La venue historique du pape Léon XIV à Monaco, le 28 mars 2026, est un moment fort pour la Principauté. Invitation du prince Albert II et de Monseigneur Dominique-Marie David, voyage apostolique à dimension pastorale, messages politiques ou environnementaux… Cette visite met en lumière le rôle de Monaco dans le dialogue entre foi, société et diplomatie mondiale. Les explications de Philippe Orengo, ambassadeur de Monaco auprès du Saint-Siège. Propos recueillis par Raphaël Brun
La venue du pape Léon XIV à Monaco est une initiative du Vatican, du gouvernement monégasque, ou une concertation bilatérale ?
L’invitation faite au pape est une initiative personnelle du prince Albert II qui réitérait ainsi ses invitations antérieures lancées auprès des deux prédécesseurs de l’actuel souverain pontife. Celle faite au pape Benoît XVI (1927-2022), n’avait pu être menée à bien suite à sa démission surprise. Celles présentées au pape François (1936-2025) à partir de septembre 2022 s’étaient finalement traduites par la mise à l’étude d’un voyage en Principauté. Mais la concrétisation de ce projet s’est heurtée à la maladie, puis au décès du Saint-Père le 21 avril 2025.
Que s’est-il passé, ensuite ?
Préparée dès l’élection du nouveau pontife, à l’intronisation duquel le prince accompagné de la princesse Charlène avaient assistés en mai 2025, la remise par le prince Albert II de son invitation au pape Léon XIV a été faite lors d’une audience privée qui les a réunis au Vatican le 17 janvier 2026. Celle-ci a été complétée en son temps, comme c’est la règle, par une invitation de Monseigneur l’archevêque de Monaco, Dominique-Marie David. Cela a finalement conduit le Saint-Père à prendre la décision historique de venir en Principauté.
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Le Vatican a-t-il exprimé des attentes symboliques, diplomatiques ou politiques particulières pour cette visite ?
Pour répondre à cette question, il faut d’abord avoir présente à l’esprit la nature de cette visite qui constitue selon la terminologie du Saint-Siège un « voyage apostolique », c’est-à-dire un voyage qui fait écho à ceux des apôtres pour répandre la parole et les enseignements du Christ. Autrement dit, en incarnant un esprit évangélique, elle revêt une dimension essentiellement pastorale, qui va très au-delà des préoccupations purement politiques et purement diplomatiques, sans, bien évidemment, être totalement dénuée de ces dernières. Dans ce cadre, le Saint-Siège n’a pas exprimé d’attente spécifique autre que pastorale. C’est d’ailleurs logique.
« Préparée dès l’élection du nouveau pontife, à l’intronisation duquel le prince accompagné de la princesse Charlène avaient assistés en mai 2025, la remise par le prince Albert II de son invitation au pape Léon XIV a été faite lors d’une audience privée qui les a réunis au Vatican le 17 janvier 2026 »
Pourquoi ?
D’une part, nos relations diplomatiques sont encadrées par deux textes dont la complémentarité et la complétude n’appellent guère de modifications : la bulle Quemadmodum Sollicitus Pastor du 15 mars 1887 de nature concordataire [cette bulle a créé le diocèse de Monaco, qui était jusque-là rattaché au diocèse de Nice] et la Convention signée le 25 juillet 1981 alors que le catholicisme était devenu religion d’État en 1962. En outre, elles sont marquées par une grande convergence de vues sur les défis du siècle et elles suivent leur cours normal, tant sur les sujets qui relèvent des relations bilatérales que sur ceux qui relèvent du multilatéralisme.
D’autres raisons expliquent cette absence d’attentes particulières de la part du Vatican, selon vous ?
Alors que le Saint-Siège délivre un message et ne fait pas de politique au sens commun du terme, sa politique religieuse et ecclésiale trouve déjà à Monaco toute sa concrétisation. D’abord, compte tenu de l’article 9 de notre Constitution, il n’existe pas de séparation entre l’Église et l’État, de sorte que l’Église qui a toute sa place dans la société, peut librement assumer son rôle dans le débat public. Ensuite, notre Constitution garantissant par son article 23 une totale liberté de religion et de culte religieux, le clergé bénéficiant depuis 1955 d’un statut légal, aujourd’hui fixé par une ordonnance du 11 mai 1982, et tant l’enseignement confessionnel que l’enseignement religieux dans les établissements publics ne posant pas de difficultés, il n’existe pas de point d’achoppement qui aurait nécessité des discussions. À cet égard, la situation de Monaco peut servir d’exemple à d’autres États, qui seraient soucieux de signer des accords concordataires avec le Saint-Siège.
En revanche, il existe une attente pastorale ?
L’attente pastorale comporte des objectifs multiples. Elle correspond d’abord, de manière générale, au souhait du Saint-Père de pouvoir venir à la rencontre du peuple et de l’Église de Monaco, dont le diocèse unique dépend directement de Rome, et de constater par lui-même les réalités locales bien différentes des poncifs qui ont la vie dure et des clichés trompeurs. Elle répond ensuite aux besoins d’encourager l’action missionnaire menée au-delà même des frontières du diocèse notamment dans les communautés regroupées dans la paroisse du Saint-Esprit, de soutenir le renouveau spirituel marqué par l’accroissement du nombre de cathéchumènes [des personnes qui se préparent au baptême en découvrant la foi chrétienne et les enseignements de l’Église — NDLR] et de néophytes, de porter la bonne parole dans une société extrêmement diversifiée. Pour faire bref, il s’agit, à partir d’une rencontre avec un exemple de diversité dans l’unité et une Église vivante et dynamique, ouverte au monde et qui puise dans les fondamentaux de la doctrine sociale chrétienne les moyens de faire face aux défis du siècle, de voir quelle est la pierre que Monaco peut apporter au grand édifice catholique.
« Cette visite est un voyage qui fait écho à ceux des apôtres pour répandre la parole et les enseignements du Christ. Autrement dit, en incarnant un esprit évangélique, elle revêt une dimension essentiellement pastorale, qui va très au-delà des préoccupations purement politiques et purement diplomatiques, sans, bien évidemment, être totalement dénuée de ces dernières »
Cette visite est quasiment la première d’un pape à Monaco : comment s’inscrit-elle dans l’histoire des relations entre Monaco et le Saint-Siège ?
La visite du Pape Léon XIV est en effet la première qu’effectuera un pape en Principauté depuis que les voyages pontificaux ont été remis à l’ordre du jour par le pape Paul VI (1897-1978) en 1964, après une interruption de près de cinq siècles, à de rarissimes exceptions près. Paul VI en a d’ailleurs tiré son appellation de « pape pèlerin ». Précisément parce qu’elle est unique, elle est en elle-même historique. Pour répondre plus directement à votre question, on peut relever trois points.
Lesquels ?
D’abord, cette visite s’inscrit assez naturellement dans l’histoire de nos relations diplomatiques : elle intervient alors que nous fêtons cette année le vingtième anniversaire de la première nomination d’un nonce apostolique en Principauté en 2006, sous le règne du prince Albert II et le pontificat de Benoît XVI. Ce n’est pas rien, car cette nomination est venue compléter la plénitude de ces relations dont nous nous apprêtons à célébrer l’an prochain, en 2027, le 140ème anniversaire. Elles remontent en effet à la bulle Quemadmodum sollicitus pastor du 15 mars 1887, intervenue sous le règne du prince Charles III (1818-1889) et le pontificat du pape Léon XIII (1810-1903). Elle est devenue loi de l’État la même année, ce qui s’est traduit, dans un premier temps, par l’accréditation d’un envoyé spécial et ministre plénipotentiaire, le commandeur Ottaviano Naldini, qui avait déjà été nommé en 1866 chargé d’affaires du prince auprès de la cour de Rome. Ce qui n’était alors qu’une légation auprès du Saint Siège, fut élevée près d’un siècle plus tard, en 1982, au rang d’ambassade sous le règne du prince Rainier III (1923-2005) et le pontificat de saint Jean-Paul II (1920-2005).
Dans quel autre contexte s’inscrit cette visite ?
Cette visite s’inscrit aussi dans le prolongement des relations personnelles de nos souverains avec les papes successif notamment marquées par les nombreuses visites privées effectuées au Saint-Siège sous le règne du prince Rainier III, puis sous le règne du prince souverain et ce, sans interruption depuis le pontificat de Pie XII (1876-1958) jusqu’à celui de Léon XIV.

On peut aussi voir cette visite d’un point de vue historique ?
Cette visite s’inscrit dans le cours d’une histoire dans laquelle les bulles pontificales [des documents officiels du pape, scellés, utilisés pour annoncer des décisions importantes de l’Église — NDLR], de même que d’autres textes du Saint-Siège ont scandé les étapes importantes de la vie de la Principauté. A commencer, pour ne citer que ces deux là obtenus après de patientes négociations, par la bulle du 19 février 1524 par laquelle le pape Clément VII (1478-1534) a été le premier à reconnaître au temporel l’autonomie politique des souverains de Monaco. Puis, le décret consistorial du 30 avril 1868, complété le 27 mai, en érigeant l’abbaye Nullius de Monaco, a reconnu son autonomie religieuse, tout en la rattachant directement au Saint-Siège.
Comment cette visite reflète-t-elle l’évolution des relations diplomatiques depuis votre nomination, en 2022 ?
Le socle de nos relations diplomatiques avec le Saint-Siège, assis puis consolidé par mes trois prédécesseurs sous l’autorité des princes Rainier III et Albert II, a continué à se renforcer. La visite du Saint-Père vient après, d’autres premières : celle effectuée en 2021 par le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État, pour le 40ème anniversaire de la convention de 1981, puis celle du chef du protocole de la secrétairerie d’État en 2023, et enfin, celle de Mgr Paul Richard Gallagher, secrétaire pour les relations avec les États et les organisations internationales en janvier 2025. Cela illustre cette évolution.
« Nos relations diplomatiques sont encadrées par deux textes dont la complémentarité et la complétude n’appellent guère de modifications : la bulle Quemadmodum Sollicitus Pastor du 15 mars 1887 de nature concordataire [cette bulle a créé le diocèse de Monaco, qui était jusque-là rattaché au diocèse de Nice — NDLR] et la Convention signée le 25 juillet 1981, alors que le catholicisme était devenu religion d’État en 1962 »
Vous voyez donc dans cette visite un rapprochement ?
Cette visite reflète un resserrement constant de nos liens fondé sur des éléments subjectifs, certes, mais aussi et surtout objectifs. Les premiers tiennent à la nature même de la diplomatie, à la fois art d’équilibre et science des intérêts nationaux qui, ne pouvant fonctionner sans confiance ni dialogue constant, impliquent évidemment des facteurs humains. Les seconds tiennent à des réalités simples : comme le Saint-Siège, Monaco peut œuvrer dans la durée et peut porter de manière dénuée d’arrière-pensées intéressées des messages forts, à portée universelle au service du bien commun. De plus, ils portent souvent le même regard sur un très grand nombre de sujets, qu’il s’agisse de questions de nature politique, environnementale, éthique, sociale ou autre.
Ce sont donc aussi une série de points communs qui ont rendu cette visite du pape à Monaco possible ?
Ce qui a contribué à une évolution de nos relations diplomatiques, c’est le fait que le Saint-Siège qui n’a pas d’intérêt national à défendre, et Monaco qui sait dépasser ses intérêts nationaux, ne regardent pas les grandes interrogations de ce temps par le petit bout de la lorgnette. Ces pays ont en commun de pouvoir se placer du point de vue de Sirius pour réfléchir et mettre en œuvre des réponses qui placent en permanence et en toute matière la personne humaine au centre de leurs préoccupations.
Néanmoins, des sujets financiers, institutionnels ou sensibles ont-ils ou seront-ils discutés dans le cadre de cette visite ?
Non, parce que tel n’est ni l’objet, ni le but d’un voyage apostolique. Au demeurant, lorsqu’un pape envisage de se rendre dans un pays donné, il ne prend évidemment pas sa décision à l’aveuglette. Le formidable outil qu’est la diplomatie vaticane, à bien des égards incomparable, est là pour l’informer et lui fournir tous les éléments d’appréciation objective nécessaires.
« Notre Constitution garantissant par son article 23 une totale liberté de religion et de culte religieux, le clergé bénéficiant depuis 1955 d’un statut légal, aujourd’hui fixé par une ordonnance du 11 mai 1982, et tant l’enseignement confessionnel que l’enseignement religieux dans les établissements publics ne posant pas de difficultés, il n’existe pas de point d’achoppement qui aurait nécessité des discussions »
Quels enseignements ou messages Monaco souhaite-t-il faire passer au Vatican à travers cette visite ?
Je pense qu’ils sont de deux ordres. Il s’agit d’abord de réaffirmer que la Principauté assume pleinement sa spécificité catholique, qu’elle est un exemple de la possibilité de faire résonner les enseignements chrétiens dans tous les milieux sociaux, qu’elle est prête à bénéficier d’une “guidance” lui offrant un éclairage et une piste de compréhension des grands défis du monde contemporain, et qu’elle souhaite un accompagnement dynamique dans sa recherche du bien commun.
Et ensuite ?
Ensuite, il s’agit de montrer que la Principauté entend jouer pleinement son rôle, non seulement au sein de la grande famille catholique, mais, plus généralement, dans le concert des Nations : en restant fidèle à son histoire, à son souci de voir prédominer une diplomatie normative et normée au service de la paix, à sa volonté de privilégier en permanence l’écoute et le dialogue, et à son engagement en faveur des plus vulnérables, comme l’illustre, par exemple, sa politique de coopération internationale.
Quels seront, selon vous, les thèmes principaux abordés par le pape Léon XIV dans ses interventions à Monaco ?
C’est une question à laquelle il est assez difficile de répondre de manière précise, car il n’est pas dans les habitudes du Saint-Siège d’indiquer à l’avance la teneur des propos que le Saint-Père tiendra dans ses différentes prises de parole. Il ne faut en effet jamais oublier que le message ou les messages d’un pape lors d’un voyage apostolique ne concernent pas que le pays dans lequel il se rend. Ils vont au-delà et s’adressent certes aux catholiques, mais aussi, plus généralement, au monde entier. Évidemment, il y a des indices qui découlent des séquences du programme du voyage qu’il a approuvées et d’autres qui découlent de l’état actuel du monde. Toutes ont en commun que le Saint-Père y sèmera des grains d’espérance, de fraternité, de charité, d’harmonie et d’unité. Ce n’est pas par hasard que trois des quatre grandes séquences du voyage apostolique sont fondamentalement pastorales et qu’elles appellent à des messages d’encouragement, d’espoir, de vision prospective et prophétique qui n’idéalisent pas la réalité, mais l’inscrivent dans une juste compréhension des droits et des devoirs de chacun. A commencer par la préservation de la dignité humaine, qui est à la base de tout.
« La visite du Pape Léon XIV est en effet la première qu’effectuera un pape en Principauté depuis que les voyages pontificaux ont été remis à l’ordre du jour par le pape Paul VI (1897-1978) en 1964, après une interruption de près de cinq siècles, à de rarissimes exceptions près. Paul VI en a d’ailleurs tiré son appellation de « pape pèlerin » »
Cette visite comprend-elle des rencontres bilatérales officielles entre Monaco et le Saint-Siège ?
Non, et cela pour une raison très simple. Les voyages apostoliques d’un pape ne sont pas des visites officielles comme les autres. En l’occurrence, si la visite du Saint-Père combine des éléments relevant des différentes catégories protocolaires des visites de chef d’État, elle ne comporte pas de réunions de travail bilatérales. Elle se caractérisera, certes, par un entretien privé avec le prince Albert II au cours duquel seront sans doute poursuivis leurs échanges antérieurs sur la situation internationale, ou sur tel ou tel sujet particulier d’intérêt commun, mais elle se caractérise surtout par une dimension pastorale appuyée, qui va au-delà des contingences temporelles du bilatéralisme.
Le pape rencontrera-t-il des représentants d’autres confessions ou organisations civiles dans le cadre officiel ?
Compte tenu de la nature, du thème et de la durée de la visite du Saint-Père, de telles rencontres ne pouvaient être utilement organisées dans le cadre du programme arrêté d’un commun accord. D’abord, la partie officielle que le Saint Siège appelle « visite de courtoisie » n’a pas, ni à Monaco, ni ailleurs, pour objet de servir de cadre à de telles rencontres, mais bien plutôt de permettre un dialogue en tête à tête entre le pape et le chef de l’État, et de témoigner par le protocole déployé, la considération portée par le pays à son hôte.
Et ensuite ?
Ensuite, le pape prendra quatre fois la parole dont une salutation à la population, deux homélies et une importante intervention devant les jeunes, les catéchumènes et le clergé. Enfin, n’oublions pas qu’en Principauté la proportion des catholiques et des personnes qui se réclame du catholicisme en Principauté est absolument considérable, se situant, selon les études, entre 82 % et 93 % de la population. Il était donc normal que la rencontre voulue par le Saint-Père soit tournée vers la constante catholique de la Principauté. Par ailleurs, une rencontre avec des personnes bénéficiant de l’aide d’associations religieuses et civiles a naturellement trouvé sa place à l’issue de la messe pontificale.
Et les autres religions ?
Le Saint-Siège n’ignore rien de l’existence de nombreuses confessions en Principauté, qu’elles relèvent de l’œcuménisme ou du dialogue interreligieux. Il n’ignore rien, non plus, de l’action du diocèse dans ces deux domaines, ni de l’action de l’État monégasque, garant de la liberté de religion et de culte.
Des sujets internationaux ou sociétaux sensibles sont-ils susceptibles d’être abordés lors de cette visite ?
Comme vous le savez, le Saint-Père aura un entretien privé avec le prince Albert II. Il est difficile d’imaginer qu’ils ne poursuivront pas les échanges qu’ils ont déjà eus en janvier 2026 sur la contribution historique, et significative, de l’Église catholique à la vie sociale de la Principauté. Certaines questions sont d’intérêt commun, notamment la protection de l’environnement, la bioéthique, l’intelligence artificielle (IA), l’aide humanitaire, ou encore la défense et la promotion de la dignité de la personne humaine. Sans oublier l’actualité internationale, avec un accent particulier posé sur la paix et la sécurité, la situation générale au Moyen-Orient et dans certaines régions d’Afrique.
« Ce qui a contribué à une évolution de nos relations diplomatiques, c’est le fait que le Saint-Siège qui n’a pas d’intérêt national à défendre, et Monaco qui sait dépasser ses intérêts nationaux, ne regardent pas les grandes interrogations de ce temps par le petit bout de la lorgnette »
Comment Monaco perçoit-il cette visite sur le plan international ?
Lorsqu’un pays a la chance d’accueillir une visite pontificale, il se retrouve d’abord au centre du monde catholique qui dénombre plus d’un milliard et demi de fidèles. Ensuite, plus généralement, il se trouve au centre d’une attention encore plus vaste, attentive à la parole que va y porter le pape. Être le lieu d’où va résonner cette parole, qui va rayonner bien au-delà des frontières de l’Eglise, à raison même de la nature intemporelle et universelle des messages qu’il adresse certes à la population de la Principauté, mais aussi à l’humanité toute entière, est un moment unique, que la Principauté perçoit comme tel.
Et d’un point de vue diplomatique ?
Sur le plan diplomatique, cette visite met d’abord fin à un paradoxe : alors que Monaco est le seul État européen à avoir le catholicisme comme religion d’État, elle n’avait jamais accueilli de pape en exercice. Sauf, mais dans des conditions très particulières, le pape Paul III (1468-1549) en 1538 dans le cadre des négociations qui conduisirent à la paix de Nice entre François Ier (1494-1547) et Charles Quint (1500-1558). Elle est ensuite un évènement d’autant plus considérable et symbolique qu’elle intervient dans la première année du nouveau pontificat, qu’elle est le premier déplacement du pape en Europe en dehors de l’Italie, et qu’elle se déroulera la veille du dimanche des Rameaux, qui fait entrer les catholiques dans la semaine sainte. C’est donc pour la Principauté un évènement de tout premier plan qui place le pays sur la carte du monde. Il s’agit d’une forme de reconnaissance sur le rôle que Monaco joue, à sa mesure, sur la scène internationale, et sur l’exemplarité que la Principauté peut revêtir dans l’articulation entre foi et raison, que son identité nationale lui permet de mettre en œuvre au quotidien.
Cette visite peut-elle être interprétée comme un signal politique vers l’Europe, le Saint-Siège ou vers d’autres États ?
Comme un signal, certainement. Mais je n’irai pas jusqu’à le qualifier de « politique ». Du point de vue du Saint-Siège, cette visite consiste sans aucun doute sur le pan pastoral à montrer qu’il n’existe pas une fatalité de la sécularisation et de la désacralisation, mais qu’au contraire, dans un monde en quête de sens et de spiritualité, il existe des modèles et des alternatives comme celle que présente la Principauté. Il ne s’agit évidemment pas de répliquer ailleurs la constitutionnalisation d’une religion d’État, mais de montrer qu’il existe des exemples d’articulation de la foi et de la raison, susceptibles d’être une source d’inspiration.
Et pour Monaco ?
Du point de vue de Monaco, sur le plan diplomatique, cette visite consiste, dans un cadre où la mondialisation a profondément bouleversé les paradigmes classiques des relations internationales, à souligner que la puissance d’une entité étatique se décline sous des formes variées, et plus subtiles, que celles de la seule puissance militaire ou économique, condensées dans la notion de “soft power”, qui inclut notamment l’attractivité d’une culture et d’un modèle de société.
Et du point de vue religieux ?
Sur le plan religieux, cette visite consiste à montrer que, dans le cadre général de la liberté de religion, une église vivante, comme l’est celle de la Principauté, est un facteur d’équilibre et un point de référence stable à des valeurs intemporelles et universelles.
Quels messages Monaco souhaite-t-il transmettre au monde à travers cet événement ?
Je crois que notre message est simple : il existe chez nous une dynamique du dialogue institutionnel et une pratique du consensus qui tire sa force de notre souci d’accorder les volontés et de défendre des valeurs morales fondamentales. Nous avons un modèle dans lequel si la religion est une partie de la politique, la politique est aussi une partie de la religion. C’est à dire un modèle dans lequel la recherche de la complémentarité et du partage guide la recherche du meilleur équilibre possible entre l’humain et ce qui le transcende, au service de la paix civile.
« Nous avons un modèle dans lequel si la religion est une partie de la politique, la politique est aussi une partie de la religion. C’est-à-dire un modèle dans lequel la recherche de la complémentarité et du partage guide la recherche du meilleur équilibre possible entre l’humain et ce qui le transcende, au service de la paix civile »
Quels impacts durables ou projets concrets cette visite pourrait-elle initier entre Monaco et le Vatican ?
Le premier impact durable tient à l’évidence que le 28 mars 2026 marquera à jamais l’histoire de la Principauté. Plus prosaïquement, la visite du Saint-Père n’est pas un simple aboutissement logique de notre histoire commune avec le Saint-Siège. Elle est un nouveau jalon de l’approfondissement de nos relations. D’abord, elle consolide les liens personnels entre le prince Albert II et le pape Léon XIV, qui ont tous deux l’atout majeur de la durée dans leurs actions réciproques. Ensuite, elle renforce encore davantage le socle de nos relations diplomatiques, fondée sur une confiance mutuelle soigneusement entretenue, déjà marquée par la présence de Monaco à de nombreuses conférences organisées par le Saint-Siège. Enfin, elle pourrait se traduire par des initiatives communes dans différents domaines, dont celui de la diplomatie du sport ou de la culture, de même qu’en matière de défense de l’environnement. Mais il est pour le moment trop tôt pour en parler.
Enfin, y-a-t-il des aspects de la visite que le public ignore encore, et que vous estimez important de partager ?
Le voyage apostolique du pape est placé sous le signe de la plus grande transparence et il suivra à la lettre le programme rendu public : rien de secret, rien de caché. Ce que je souhaite partager est simple : parce que Monaco va vivre un moment historique où le pape vient à nous, il faut que nous le vivions tous ensemble, Monégasques et résidents certes, mais aussi au-delà. Dans un monde dangereux, déstructuré et déshumanisé, nous sommes encore un îlot privilégié. Nous devons mesurer l’importance de sa parole d’espérance. Nous devons non pas seulement l’écouter, mais l’entendre.
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