A 23 ans, Pierre (1) entame sa quatrième année en tant qu’intérimaire à Monaco. Etudiant dans un BTS de technico-commercial dans le bâtiment, il a quitté ses études pour « toucher rapidement de l’argent ». De son côté, Yann (1), 45 ans, est un père de famille qui utilise l’intérim pour son côté pratique. Cécile Sgarroni est, elle, directrice d’une entreprise qui emploie une trentaine d’intérimaires à l’année. Tous évoquent la liberté offerte par ce type de contrats, tout en évoquant aussi ses limites.
« J’ai raté mon BTS. C’est le point de départ. J’ai rapidement cherché à toucher de l’argent. » C’est par son frère que Pierre entend parler de l’intérim à Monaco. L’objectif : mettre un maximum d’argent de côté pour de futurs projets. Alors, il se lance, et s’inscrit dans l’une des 17 agences d’intérim de la principauté. En l’occurrence, Randstad : « On m’a dit que le salaire était plus intéressant à Monaco, qu’en France. » Difficile pourtant de vérifier clairement ses dires tant les salaires dans l’intérim varient [à ce sujet, lire notre article consacré à ce point, publié dans le cadre de ce dossier spécial — NDLR].
Liberté de mouvement
Alors âgé de 19 ans, Pierre réalise sa première mission d’intérim qui durera deux ans. Pierre apprécie l’intérim pour plusieurs raisons. La première : la liberté de mouvement. « En tant qu’intérimaire, c’est très agréable de ne pas se sentir bloqué. Si à la fin de ma mission je veux complètement changer de travail, je peux le faire avec l’intérim. C’est la même chose pour les vacances. Si j’ai fait un bon salaire pendant un mois, je peux m’arrêter une semaine et souffler. » La seconde, c’est la possibilité de découvrir de nouvelles choses : « Alors que je suis encore jeune, j’ai l’impression d’avoir pu faire énormément de métiers différents. »
Répartition des missions d’intérim selon leur durée en 2023

De foreur à croque-mort, en passant par la cybersécurité
La liste est en effet impressionnante : bâtiment, foreur, géotechnicien, préparateur d’événement, cybersécurité et même… Croque-mort : « J’allais chercher les cadavres à l’hôpital. » Ces expériences, bien que parfois courtes, lui ont, selon lui, permis d’assurer ses besoins financiers : « L’intérim ? Honnêtement, ça paye plutôt bien, et, selon les missions, on peut vraiment avoir un salaire très intéressant. » Actuellement dans une entreprise de logistique depuis un an, Pierre garde pourtant dans un coin de sa tête la volonté d’être embauché en CDI : « Plusieurs entreprises m’ont parlé de CDI, mais à chaque fois c’est pareil : elles renouvellent les missions d’intérim et elles n’embauchent pas. » Pour lui, si l’intérim est une force pour les personnes en quête de liberté, elle peut aussi être un piège, notamment par l’abus de certaines entreprises à recourir aux contrats intérimaires à la place des embauches. Dans le code déontologique du travail intérimaire en principauté, qui fait office de charte et qui a été signé par 14 des 17 agences d’intérim de la principauté, on peut y lire : « Lorsqu’une entreprise a recours au travail temporaire, elle doit préciser le motif du recours au salarié temporaire, la description du poste à pourvoir et la durée approximative de la mission. Les motifs sont au nombre de trois : les travaux saisonniers, un accroissement de l’activité, et le remplacement d’un salarié. » L’intérim ne doit donc pas remplacer un poste à plein temps qui pourrait être rempli par une personne en CDI. Mais, dans les faits, les agences d’intérim reconnaissent bien la difficulté à vérifier ces données : « L’entreprise de travail temporaire n’est pas en mesure de contrôler la situation sociale de l’entreprise utilisatrice. Elle ne peut que se soumettre à l’avis de l’inspection du travail », peut-on lire dans le code déontologique de la pratique du travail intérimaire.

La délégation de personnel : la solution déployée par A Roca Gourmet
Afin d’évoquer la question d’éventuels abus, Monaco Hebdo a sollicité de nombreuses entreprises de la principauté, qui n’ont pas souhaité s’exprimer. En revanche, il est plus facile de trouver des entreprises qui livrent un discours positif sur l’intérim. C’est notamment le cas de A Roca Gourmet, une filiale du groupe Monaco Gourmet Collection. Cécile Sgarroni, directrice de cette filiale, nous a accueilli au sein du laboratoire de confection, là où sont notamment fabriqués chaque année des millions de barbajuans, servis dans les événements de la principauté. L’entreprise A Roca Gourmet emploie en moyenne, une trentaine d’intérimaires à l’année pour répondre aux nombreux événements qu’elle couvre : « Nous avons fait le choix de partir sur une formule de délégation de personnel. Cela nous permet de fidéliser nos intérimaires. » Le principe est répandu dans le milieu de la restauration et de l’événementiel. Les intérimaires restent salariés de l’agence d’intérim dont ils dépendent, en l’occurrence MGTT Intérim. Mais les offres de missions s’échangent en interne. Cécile Sgarroni propose, via des messages, les missions directement à « sa base fidèle d’intérimaires. » L’avantage, selon elle ? « Nous leur permettons d’effectuer de nombreuses heures, ce qui leur garantit un salaire annuel confortable. En moyenne, ils vont tourner autour de 30 000 euros bruts de revenus à l’année. » En échange, les intérimaires gardent leur liberté d’accepter, ou non, des missions. Ce mode de fonctionnement, en place dans l’entreprise depuis 2014, est, selon la directrice, profitable à tous : « Il faut bien être conscient que nos intérimaires ne veulent pas de CDI, ils ne veulent pas d’horaires fixes, ils veulent absolument conserver leur liberté de mouvement. »
« Plus personne n’accepte de travailler tous les week-ends »
Dans le même temps, A Roca Gourmet y trouve son compte, notamment en raison de l’irrégularité des heures proposées tout au long de l’année : « En janvier, on va les faire bosser 100 heures par mois, car c’est une petite saison. En haute saison ils peuvent atteindre 200 heures. C’est donc difficile d’imaginer la mise en place de contrats à durée indéterminée avec ce genre de contrainte. » Selon elle, l’intérim lui permet d’avoir à disposition une base de salariés qui sont conscients des heures qui les attendent : « Parfois, on va faire des prestations qui vont s’étaler sur du 9 heures – 18 heures, non stop. L’intérimaire est au courant de ces conditions, donc il va les accepter bien plus facilement que quelqu’un qui serait en CDI. » Pour elle, la réalité de la restauration est bien différente depuis le Covid, et ce mode d’emploi reflète la demande des salariés : « Plus personne n’accepte de travailler tous les week-ends à des heures pas possible. La priorité est passée ailleurs. Ce système de délégation permet à chacun d’accepter, ou non, tel ou tel week-end. C’est un peu à la carte. »
« On sait que l’on marche sur des oeufs »
La limite de ce système ? Le potentiel manque de main-d’œuvre : « On sait que l’on marche sur des œufs. S’ils nous disent tous qu’ils ne sont pas disponibles, alors là, on a un problème. Mais, heureusement, l’équipe que nous avons est top. Ils nous permettent de continuer notre activité. » Pour preuve, la directrice de A Roca Gourmet met en avant l’évolution rapide de son entreprise, notamment depuis le Covid. Depuis 2020, A Roca Gourmet a augmenté son activité de 50 %, jusqu’à atteindre un chiffre d’affaires de 3 millions d’euros en 2024. « Ce n’est pas que nous ne voulons pas proposer de CDI. Nous avons de travail. C’est plutôt qu’il faut trouver des personnes qui accepteraient de telles conditions, aujourd’hui », répète Cécile Sgarroni. Au total, en 2024, A Roca Gourmet a facturé 12 240 heures pour ce service de délégation de personnel, soit l’équivalent de 7 contrats en temps plein sur l’année, bien loin des 30 intérimaires qui viennent régulièrement travailler pour cette entreprise : « Ce chiffre prouve que, entre la réalité des heures et le besoin de mains d’oeuvre au moment T de l’événement, il est difficilement imaginable de mettre en place des CDI. » Cet argument de liberté que la directrice de 41 ans avance, est aussi partagé par Yann, 45 ans et intérimaire dans le bâtiment : « J’ai longtemps été en CDI dans une entreprise française. Mais je me suis tourné vers l’intérim pour passer plus de temps en famille. » Ses contrats, il les choisit quand il le souhaite : « Cela me permet de prendre des vacances avec ma femme, là où, auparavant, il était plus difficile de trouver des dates communes. » Son unique regret ? « Le fait de devoir, à chaque nouvelle entreprise, recréer des liens sociaux avec ses collègues. C’est usant à la longue. » Il le sait, il reviendra plus tard vers un CDI : « Pour l’instant, ça me convient, car je n’ai pas à contracter de prêt et que la situation le permet. Mais si demain ma femme perd son emploi, il me faudra effectivement plus de stabilité. »

Focus : la place des intérimaires à la Société monégasque d’assainissement
Contactée par Monaco Hebdo, la société monégasque d’assainissement (SMA) nous a reçus. C’est la directrice du département des ressources humaines, Karine Helly, en poste depuis 29 ans, qui a souhaité s’exprimer. Elle met en avant les chiffres de son entreprise : en plus des 315 salariés en contrat à durée indéterminée (CDI), la SMA embauche 70 intérimaires en équivalent temps plein à l’année. « Nous veillons à ne pas distinguer les intérimaires de nos salariés au sein de l’entreprise et sur les chantiers. Tout le monde a la même tenue et reçoit la même formation à la sécurité. Il n’y a aucune politique de dénigrement. »
27 embauches, dont 24 intérimaires
En ce qui concerne les promesses d’embauche, là aussi Karine Helly sort des chiffres : « Nous avons procédé à 27 embauches en 2024, dont 24 intérimaires : c’est la preuve de notre bonne volonté. » Elle précise que la SMA fait appel à des intérimaires uniquement dans deux cas : le remplacement des absences ou bien le surcroît d’activité de l’entreprise. « Les intérimaires savent qu’ils ne sont pas sur des postes vacants. Nous les embauchons en CDI uniquement lorsque les salariés partent à la retraite ou démissionnent. » Pour la gestion des horaires des intérimaires, Karine Helly explique : « Nous fonctionnons avec un système informatique qui analyse les plannings et qui ne peut pas valider des horaires non conformes à la loi, du fait du manque de temps de repos. Or, si l’horaire n’est pas validé, l’intérimaire n’est pas payé. »
Horaires décalés
Pour ce qui est des horaires décalés, ils sont pratiqués par cette entreprise. La SMA est en effet constituée de plusieurs pôles qui lui permettent de fonctionner 365 jours par an, 24 heures sur 24. Les équipes en mission de collecte tournent sur trois horaires. Certains commencent à 4 h 45, d’autres à 12 h 15, et enfin les derniers débutent à 18 h 30. En plus de cela, les intérimaires sont aussi amenés à travailler au sein de l’usine en 3×8. Trois équipes qui succèdent alors pour faire tourner une usine en permanence. « D’une semaine à l’autre les intérimaires sont donc parfois amenés à changer d’horaires », assure Karine Helly.
1) Les prénoms ont été modifiés, pour respecter la volonté d’anonymat des deux intérimaires.
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