Si la loge monégasque s’est révélée il y a deux ans, ce n’est pas la première fois qu’une enceinte maçonnique existe en principauté. Flashback*.
Par Romain Chardan.
A l’image de la France, la maçonnerie s’est développée et affirmée en principauté dès le XVIIIème siècle. Comme le prouve les premiers éléments documentés datant de cette époque, un Prince et une loge ont contribué à son existence. Monaco est placé sous la protection de la France depuis 1641. A cette époque, les Princes résident souvent à Paris pour y représenter la Principauté. Honoré IV (1758-1819) s’inscrit dans cette lignée. Né à Monaco, il a passé beaucoup de temps dans la capitale française et s’est ouvert à l’esprit des Lumières. Ayant intégré la société philanthropique de Paris, il fait son entrée à la Loge maçonnique parisienne de la parfaite estime, en 1785. Son ouverture aux Lumières passe en partie par là, les loges étant des lieux de diffusion des idées nouvelles. Certains membres de sa famille, comme son beau-père, ainsi que certains de ses cousins, sont eux aussi connus pour avoir été maçons. Son passé de militaire peut également expliquer son appartenance à une loge, nombre de ses camarades de régiment étant eux aussi des frères. Grâce à son mariage avec Louise d’Aumont-Mazarin, il hérite d’un château dans les Ardennes, à Rethel. C’est dans cet édifice qu’il accepte d’héberger une loge maçonnique durant quelques temps, avant de décider d’y mettre un terme. Il ne pratique cependant jamais en principauté. Après la Révolution, il ne rentre pas à Monaco, et s’éteint en 1819 à Paris. Tout cela n’empêche pas la Principauté de connaître elle aussi un épisode maçonnique juste avant que la Révolution n’éclate.

De la même manière que le courant se diffuse assidûment en Europe et dans le monde, il touche donc Monaco. L’esprit des Lumières fait irruption dans la vie monégasque à la fin du XVIIIème siècle et une petite élite accède à ses enseignements.
Une loge au XVIIIème
La religion d’Etat était en vigueur à cette période, mais avant la Révolution, la maçonnerie et l’Eglise n’étaient pas « ennemies ». Grâce à un certificat maçonnique (voir illustration), au nom d’Antonio Straforelli, datant de 1789, l’existence d’une loge monégasque à la fin du XVIIIème siècle est ainsi avérée. Rattachée au Grand Orient d’Italie, cette loge ne devait pas excéder une dizaine de frères, et outre le nom de Straforelli, cinq autres apparaissent : Vedel, Sigaldi, Lanciarez, Amarante et Berti. Ces quelques noms représentent-ils à eux seuls l’activité maçonnique de la Principauté ? Seules leurs signatures apparaissent en tout cas sur ce document… L’existence de cette loge infirme le fait qu’Honoré IV avait interdit la maçonnerie. Il était bel et bien un prince des Lumières. Cependant, l’existence d’un temple à Monaco n’est que peu probable. L’explication la plus plausible étant que les frères se réunissaient chez un particulier. La Révolution française aurait mis un terme à cet épisode. D’autres loges sont apparues par la suite. Les amis de l’Olivier, consacrée à Monaco en 1811 et composée de membres de grandes familles monégasques dont les descendants sont d’ailleurs toujours présents à Monaco. De même, une loge anglaise, Port of Hercules, était active en principauté depuis 1924. Jusqu’à l’unification de la Grande loge monégasque en 2011.
*Les informations utilisées pour la rédaction de cet article proviennent de l’ouvrage Histoire de Monaco, et de la thèse Des Princes en Europe Les Grimaldi de Monaco, des Lumières au Printemps des Peuples, éditions Honoré Champion, rédigés par Thomas Fouilleron, Directeur des Archives du Palais et chargé de cours en histoire moderne à l’Université de Nice-Sophia Antipolis.
Les frères trois points font leur chemin
C’est en février 2011 que la Grande loge nationale régulière de la Principauté de Monaco (GLNRPM) a été consacrée par la mère de la maçonnerie, la Grande loge unie d’Angleterre. Focus.
Par Milena Radoman.
Quelque 224 frères réunis au Méridien, ça ne passe pas inaperçu… Le 8 mars dernier, deux ans après sa consécration officielle, la Grande loge nationale régulière de la Principauté de Monaco (GLNRPM) donnait sa tenue annuelle. Pour l’occasion, des délégations étrangères avaient fait le déplacement. Venant, pêle-mêle, d’Italie, Cuba, Brésil, Argentine, Andorre, Luxembourg, Gabon, ou encore de Côte d’Ivoire. Au menu, comme pour n’importe quelle association, l’adoption des rapports annuels moral et financier. Mais pas seulement. Pour la GLNRPM, qui compte aujourd’hui 240 membres, il s’agissait d’entériner le nouveau « bureau ». Aux côtés du président-Grand maître Jean-Pierre Pastor et du secrétaire Franck Nicolas, c’était la succession du vice-président (Député grand maître) Claude Boisson, qui était à l’ordre du jour. Elu conseiller national en février 2013, le président de Synergie monégasque (Horizon Monaco) a démissionné de ses fonctions le 10 septembre 2012, en pleine campagne électorale. Sans abandonner pour autant son appartenance à la GLNRPM qu’il a fondée. « Je suis fier d’être maçon, chrétien et monégasque et je le reste », avait-il déclaré à l’époque. Guy-Philippe Ferreyrolles lui a succédé. Une nomination qui tendrait d’ailleurs à démontrer qu’après certains remous dans les milieux catholiques au moment de sa création, la GLNRPM serait en voie de « normalisation ». La preuve ? Guy-Philippe Ferreyrolles est membre de l’ordre du saint sépulcre, seul Ordre de chevalerie qui perpétue l’adoubement chevaleresque pratiqué à Jérusalem dans la Basilique du Saint-Sépulcre…
Pourtant, au départ, c’était loin d’être gagné. Même si Jean Fissore, l’un des principaux membres du District Monaco aujourd’hui décédé, était, lui, membre de l’ordre de Malte, un autre ordre religieux.
« Péché grave »
L’archevêque Monseigneur Barsi, qui représente la doctrine de l’Eglise dans un Etat concordataire, avait en effet affirmé qu’il « n’est pas possible d’appartenir simultanément à l’Église catholique et à la franc-maçonnerie quelles que soient ses obédiences. » En citant une déclaration de la congrégation de la doctrine de la Foi, du 26 novembre 1983 : « Le jugement négatif de l’Église sur la franc-maçonnerie demeure inchangé parce que ses principes ont toujours été considérés comme incompatibles avec la doctrine de l’Église ; c’est pourquoi il reste interdit par l’Église de s’y inscrire. Les catholiques qui font partie de la franc-maçonnerie sont en état de péché grave et ne peuvent s’approcher de la sainte communion » (voir encadré). Il est vrai que Monseigneur Barsi avait calmé le jeu quelques mois plus tard en indiquant n’avoir rien contre « les francs-maçons. J’en connais suffisamment, je connais leur intégrité et je les respecte. » Mais la position de l’Eglise avait laissé des traces. Laissant penser que catholique ou maçon, il fallait choisir… Ce qui laisse certains frères rêveurs : « Si l’on demandait aux francs-maçons de sortir de l’Eglise lors d’une messe, elle serait vidée d’un coup… », plaisante l’un d’eux, catholique convaincu qui fut scolarisé à l’école des frères et avait prêté serment sur la Bible lors de son initiation ésotérique.
40 départs
Depuis deux ans, la grande loge monégasque a connu de nombreux mouvements internes. « Depuis le départ, 40 personnes sont parties. Elles ne partageaient pas les valeurs que nous défendons. Elles ne correspondaient pas à l’image que nous nous faisons de la maçonnerie », affirme Jean-Pierre Pastor, le grand maître de l’obédience monégasque, également consul de Monaco à Cuba. Certains frères, qui avaient visiblement des velléités peu spirituelles, se seraient faits souffler dans les bronches… « Nous avons adopté un précepte d’une maçonnerie éthique qui respecte une certaine philosophie et qui ne se met pas dans les affaires. Bref, une maçonnerie normale », ajoute Pastor. D’autres départs ont été justifiés par un non respect des règles. Exemple : « Nous sommes une maçonnerie régulière reconnue internationalement. Cela suppose de ne pas visiter des loges non reconnues. Quand on vient à savoir que des frères ne respectent pas cette règle, ils ont le choix. Ou bien ils rentrent dans le rang, l’erreur est pardonnable. Ou bien ils font le choix de quitter notre loge et de poursuivre leur chemin ailleurs », explique, implacable, le président de la GLNRPM.
« Entrebâiller la porte »
Pour entrer dans la grande loge monégasque, il faut montrer patte blanche. Même si, depuis peu, les critères ont évolué. Histoire d’« entrebâiller la porte ». Hormis la centaine de frères monégasques, peuvent ainsi adhérer les personnes résidant depuis 10 ans à Monaco (au lieu de 18 ans auparavant). « Nous avons également accepté des maçons des communes limitrophes, français ou italiens en fonction de leurs qualités morales et maçonniques. Ou des français qui travaillaient à Monaco, pour laisser entrer des gens de qualité qui, en raison des vicissitudes de la GLNF, se trouvent en porte-à-faux. » Les relations sont en effet aujourd’hui coupées avec la Grande loge nationale de France (GLNF), qui enchaîne les scandales. Déjà stigmatisée par les nombreuses affaires dans lesquelles des frères azuréens ont trempé – pointés du doigt par l’ancien procureur de la République Montgolfier –, la GLNF, qui devait « parrainer » la loge monégasque, a cumulé les bourdes. En mars 2009, François Stifani, grand maître de la GLNF, avait ainsi demandé noir sur blanc au prince Albert II d’occuper « la fonction de grand maître » de la Grande loge monégasque avec une « initiation secrète » garantie. Avant de renoncer, dans la foulée, à consacrer une obédience à Monaco… Depuis Stifani a été révoqué et la GLNF a perdu sa reconnaissance. Et il sera dur pour le nouveau grand maître Jean-Pierre Servel de remonter la pente.
Réputation sulfureuse
Car de manière générale, en 2013, la franc-maçonnerie, toutes obédiences confondues, souffre encore d’une réputation sulfureuse. Il n’y a qu’à voir les unes récurrentes des magazines qui lui sont consacrées. « Hollande et ses francs-maçons, comment les loges marquent des points », « Comment les francs-maçons manipulent les candidats », « Francs-maçons les infiltrés »… Le sujet passionne les foules et chacun se demande à quel point les « frères trois points » sont présents, actifs et influents, dans les arcanes de l’Etat. En clair, quelle est l’amplitude réelle de ce pouvoir occulte. Des questions qui viennent du secret de l’appartenance à une loge maçonnique. « C’est un fantasme. La maçonnerie a promu certaines valeurs sous la Révolution, maintenant on dit que toutes les lois viennent de la maçonnerie. On mélange le chemin philosophique et ésotérique que peut faire une personne avec sa carrière de fonctionnaire, d’homme privé, d’homme d’Etat. On peut être franc-maçon et fonctionnaire », rétorque le grand maître Pastor. Avant d’ajouter, sur le cas monégasque : « On ne peut pas dire ici que les francs-maçons dirigent tout. On est 240 sur 40 000 habitants… »
A quand le coming out ?
Dans une société qui prône la transparence, c’est sans doute le coming out des francs-maçons (en plus de celui des officiels) qui contribuera à faire tomber les a priori. Peut-être aussi l’organisation de tenues blanches, ouvertes aux profanes. Jean-Pierre Pastor, qui veut même ouvrir à terme un musée et mettre à jour d’ici la fin de l’année un site Internet documenté, s’y montre favorable : « Le jour où nous aurons notre temple, nous en organiserons. » Patience donc. La GLNRPM a fait une demande de locaux à l’administration des domaines. Sans réponse pour le moment…
« La franc-maçonnerie cultive la notion de secret »
Pour expliquer la position de l’Église contre la franc-maçonnerie, Monseigneur Barsi a déployé plusieurs arguments. Notamment le fait que « la franc-maçonnerie entretient et cultive la notion de secret, réservant son accès à quelques initiés et en désignant tous les autres comme des profanes. Dans la foi catholique, l’Évangile du Salut, proclamé et vécu par le Christ, est offert et accessible à tous. » Autre explication : « La franc-maçonnerie s’appuie sur les constitutions d’Anderson (Angleterre 1723) qui, s’inspirant de la philosophie dite « des Lumières », opposent « les Lumières de la raison » à « l’obscurantisme » de la religion, sous-entendus de l’Église catholique. Dieu n’est pas présenté comme un Dieu personnel susceptible d’entretenir des relations et une alliance avec les hommes, mais comme le « Grand Architecte de l’Univers ». Affirmer l’existence de ce « personnage » n’équivaut pas à professer la foi catholique en un seul Dieu révélé dans le mystère trinitaire du Père, du Fils et de l’Esprit Saint. »
« Pas de collusion entre maçonnerie et politique »
Pour le Grand maître de la GLNRPM, la maçonnerie relève de la sphère privée. Selon Jean-Pierre Pastor, la société ne serait toujours pas prête à ce que les francs-maçons fassent leur coming out.

Propos recueillis par Milena Radoman.
Monaco Hebdo : Certains ont parlé d’une maçonnerie VIP à Monaco ?
Jean-Pierre Pastor : La cotisation annuelle est de 240 euros. Dans les autres pays, elles oscillent entre 500 et 900 euros par an… On ne peut franchement pas parler de maçonnerie VIP…
M.H. : Guy-Philippe Ferreyrolles remplace Claude Boisson en tant que vice-président de la GLNRPM. A Monaco, il faut choisir : être maçon ou homme politique ?
J.P.P. : Les statuts prévoient une règle. Pas d’ingérence politique dans la maçonnerie et pas d’ingérence maçonnique dans la politique. On a demandé à ce qu’il n’y ait pas de collusion entre maçonnerie et politique. Claude Boisson a démissionné au moment de la campagne électorale de son poste de vice-président. J’ai nommé quelqu’un pour le substituer dès sa démission et nous l’avons installé lors de notre tenue annuelle au mois de mars. C’était important que cela se passe ainsi et ça rentre dans la philosophie de notre maçonnerie monégasque. Ça évite les on-dit, les qu’en dira-t-on, les conflits d’intérêts et c’est très bien ainsi. M. Boisson continue d’être un maçon mais n’a plus de fonctions administratives.
M.H. : On parle d’une liste menée par Franck Nicolas aux prochaines élections communales ?
J.P.P. : Ça fait la 4ème personne qui me pose la question… Je perdrais alors mon secrétaire (sourire) ? Non, honnêtement, je n’en ai pas connaissance.
M.H. : Comment voyez-vous le feuilleton à rebondissements qui perturbe la GLNF depuis 3 ans ?
J.P.P. : C’est déplorable. Quand on occupe le poste que j’occupe (Grand maître) et qu’on se trouve contesté et mis en minorité dans un ordre philosophique, on n’a pas à s’accrocher au trône. Demain, si je vois que je ne suis majoritaire qu’à un peu plus de 50 %, je ne resterai pas. Le rôle d’un grand maître est de montrer un chemin, unifier et non diviser. Il faut savoir descendre. C’est sans doute le plus dur pour les gens qui arrivent à un certain niveau de pouvoir. Maintenant, il faut attendre de voir comment Servel peut arriver à normaliser la situation. On sait qu’il y a une volonté de la GLNF de retrouver sa reconnaissance mais on n’en sait pas plus. Ça pourra prendre des années.
M.H. : Savez-vous si une Grande loge féminine va se créer à Monaco ?
J.P.P. : On connaît des sœurs de grande qualité. Je ne sais pas si elles sont assez nombreuses pour constituer une grande loge et à ce jour, on n’a pas reçu d’appel du pied pour les aider à faire quoi que ce soit. Quoi qu’il en soit, si quelque chose venait à se faire, ce ne serait pas sous l’égide de la GLNRPM, puisque que notre reconnaissance n’autorise pas la consécration de loge féminine.
M.H. : Certains maçons de Monaco préfèrent côtoyer des loges à Paris ? C’est pour être plus tranquille ?
J.P.P. : Cela peut arriver mais au fur et à mesure, ils reviennent. Ce sont surtout des frères qui ont reçu la lumière dans une grande loge et veulent poursuivre leur travail avec leurs frères. Ils veulent d’abord voir ce qui se passe, sont rassurés et certains nous rejoignent car ils sont monégasques ou résidents à Monaco. La franc-maçonnerie française n’est plus reconnue donc quand ils voyagent, ils ne peuvent plus être reçus par les autres grandes loges. Cela restreint considérablement le champ des échanges ésotériques.
M.H. : C’est le cas de hauts fonctionnaires français ou monégasques ?
J.P.P. : Je n’en connais pas (sourire). Et puis, il y a beaucoup de fantasmes sur les hauts fonctionnaires maçons. J’ai vu circuler des listes où certaines personnes qui y figuraient n’étaient pas francs-maçons.
M.H. : Dans cette société de transparence où les ministres français doivent même désormais déclarer leur patrimoine, ce secret maçonnique n’est-il pas voué à disparaître ?
J.P.P. : Le secret, c’est vous qui l’avez en vous. La démarche maçonnique est entièrement privée. Je suis franc-maçon depuis l’âge de 30 ans, ça fait 27 ans. Combien de personnes savaient que j’étais franc-maçon jusqu’au jour où j’ai fait mon coming out ? Ce n’est pas une honte. Je ne l’ai jamais nié. Pourquoi le cache-t-on ? On le cache car la société n’est pas prête.
M.H. : Aujourd’hui, on parle de tout. La société est donc prête ?
J.P.P. : Chacun fait ce qu’il veut. C’est une démarche personnelle. Si quelqu’un ne veut pas le dire, il a ses raisons. Pourquoi Cahuzac (il était membre du Grand Orient de France, N.D.L.R.) a menti ? C’est la nature humaine. On s’imagine toujours que c’est un réseau de gens affairistes, politiques, agissant dans l’ombre comme la cinquième colonne. C’est une démarche spirituelle personnelle.
M.H. : Au-delà du secret, est-ce le principe de la solidarité entre frères qui gêne ?
J.P.P. : Vous avez le même principe de solidarité au Rotary, à la Jeune chambre économique, le Lions Club, l’association des Auvergnats de Paris… Bien sûr, quand il y a une catastrophe qui survient à Cuba ou ailleurs, des maisons détruites, certains frères ont fait des dons. Comme on le ferait avec une autre association. Demain, on vient à savoir qu’un frère se retrouve au chômage et dans le besoin, on l’aide. On ne fait qu’appliquer des valeurs humaines normales qui, hélas, tendent à disparaître avec l’égoïsme moderne.
M.H. : On pense aussi au risque d’accorder un marché ou de favoriser une embauche ?
JP.P. : A Monaco, ce n’est pas le cas. Il n’y a pas de favoritisme pour les marchés ou pour les embauches. On l’a d’ailleurs fait comprendre à des frères qui n’avaient pas cet esprit. On s’est donné pour but de faire une maçonnerie qui défend les vraies valeurs maçonniques. Monaco, c’est 37 000 habitants, 2 km2. Si demain il y a une embauche favorisée, ça se saurait dans les 48 heures…
M.H. : On parle de certains secteurs où la franc-maçonnerie serait très représentée (justice, police, avocats, etc) ? Qu’en est-il à Monaco ?
J.P.P. : Nous n’avons pas de statistiques par secteur d’activité. La maçonnerie est une élite spirituelle et non financière.
« On leur prête un pouvoir qu’ils n’ont pas »
Pierre-Yves Beaurepaire est un historien français, spécialiste de la franc-maçonnerie. Pour Monaco Hebdo, il revient sur l’histoire de ce phénomène.
Propos recueillis par Romain Chardan.

Monaco Hebdo : A quand remonte le phénomène maçonnique ?
Pierre-Yves Beaurepaire : La maçonnerie n’a vraiment été documentée qu’à partir du 18ème siècle. Avant cela, nous n’avons aucune source fiable de l’existence de loges maçonniques. Tout cela n’était que toléré au départ, sauf dans certains pays scandinaves. Le phénomène s’est cependant propagé en quelques décennies à travers l’Europe et le monde.
M.H. : Comment s’est développée la maçonnerie ?
P.Y.B. : Si on prend l’exemple de la France, tout se passait bien au départ. Dans un idéal chrétien, catholique ou protestant, les frères se réunissaient dans un temple, pour y aborder différents sujets établis au préalable. Des cérémonies étaient également prévues, dans le cadre des croyances de l’époque. Dans la société d’Ancien régime, on comptait à peu près 120 000 frères maçons en France. A peu près autant qu’aujourd’hui d’ailleurs.
M.H. : Bien qu’ils soient chrétiens, le rapport à la religion est perçu comme conflictuel, pourquoi ?
P.Y.B. : Au début, tout allait bien. Certains pères abbés tenaient des réunions au sein-même de leur abbaye. Certains évêques étaient même franc-maçons. Il y a bien eu deux affaires d’excommunication par le Pape, en 1738 et 1751, mais elles étaient liées à des affaires politiques en Italie et en Espagne. Tout a ensuite changé avec la Révolution de 1789. La théorie du complot est revenue au premier plan, et tous ceux qui avaient perdu leurs repères ont accusé les maçons d’en être responsables. L’Eglise pensait d’ailleurs que les jacobins avaient été aidés par les franc-maçons.
M.H. : Que s’est-il passé après ?
P.Y.B. : Au XIXème siècle, l’Eglise catholique s’est construite sur une base d’hostilité fondamentale envers les franc-maçons. Le dogme maçonnique a, depuis cette date, été vu comme un fossoyeur de la religion, de la foi et de l’autel catholique. Cela était surtout basé sur le fait que les franc-maçons professaient un tolérantisme entre les religions, ce que l’Eglise n’acceptait pas. Il s’est passé la même chose en Russie quand l’Empire soviétique s’est effondré : l’Eglise orthodoxe y a vu un complot judéo-maçonnique. En parallèle, la maçonnerie s’est radicalisée, et s’est mise à « bouffer du curé », comme on dit dans le milieu.
M.H. : Qu’en est-il aujourd’hui ?
P.Y.B. : Tout cela s’est bien calmé. Déjà, depuis qu’il n’y a plus vraiment de parti catholique en France, la maçonnerie a levé le pied. La situation est par exemple plus compliquée en Belgique où il y a un fort parti catholique. Le Grand Orient de Belgique continue de « bouffer du curé »…
M.H. : Pourquoi parle-t-on d’une société secrète ?
P.Y.B. : On ne peut pas vraiment dire que la maçonnerie est une société secrète, surtout ces derniers mois. Je dirai plutôt qu’il s’agit d’une société discrète, même si elle fait beaucoup de bruit. Chacun est libre de se déclarer maçon s’il le veut, ce n’est pas interdit. Mais comme les gens spéculent sur ce qui s’y passe, cela devient compliqué. Cette idée de spéculation vaut pour toute société qui fait jaser parce qu’on ne sait pas ce qui s’y passe. Dès lors qu’un rideau est posé, cela suffit à donner matière au n’importe quoi. On prête souvent un pouvoir aux maçons qu’ils n’ont pas.
M.H. : Quelles sont les valeurs maçonniques ou comment est-il possible de les définir ?
P.Y.B. : C’est une question importante, c’est même la seule question que le franc-maçon doit se poser, puisque son travail maçonnique est conçu comme le polissage de la pierre brute (présente dans le temple) avec les outils (équerre, truelle, compas, fil à plomb) dont il apprend l’usage symbolique, bien sûr, au cours des travaux de loge. Celle-ci se définit comme une école de perfection morale et d’apprentissage des vertus individuelles et collectives, civiques et morales (plus les vertus chrétiennes pour les loges du XVIIIème siècle). La fraternité et l’égalité sont des valeurs cardinales de la franc-maçonnerie, comme l’harmonie. L’idée est d’apaiser les rapports sociaux, de se poser en laboratoire de la reliance dans un monde déchiré par les tensions et jalousies. Symboliquement le franc-maçon abandonne sur le seuil du temple ses « métaux », c’est-à-dire ses vaines ambitions profanes.
M.H. : Quid du secret maçonnique ?
P.Y.B. : Le secret maçonnique distingue fondamentalement la franc-maçonnerie du secret politique des sociétés de type conspirationniste ou subversive. La franc-maçonnerie est au contraire d’une société secrète, une « société à secrets », à l’image des cultes à mystères de l’Antiquité (Eleusis par exemple*) qui ne réunissent que des initiés. Le secret maçonnique, c’est le secret de l’initiation partagée qui distingue radicalement les franc-maçons (les élus) des profanes. Il distingue ceux qui ont accès à la lumière de ceux qui vivent dans l’obscurité des ténèbres. Ce secret, le franc-maçon apprend à le connaître au fur et à mesure de son cheminement initiatique, au fur et à mesure qu’il polit la pierre brute, en fait sa propre humanité avec ses aspérités qui renvoient aux imperfections de l’homme. Ordo ab chao (en latin, l’ordre à partir du désordre), le secret de l’initiation fait sortir le nouvel initié du chaos et lui ouvre un long chemin, semé d’embûches, vers la lumière.
M.H. : Quelles sont les grandes loges maçonniques en France ?
P.Y.B. : Les deux grandes obédiences rivales, le Grand Orient de France (GODF, laïc et engagé dans les combats de la cité) et la Grande Loge Nationale Française (GLNF) se disputent la première place avec chacune plus de 40 000 membres. La Grande Loge de France, elle, n’a pas les positions raides de la GLNF par rapport à la régularité maçonnique, mais elle se distingue du GODF par son attachement aux travaux symboliques. Après, il y a l’ordre mixte universel du Droit humain qui n’est pas une obédience française et la Grande Loge Féminine F qui, comme son nom l’indique, est une obédience exclusivement féminine. Suivent une poussière de petites obédiences souvent issues de scissions des obédiences précédentes.



