner le dialogue islamo-chrétien et les racines chrétiennes du Maghreb. À Alger, il visitera le Monument des Martyrs, appelé Maqam Echahid, ainsi que la Grande Mosquée. À Annaba, il se recueillera sur la tombe de saint Augustin. Ce geste visera à consolider les relations avec le monde musulman, dans la lignée du Document sur la Fraternité humaine signé aux Émirats en 2019.
Lors de cette tournée africaine, Léon XIV se rendra ensuite au Cameroun, du 15 au 18 avril 2026, à Yaoundé, Bamenda, et Douala. Dans ce pays d’Afrique centrale divisé par un conflit anglophone persistant et des tensions politiques, il lancera un appel à la paix depuis Bamenda, épicentre de la crise. Il rencontrera le président Paul Biya, la société civile et le corps diplomatique. Ce déplacement fera écho aux visites de Jean-Paul II en 1992 et de Benoît XVI en 2009. Il ira ensuite en Angola, du 18 au 21 avril 2026, à Luanda, Muxima, et Saurimo. Ce pays catholique majoritaire, qui concerne plus de 50 % de la population, recevra le pape pour la troisième fois après Jean-Paul II (1992) et François (2017). Le pontife se rendra à Muxima, sanctuaire marial très populaire, et à Saurimo, dans le sud-est, pour toucher les périphéries rurales. Le message portera sur la réconciliation post-guerre civile et la lutte contre la pauvreté. Léon XIV conclura sa tournée en Guinée équatoriale, les 21-23 avril 2026, à Malabo, à Mongomo, et à Bata. Dans ce petit pays d’Afrique centrale, majoritairement catholique, il se recueillera devant le mémorial des victimes de l’explosion de 2021 à Bata et il rencontrera des détenus, afin de souligner l’importance de la dignité humaine et la miséricorde.
L’Espagne, seule autre visite européenne
Après Monaco, et après l’Afrique, la seule autre visite confirmée du pape américain Robert Prevost se fera en Espagne, du 6 au 12 juin 2026, avec des étapes à Madrid, Barcelone et dans l’archipel des Canaries. À Madrid, le pape rencontrera les autorités civiles et épiscopales. A Barcelone, il inaugurera la flèche principale de la Sagrada Família, basilique inachevée d’Antoni Gaudí (1852-1926) dont les travaux atteignent leur hauteur maximale après plus d’un siècle. Cette étape marquera le centenaire de la mort de l’architecte et elle offrira une image puissante : un pape bénissant un symbole de foi et de créativité humaine, dans une Espagne sécularisée, mais attachée à son patrimoine spirituel. Les Canaries, Tenerife et Grande Canarie, viendront clore ce périple.
Souvent évoqué pour ses flux migratoires et ses défis environnementaux, l’archipel permettra à Léon XIV de reprendre des thèmes chers au pape François : l’accueil des migrants, l’écologie et la solidarité envers les plus démunis. Le choix de ces îles périphériques, loin des grandes capitales, rappelle que les voyages papaux privilégient parfois les marges pour toucher les cœurs les plus éloignés. Aucun autre voyage européen n’est, pour l’instant, annoncé pour 2026. Des spéculations ont circulé sur un passage au Parlement européen à Strasbourg, suite à l’invitation en janvier 2026 de sa présidente, Roberta Metsola. Des visites à Lampedusa ou encore à Lourdes figurent parmi les hypothèses, ainsi qu’un retour symbolique en Italie. Mais le calendrier officiel, tel que publié par le Vatican, n’intègre pas d’autres visites que Monaco, l’Espagne, et cette tournée africaine. Contrairement à Jean-Paul II, qui multipliait les déplacements européens, avec plus de trente pays visités, l’absence de Rome ou d’autres capitales européennes plus « classiques » dans le calendrier de Léon XIV ne semble pas anodin : à l’heure où l’Europe cherche son identité face aux crises géopolitiques et écologiques, les pas mesurés de Léon XIV sur le continent rappellent que la diplomatie vaticane mise toujours sur la parole, plus que sur la force.
Programme — Déroulé de la visite à Monaco du 28 mars 2026
7 heures : départ en hélicoptère de l’héliport du Vatican pour Monaco.
9 heures : arrivée à l’héliport de Monaco.
9 h 25 : cérémonie de bienvenue au palais princier.
9 h 40 : visite de courtoisie au prince Albert au palais princier (salutations du pape).
11 heures : rencontre avec la communauté catholique, en la cathédrale de l’Immaculée Conception (homélie du pape).
11 h 45 : rencontre avec les jeunes et les catéchumènes devant l’église de Sainte Dévote (discours du pape).
12 heures – 14 h 30 : déjeuner à l’archevêché de Monaco, en compagnie de l’archevêque de Monaco, Monseigneur Dominique-Marie David.
15 h 30 : messe au stade Louis II (homélie du pape).
17 h 30 : départ vers l’héliport de Monaco.
17 h 45 : départ vers le Vatican, à Rome.
19 h 45 : arrivée à l’héliport du Vatican.
Retrouvez tous les articles de notre dossier consacré à la visite du pape à Monaco :
- Visite du pape Léon XIV à Monaco le “soft power” du Saint-Siège
- Elisabetta Piqué et l’Irlandais Gerard O’Connell, racontent comment le cardinal Robert Prevost est devenu pape
- Notre entretien avec Massimo Faggioli, professeur de théologie au Trinity College :« La visite à Monaco du pape Léon XIV pourrait illustrer son approche du dialogue entre morale et finance »
- Lucetta Scaraffia, journaliste et historienne italienne , évoque les dessous de ce voyage
- « Un évènement de tout premier plan qui place Monaco sur la carte du monde ». Les explications de Philippe Orengo, ambassadeur de Monaco auprès du Saint-Siège.



