mercredi 18 mai 2022
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Monseigneur Barsi : « Le contrat de vie commune n’est pas un mariage bis ou au rabais »

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Le 19 juin 2019, lors de la Fête-Dieu, Monseigneur Bernard Barsi a célébré ses 50 ans d’ordination sacerdotale. Contrat de vie commune, dépénalisation de l’avortement, travail dominical, scandales des abus sexuels et évolution de l’église… L’archevêque de Monaco a répondu à nos questions. Interview.

Le vote du projet de loi sur le contrat de vie commune (CVC) a été reporté au mois d’octobre : quelle est votre réaction ?

L’Eglise souhaite que ce contrat s’ouvre à la famille. Je pense qu’il ne faut pas faire une loi de circonstance. Elle doit être faite de manière large. D’ailleurs c’est le rôle de la loi. Elle est générale. On ne fait pas des lois selon les catégories de personnes. Mon idée, c’était de dire qu’il faut l’ouvrir. Parce qu’il y a des situations diverses. Il y a des familles qui prennent en charge un père, une mère, un frère ou une soeur handicapé(e) ou âgé(e). Ça pose des problèmes.

C’est-à-dire ?

J’ai eu le cas d’une personne venue habiter chez son père handicapé. Elle ne voulait pas le mettre en maison de retraite. Elle a abandonné son appartement. Au décès de son père, le bail du logement était au nom de celui-ci. Finalement, elle s’est retrouvée en difficulté. Mais on l’a aidée.

Qu’attendez-vous de ce texte ?

Il ne faut pas une loi singeant le mariage. Ce n’est pas un mariage bis ou au rabais. Il faut donc le mariage d’un côté, c’est-à-dire l’union d’un homme et une femme. Après, il y a des circonstances particulières. Par exemple, il y a des couples homosexuels, hommes ou femmes. Le contrat de vie commune doit garantir l’assistance entre deux personnes. Notamment si l’une d’elle vient à être malade ou mourir.

Comprenez-vous l’opposition entre le gouvernement et le Conseil national ?

Oui et non. Y a-t-il des raisons politiques ou électorales ? Je pose la question.

Vous allez intervenir ?

Pour ma part, j’ai donné mon point de vue. Maintenant, ce n’est pas moi qui fais la loi. Le gouvernement et le Conseil national doivent prendre leurs responsabilités. Je crois qu’il faut arriver à un consensus. Il faut se parler, sinon c’est la guerre.

La proposition de loi initiale sur le contrat de vie commune était une menace pour le mariage ?

Oui, je le pense. Il faut tout de même conserver le mariage comme une institution. Et la famille, qui est le fondement de la société.

Le 12 juin 2019, les élus du Conseil national ont voté à l’unanimité la proposition de loi sur la dépénalisation de l’avortement : quelle est votre réaction ?

Je pense que ce texte est un bon équilibre. La dépénalisation est favorable pour les femmes. L’Eglise, elle-même, fait miséricorde à la femme. La prison n’est pas l’unique réponse à apporter à la détresse d’une femme qui a avorté.

Faut-il davantage soutenir ces femmes ?

J’ai demandé qu’il y ait une aide aux femmes gardant les enfants. La principauté s’honorerait d’avoir un vrai accompagnement pour toutes les femmes en difficultés. Il y a tout de même des avancées. Mais une action supplémentaire serait la bienvenue. Le gouvernement et le Conseil national sont d’accord.

Faut-il davantage sensibiliser les jeunes sur l’avortement ?

L’avortement, c’est la solution la plus catastrophique. Il faut donc prévenir les jeunes. L’éducation sexuelle de la jeunesse est primordiale. Dans nos échanges, tout le monde a convenu qu’il fallait agir. Nous avons été force de proposition. Notamment sur des formations qui existent. Nous avons été entendus par le gouvernement et le Conseil national. Des actions vont être entreprises en termes d’éducation affective et sexuelle. Il y a un consensus qui se dégage.

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« L’avortement, c’est la solution la plus catastrophique. Il faut donc prévenir les jeunes. L’éducation sexuelle de la jeunesse est primordiale »

Légaliser l’avortement remettrait-il en cause le catholicisme comme religion d’État ?

La protection de la vie est un fondement de la foi chrétienne. Si la principauté votait un tel texte, elle se mettrait en dehors de la communauté. Et la religion catholique d’État n’aurait plus raison d’être. Le Saint-Siège dit « que ceux qui votent de telles lois seront excommuniés. » Vous vous rendez compte des conséquences ? Il faut dire les choses telles qu’elles sont. Nous avons une constitution. En légalisant, il faudrait tout bouleverser.

Le 24 juin 2019, la majorité des élus a voté le projet de loi amendé sur l’ouverture dominicale des commerces de détail : qu’en pensez-vous ?

Je pense que l’argent ne doit pas tout commander. Pour les chrétiens, le dimanche, c’est le jour du Seigneur. C’est aussi un jour qui permet aux familles de se retrouver. Il y a aussi les loisirs, et les activités sportives. Si chacun prend son congé dans la semaine, alors la famille ne pourra plus se rassembler.

Cette ouverture dominicale peut permettre de doper l’économie locale ?

Si vous avez 100 euros, ce jour supplémentaire ne vous incitera pas à dépenser plus. Du lundi au samedi, on peut largement faire ses courses.

Du coup, vous regrettez le vote sur l’ouverture dominicale ?

Oui, je le regrette. On n’a pas réussi à se faire entendre. Il y avait des lobbys plus forts que nous. Sur ce sujet, nous étions d’accord avec l’Union des syndicats de Monaco (USM). Néanmoins, nous avons été entendus sur les aspects du paiement, des indemnités, etc. Notre crainte, c’est une banalisation de cette journée du dimanche. Un jour, on se demandera : « Pourquoi faut-il payer plus les salariés le dimanche ? »

Êtes-vous dans une démarche conflictuelle ?

Absolument pas. On nous demande notre avis. Nous affirmons juste notre position. Nous ne cherchons pas à mettre de l’huile sur le feu. À Monaco, je ne pense pas qu’il y ait des rapports de force sur les sujets de société. Dans la réalité, il y a des discussions. Peut-être que certains souhaiteraient qu’il en soit autrement. Les opinions sont variées, et nous les respectons.

Depuis des années, l’Eglise fait face à des scandales d’abus sexuels : comment réagissez-vous ?

Nous devons bannir toutes ces pratiques scandaleuses. Longtemps, on a caché le problème. Il fallait protéger les institutions, en faisant taire les victimes. En novembre 2000, une réunion des évêques de France a abordé le sujet de la pédophilie. C’est le pape Benoît XVI qui a pris les premières mesures.

Y a-t-il eu une suite ?

Fin février 2019, il y a eu une rencontre avec le pape François. Nous étions environ 180 à 200 évêques. Il y avait un évêque par pays. Nous avons évoqué les problèmes d’abus sexuels commis par des représentants de l’église. Le pape a demandé que l’on mette de l’ordre.

Y a-t-il un dialogue entre prêtres ?

Absolument oui. À Monaco, nous nous réunissons une fois par mois. Psychologiquement, ce n’est pas évident aussi pour les prêtres. Ils ont besoin d’avoir des repères face à ces situations. J’ai envisagé de faire une cession avec des intervenants spécialistes, en septembre ou novembre.

Face aux abus sexuels, quelles sont vos actions ?

Si je suis en connaissance de tels actes, je dois avertir le procureur. En confession, c’est plus délicat. En tout cas, on ne donne pas l’absolution. On doit inviter la personne à aller voir le procureur.

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« Si je suis en connaissance de tels actes [d’abus sexuels — N.D.L.R.], je dois avertir le procureur. En confession, c’est plus délicat. En tout cas, on ne donne pas l’absolution. On doit inviter la personne à aller voir le procureur »

Et pour les victimes ?

Le diocèse a créé une cellule d’écoute pour les victimes d’abus sexuels. Nous avons cherché à remettre celles-ci au centre. Lors d’une cession à laquelle j’ai assisté, certaines victimes sont venues témoigner anonymement. C’était important. En 19 ans, je n’ai jamais été confronté à ces problèmes. Mais il y a des résidents qui ont dû affronter ces abus ailleurs. Nous avons une cellule de soutien de quatre personnes. Elle est composée d’un médecin, d’un magistrat, d’une psychologue et d’un prêtre. Pour venir en aide aux victimes, une ligne téléphonique a été mise en place. Idem pour l’adresse de messagerie (1). Il faut libérer la parole. C’est ce que le pape François a demandé de faire. Parallèlement, j’ajoute que la victime peut engager une procédure judiciaire.

En 50 ans, est-ce que l’Eglise a évolué au niveau sociétal ?

Oui. Nous passons d’une église faite de foi de tradition à celle de conviction. Comme chrétiens, nous sommes peut-être moins nombreux. Mais les fidèles sont beaucoup plus motivés. On ne vient plus à la messe par tradition. Je remarque que les laïcs prennent davantage de responsabilités. Je souhaite que prêtres et laïcs travaillent encore plus ensemble. Dans la société, ce qui me frappe, c’est l’individualisme. Il y a moins de solidarité entre les gens.

Il y a aussi le problème de la crise des vocations ?

C’est évident qu’il y a une crise. Les prêtes sont moins nombreux. À Monaco, il y a des jeunes qui s’interrogent sur une éventuelle vocation. C’est compréhensible. J’ai eu les mêmes interrogations à leurs âges. Mais je pense qu’il faut avancer, et ne pas avoir peur. Sinon on aura des regrets toute sa vie.

Comment expliquer cette crise des vocations ?

Il y a une baisse au niveau de la foi. Il y a aussi moins d’enfants dans les familles. L’argent peut également être un frein. Être prête est moins flatteur qu’autrefois.

Comment l’Eglise tente-t-elle de faire face à cette crise des vocations ?

En France, on fait appel à des prêtres extérieurs. Les évêques font des contrats de 5 ans avec des prêtres étrangers. Ils viennent notamment d’Afrique ou de Pologne. À Monaco, on n’a pas trop de problème.

Les positions de l’Eglise sont parfois perçues comme des freins aux évolutions sociétales : que répondez-vous aux critiques ?

La foi chrétienne doit avoir une action dans la vie. Sinon, on vit dans les nuages. C’est la conception que j’ai de l’homme et de sa dignité. Parfois, nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde. Chacun a une façon de voir les choses. C’est la société actuelle avec tout son pluralisme. Je demande à être respecté dans ce que je crois, comme je respecte les autres. Écouter, c’est quelque chose d’important. Après, c’est au législateur de trancher.

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