mardi 10 mars 2026
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Thomas Fouilleron : « L’histoire est toujours en marche »

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À l’approche de la fête nationale de Monaco qui se déroulera le 19 novembre 2023, Thomas Fouilleron, historien au palais princier, en explique l’origine et les prolongements. Interview.

À quand remonte la toute première fête nationale au monde et à quels besoins cela répondait-il ?

Les fêtes nationales, au sens propre du terme, émergent dans les Etats-nations de façon concomitante avec l’affirmation des sentiments nationaux, et même des nationalismes, au XIXème siècle. Mais, dans les monarchies, il a toujours existé, des jours dédiés à la célébration du souverain : dans l’empire romain, on célébrait annuellement le jour inaugural du règne. Dans la monarchie française, on fêtait le roi le jour de son saint-patron : la Saint-Louis pour les rois Bourbons, ou la saint-Napoléon, le 15 août, jour de naissance de Napoléon Ier (1769-1821), pour les Bonaparte.

À quelle date la fête nationale monégasque a-t-elle été fixée, et selon quelle logique ?

On peut faire remonter la fête nationale monégasque au 4 novembre 1857, jour de la Saint-Charles, un an après l’avènement du prince Charles III (1818-1889). La sécession de Menton et de Roquebrune avait réduit la principauté, d’une vingtaine de km2 à 1,5 km2. Il fallait donc renforcer l’unité du territoire restant fidèle autour de la dynastie légitime. C’est dans ce contexte qu’apparaît un autre symbole de l’Etat : l’hymne national. Au départ, l’hymne est la marche de la garde civique formée à Monaco pour résister aux « quarante-huitards » mentonnais.

« Le prince Albert II a décidé de conserver cette date en hommage à son père, à son œuvre fondatrice de la principauté que nous connaissons, plutôt que de choisir la date du 15 novembre, jour de la Saint-Albert »

Et après ?

La fête nationale reste ensuite fixée le jour de la fête du saint-patron du souverain. Sa date change donc en fonction du prénom du prince régnant. C’est ainsi qu’elle a été le 15 novembre, jour de la Saint-Albert, de 1889 à 1921, sous le prince Albert Ier (1848-1922). Devenu souverain en 1922, son fils le prince Louis II (1870-1949) décide d’éviter la Saint-Louis, le 25 août, en pleine période estivale. Après la période de deuil, pour son avènement et sa première fête nationale, il choisit le 17 janvier, jour de la Saint-Antoine, saint patron de son unique petite-fille à l’époque, la princesse Antoinette, (1920-2011), née fin 1920. Le prince Rainier (1923-2005) naît quelques mois plus tard, le 31 mai 1923.

Que décide le prince Rainier ?

Par l’ordonnance souveraine du 4 juillet 1949, Rainier III fixe la fête du prince au 11 avril, jour de la Saint-Rainier. Cette date reste en vigueur deux ans, en 1950 et 1951. Le 27 octobre 1951, il la déplace au 19 novembre, jour de son intronisation en 1949, et jour de la fête du bienheureux Rainier d’Arezzo [mort en 1 304 — NDLR]. De 1952 à 2004, la fête nationale monégasque a donc eu lieu les 19 novembre.

Et le prince Albert II ?

Le prince Albert II a décidé de conserver cette date en hommage à son père, à son œuvre fondatrice de la principauté que nous connaissons, plutôt que de choisir la date du 15 novembre, jour de la Saint-Albert.

« Les fêtes nationales, au sens propre du terme, émergent dans les Etats-nations de façon concomitante avec l’affirmation des sentiments nationaux, et même des nationalismes, au XIXème siècle. Mais, dans les monarchies, il a toujours existé, des jours dédiés à la célébration du souverain : dans l’empire romain, on célébrait annuellement le jour inaugural du règne »

Comment sont structurées les premières fêtes nationales ?

Les premières fêtes se limitent à un Te Deum. Le programme s’étoffe progressivement, avec des manifestations qui deviennent récurrentes. A partir de 1871, il y a une revue des troupes. Le soir, le rocher s’illumine, et l’administration du casino donne un feu d’artifice et un bal.

Quels sont les symboles à l’œuvre derrière cette fête ?

Le symbole d’unité est prépondérant. Les querelles politiques se taisent évidemment, ce jour-là. La fête nationale est l’occasion de célébrer l’intérêt général, qui s’incarne dans la personne du chef de l’Etat, surtout dans un petit pays comme Monaco, et de reconnaître que la vision est donnée par le souverain. Comme le disait si bien Marcel Pagnol (1895-1974) : ici « l’autorité d’un seul garantit la liberté de tous ».

Thomas Fouilleron Historien Palais Princier Fête nationale
© Photo Direction de la Communication

La fête nationale est une pratique récente, puisqu’elle remonte à la deuxième moitié du XIXème siècle : pourquoi ce type de fête ne s’est-il pas imposé avant ?

Les réjouissances populaires et religieuses autour de la famille régnante étaient auparavant organisées à l’occasion des retours périodiques du souverain dans sa capitale. Une fastueuse entrée solennelle était organisée à chaque arrivée, avec des architectures éphémères, très symboliques. La fête, sacrée et profane, impliquait déjà toute la population, et toutes les générations.

Avant que la fête nationale ne soit officialisée en principauté, qu’est-ce qui était célébré à Monaco ?

N’oublions pas le rôle de la Sainte-Dévote depuis le XVIIème siècle. Cette fête religieuse, célébrant la sainte-patronne de la principauté et de la dynastie, pouvait être vécue comme une fête également « nationale », identitaire même. Mais ce terme est un peu trop connoté aujourd’hui.

Pourquoi parle-t-on de « fête du prince », alors que, jusqu’à la fin du règne du prince Albert Ier, le souverain n’assistait pas à la fête nationale monégasque ?

On parle de « fête du prince » parce qu’il s’agit, à l’origine, de la fête du saint-patron du prince. Le besoin de présence réelle était moindre à l’époque, le souverain pouvait être célébré même absent, « caché ». Le gouverneur général, puis le ministre d’Etat à partir de 1911, était chargé de recevoir les compliments et les hommages de la population.

Officiellement, la fête nationale française ne célèbre pas la prise de la Bastille du 14 juillet 1789, mais l’unité retrouvée de tous les Français : est-ce que la fête nationale monégasque souffre aussi de fausses idées à son sujet ?

Des observateurs mal avisés pourraient tenter d’opposer l’idée de « fête du prince » et l’idée de « fête nationale ». D’autant que la date est maintenant déconnectée du jour de la fête du saint-patron du souverain. Ce serait une erreur d’interprétation, car la nation monégasque réside uniquement en la personne du prince, comme source de légitimité de la principauté en tant que souveraineté indépendante. Là où cette légitimité résiderait, dans d’autres pays — les Etats-nations — dans la démocratie élective, elle est pleinement présente, à Monaco, dans la personne du prince. Ce qui n’empêche nullement, malgré ce que certains voudraient faire croire, que l’Etat monégasque soit bien un Etat de droit, et un Etat démocratique. Le prince à la fois règne et gouverne, conférant à son gouvernement une hauteur et une vision de longue durée.

« On peut faire remonter la fête nationale monégasque au 4 novembre 1857, jour de la Saint-Charles, un an après l’avènement du prince Charles III (1818-1889). La sécession de Menton et de Roquebrune avait réduit la principauté, d’une vingtaine de km2 à 1,5 km2. Il fallait donc renforcer l’unité du territoire »

C’est la présence du prince, de plus en plus fréquente à Monaco, qui a donné de l’épaisseur à cette fête, à partir de Rainier III (1923-2005) ?

Bien sûr, la régularité de la résidence et de sa famille dans la principauté a été une des grandes nouveautés du règne du prince Rainier III. Ou, plus exactement, un retour à une situation antérieure ancienne, remontant à une période où les souverains n’étaient pas encore amenés à tenir leur rang à la cour de France, afin de défendre leur souveraineté auprès de la principale puissance européenne du temps.

Qu’est-ce que le prince Rainier a apporté à cette fête nationale ?

Le règne du prince Rainier III a donné la structure que nous connaissons aujourd’hui. De nouvelles manifestations ont été introduites : les manifestations sportives au stade Louis II, les remises de nouvelles décorations, comme l’ordre des Grimaldi et le mérite culturel, par exemple. Même si la dimension sociale était déjà présente auparavant, avec le don d’une somme d’argent par le prince, Rainier III a institué la distribution de colis par la Croix-Rouge, ainsi que les visites aux personnes âgées.

Le prince Albert II a décidé de maintenir la fête du prince à cette date du 19 novembre : cette date est-elle désormais définitivement fixée, ou rien ne s’oppose à ce qu’elle change, éventuellement, dans le futur ?

Par définition, un souverain est libre d’exercer pleinement sa souveraineté, d’autant que rien, dans la Constitution, ne concerne la fête nationale. La date pourrait donc théoriquement changer. Mais la mémoire du prince Rainier III restera longtemps une référence signifiante, tellement la principauté actuelle lui doit, que ce soit économiquement, socialement, institutionnellement, politiquement…

« La fête nationale est l’occasion de célébrer l’intérêt général, qui s’incarne dans la personne du chef de l’Etat, surtout dans un petit pays comme Monaco, et de reconnaître que la vision est donnée par le souverain. Comme le disait si bien Marcel Pagnol : ici « l’autorité d’un seul garantit la liberté de tous » »

Autour de quels éléments s’articule actuellement la fête nationale ?

Pour les jours qui précèdent le 19 novembre, la distribution des colis incarne la traditionnelle charité du prince comme père de ses sujets. Les distinctions honorifiques, dans les ordres de Saint-Charles, des Grimaldi et du mérite culturel, mais aussi les médailles de la Croix-Rouge, du travail, du sang, de l’éducation physique et des sports, permettent de récompenser les mérites individuels au service du pays.

Il y a aussi une dimension religieuse ?

Pour la journée du 19 novembre, l’aspect religieux est évidemment très important — Etat concordataire oblige. Le Te Deum en marque l’ouverture. L’aspect militaire est historiquement venu immédiatement après, avec la prise d’armes, les défilés de la force publique avec les carabiniers et les sapeurs-pompiers, de la sûreté publique avec les policiers, et, aujourd’hui, de l’administration pénitentiaire. L’acclamation au balcon représente une sorte de point d’orgue, un moment de communion renouvelée entre le souverain et son peuple.

Et les divertissements ?

Les divertissements permettent, quant à eux, d’intégrer toutes les générations et de satisfaire tous les goûts. Car, à côté du gala donné le 19 au soir, aujourd’hui au Grimaldi Forum, il y a la fête foraine et les différents spectacles organisés par la mairie de Monaco.

Comment a évolué la présence de l’Eglise catholique au sein de cette fête nationale et que symbolise sa présence ?

La place de l’Eglise reste centrale. La messe et le Te Deum sont historiquement le premier événement de la journée. Ce qui s’explique : le catholicisme est la religion d’Etat, inscrite dans la Constitution. N’oublions pas que les Grimaldi du XIIIème siècle étaient guelfes, c’est-à-dire partisans de la suprématie du pape sur l’empereur germanique. Leur devise est Deo juvante, ce qui signifie « avec l’aide de Dieu ».

Comme d’autres pays, la France a importé le feu d’artifice d’Asie, et le premier spectacle pyrotechnique s’est déroulé en 1615 sur la place des Vosges à Paris, à l’occasion du mariage de Louis XIII (1601-1643) et d’Anne d’Autriche (1601-1666) : à partir de quand, par qui et pourquoi le feu d’artifice a-t-il été intégré à la fête nationale ?

Il y a des feux d’artifice à Monaco aux XVIIème et XVIIIème siècles, pour les grands événements dynastiques. Nous en avons quelques descriptions dans les archives. La première occurrence pour une fête du prince remonte, dans Le Journal Officiel, à l’année 1863. C’est l’année de la refondation de la Société des bains de mer (SBM) par François Blanc (1806-1877). Or, le feu est alors tiré par l’administration du casino.

Aujourd’hui, le contenu de cette fête nationale pourrait être amené à encore évoluer ?

Il y a eu des évolutions au fil de chaque règne, et il y en aura forcément de nouvelles. L’histoire est toujours en marche.

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