Tancée de toutes parts sur ses méthodes comme sur sa légitimité, l’Union des syndicats de Monaco (USM) réagit. L’organisation dénonce également des tentatives d’infiltration. Interview relue et amendée.
Monaco Hebdo?: Comment réagissez-vous à l’interview de Pierre Brezzo et Philippe Clérissi (MH 730)??
Betty Tambuscio?: Depuis quelque temps l’Union des syndicats de Monaco fait l’objet d’attaques qui visent à la discréditer aux yeux de l’opinion publique. Certains propos tenus ont été désobligeants voire méprisants. Qui apprécierait de voir ses actions qualifiées de « singeries »?? Ce n’est pas notre manière de concevoir le débat. Nous n’insultons pas nos interlocuteurs. C’est un climat malsain et regrettable dans une période où l’on nous invite à la négociation et au dialogue. Il y a plus grave puisque nous faisons l’objet de tentatives d’infiltration. Heureusement, tout le monde n’est pas sur la même longueur d’onde, à commencer par le Ministre d’Etat qui nous a reçus le 6 janvier dernier en tenant à nous préciser qu’il ne porte pas de jugement sur notre manière de nous construire ou d’agir et qu’il n’est pas dans l’intention du gouvernement de nous demander de changer ou d’abandonner nos convictions.
M.H.?: Des tentatives d’infiltration??
B.T.?: Nous avons des informations fiables qui nous confirment l’existence d’une opération malveillante visant à constituer une organisation inter-professionnelle parallèle. Certains de nos adhérents ont été contactés par des anonymes. Ils leur ont proposé de venir rejoindre un noyau prétendument déjà existant. Ces agissements sont bien loin de la noble ambition d’organiser des salariés. C’est une tentative de destruction de l’USM.
M.H.?: Les débrayages se sont multipliés en 2010 mais votre méthode fait débat…
Angèle Braquetti?: Le droit de revendiquer est inscrit dans la constitution monégasque. C’est une liberté fondamentale et un moyen autorisé pour parvenir à l’aboutissement de négociations. Mais les salariés ne font pas la grève par plaisir. Ils n’ont pas envie de perdre du salaire, surtout en ce moment. Contrairement aux propos mensongers de Messieurs Brezzo et Clerissi, il faut rappeler que les grèves et manifestations citées par eux se sont toutes déroulées après plusieurs mois de négociations infructueuses.
Monique Ferrete?: Il est vrai que notre organisation place l’action comme nécessité dans ses valeurs. Si on ne parvient pas à des compromis par la négociation, il ne reste que la grève.
M.H.?: MM. Brezzo et Clérissi estiment que vos actions nuisent à l’image de la principauté, que leur répondez-vous??
B.T.?: Elles prouvent que Monaco n’est pas un pays d’opérette, qu’il y a une vie sociale. Si mauvaise image il y a, c’est plutôt dû à l’existence d’un droit du travail peu protecteur en matière sociale. Ce dernier ne respecte pas toujours l’Etat de droit. Pourtant, Monaco a les moyens de l’excellence dans ce domaine.
A.B.?: Le patronat porte la responsabilité de cette mauvaise image. S’il se décidait à négocier des accords de progrès en matière de droit du travail, l’image serait bien meilleure. On ne s’assied pas à la table des négociations uniquement pour accepter ce que l’employeur a décidé.
M.H.?: Ils ont notamment qualifié de « provocation » votre mouvement du 17 novembre dernier, à deux jours de la fête nationale…
M.F.?: Nous devions avoir un rendez-vous des revendications, décidé depuis plusieurs mois. Mais les annonces publiques sur la refonte de la loi sur le salaire ou encore sur la réforme des retraites pour 2?011 ont surpris et choqué les syndicats. Devant cette perspective, le rendez-vous s’est donc transformé en mouvement dans la rue.
M.H.?: L’USM est-elle, selon vous, «?un clone de la CGT?»??
M.F.?: Nous ne renions pas notre histoire. A la fin de la seconde guerre mondiale, la CGT a négocié avec le gouvernement pour la création de l’USM. Notre organisation est intimement liée à l’histoire du pays, elle a largement contribué à l’essor des libertés, de la démocratie et elle est à l’origine des grandes conquêtes sociales depuis plus de 65 ans. Tout le monde sait que nous ne sommes pas une branche de la CGT. Quant à cette expression méprisante de clone elle n’honore pas ses auteurs.
M.H.?: Que pensez-vous du pluralisme syndical proposé par MM. Brezzo et Clérissi??
B.T.?: Le pluralisme syndical est un terme pudique pour parler de division. Lorsque des patrons appellent à la division c’est pour négocier et conclure des accords au rabais. Nous faisons confiance aux salariés pour ne pas tomber dans ce piège. L’unité est nécessaire pour faire avancer le progrès social.
M.H.?: Le climat actuel peut-il néanmoins mener à des dissensions au sein de l’USM??
A.B.?: Non, il n’y a pas de dissensions. Au contraire, les attaques comme les tentatives d’infiltration dont nous faisons l’objet nous renforcent. Nous sommes très remontés et solidaires.
M.H.?: MM. Brezzo et Clérissi demandent aux Monégasques d’adopter « une attitude responsable » et à l’Etat de ne plus céder aux revendications de l’USM??
A.B.?: Je suis une nationale aussi. Il y a des Monégasques à l’USM et ils ne se reconnaissent pas du tout dans les propos xénophobes tenus par Pierre Brezzo et Philippe Clérissi. Ceux ci ne font pas honneur au peuple monégasque. Pour faire fonctionner notre économie, nous accueillons des salariés de toutes nationalités à qui nous devons reconnaître un statut social et des salaires décents.
M.F.?: L’USM est une organisation nationale qui défend les droits des salariés, qu’ils soient Monégasques ou non.
M.H.?: Votre représentativité a été remise en cause, vous sentez-vous fragilisés??
A.B.?: Nous ne serons jamais assez satisfaits de notre nombre d’adhérents. Cependant, nous sommes parfaitement représentatifs des salariés avec 38 syndicats professionnels et 2?500 adhérents malgré un turn over important. Nous avons la confiance d’une grande partie du salariat. C’est un débat malsain?: pour nous la Fédération Patronale Monégasque est représentative. Nous ne faisons pas de commentaires sur les secteurs qu’elle rassemble ou ne rassemble pas.
M.H.?: On accuse aussi l’USM de bloquer toute négociation, qu’en est-il??
M.F.?: C’est de la mauvaise foi. Elles sont bloquées par un certain patronat et notamment celui de l’industrie, le commerce, l’hôtellerie. L’USM s’est engagée dans un processus de discussion avec le gouvernement et la Fédération patronale monégasque pour parvenir à des négociations sur des thèmes arrêtés en commun, notamment la revalorisation des rentes, la retraite complémentaire, le contrat de travail, le travail intérimaire, le temps partiel subi, le harcèlement… Prétendre que nous refusons de négocier sur le licenciement est un mensonge puisque les négociations n’ont débuté que le 13 janvier.
Sur tous ces points, nous espérons bien aboutir à des accords contractuels, même s’il n’y a eu aucun accord d’avancées sociales depuis 1981. Encore faut-il que le patronat en ait envie.
Par ailleurs, nous sommes également en discussion avec le gouvernement sur des points qui le concernent plus particulièrement. Par exemple, le dossier sur la modification de la loi sur le syndicat est au point mort depuis 2009.
M.H.?: Les réunions tripartites, mises en place par Stéphane Valeri, peuvent-elles aboutir à des solutions??
M.F.?: Elles devraient. Nous restons ouverts aux compromis, pas aux compromissions car nous ne sommes pas un syndicat d’abandon de droits. MM. Brezzo et Clérissi ont évoqué, dans les médias, votre refus de signer les accords sur le travail le dimanche, quelle est votre version des faits??
B.T.?: Le débat portait sur le fait de savoir si l’acceptation de quelques dédommagements en salaire pouvait justifier le sacrifice. La conclusion a été non. L’abandon du droit au repos dominical avec ses conséquences pour le salarié ouvrirait la porte à d’autres abandons de droits, car le patronat n’a jamais assez de flexibilité. Et ça ne résout pas le grave problème du salaire.
M.H.?: Les deux hommes ont mentionné aussi la réintégration de cette salariée contre son gré, à cause de l’USM…
B.T.?: Notre représentant avait certainement une raison fondée de voter contre le licenciement. Je ne peux pas savoir pourquoi il l’a fait car il y a le secret des délibérés. M. Brezzo viole ce secret. C’est grave.
M.H.?: Fin 2010, la grève d’une partie des salariés de l’hôtel Métropole a été critiquée, qu’en avez-vous retenu??
M.F.?: M. Brezzo demande de quel droit les salariés du Métropole revendiquent un partage équitable des économies réalisées par la baisse de la TVA. Tout simplement du droit de revendiquer, comme l’ont fait d’ailleurs les salariés de la SBM qui ont obtenu satisfaction à ce sujet.
M.H.?: La crise n’est donc pas une excuse recevable à vos yeux??
A.B.?: Le chiffre d’affaires global de la principauté de Monaco n’est pas aussi catastrophique que l’on veut bien nous le dire.
La question du partage du PIB pose un vrai problème. Le patronnat a pour principe de faire reculer la part du salaire dans le PIB. Or, n’oublions pas que ce sont les salariés qui créent les richesses.
M.H.?: Un mot sur le retour de l’attractivité économique souhaitée par le prince dans sa feuille de route??
B.T.?: Nous sommes favorables à ce que Monaco attire des entreprises. Nous avons apprécié la confirmation que le secteur productif ne serait pas négligé. Il est question aussi d’attirer des riches résidents et investisseurs fortunés. Mais on ne met pas la politique sociale au centre de l’attractivité or, pour nous, le progrès social est le facteur essentiel du développement économique. Cela met un bémol à notre optimisme par rapport aux résultats des négociations entamées dans le cadre des réunions tripartites.
M.H.?: Des actions sont-elles déjà prévues pour 2011??
A.B.?: Non. En fonction des nécessités, les salariés seront appelés à agir. Nous avons l’ambition de réussir les négociations. Encore faut-il que le patronat soit disposé à des avancées sociales.