vendredi 6 mars 2026
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«?Il faut un réel partenariat
entre le Nord et le Sud?»

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Serge Telle et Hassan Aourid
Serge Telle et Hassan Aourid © Photo Monaco Hebdo.

Serge Telle et Hassan Aourid, respectivement ambassadeur de France chargé de l’Union pour la Méditerranée et professeur de sciences politiques à l’Université de Rabat, étaient reçus par la Monaco Méditerranée Foundation. Interview.

Monaco Hebdo?: Quelle est votre vision du printemps arabe??
Hassan Aourid?: Ce ne fut pas une surprise. La teneur des événements a surpris. Le monde arabe vivait dans une situation bloquée avec une mainmise de l’oligarchie. En marge de ce monde officiel, il y avait une société civile très active. La révolution couvait. Quand en novembre 2010, le Parti national démocratique de Hosni Moubarak, qui était alors président, a raflé tous les sièges au parlement égyptien, c’était surréaliste. Comme dirait Shakespeare, « un ciel lourd a besoin d’une éclaircie ». La tempête a eu lieu et l’idée fondamentale qu’il faut en retenir, c’est que le monde arabe existe. Le printemps arabe est appelé à durer. Les problèmes qui n’ont pas été résolus après l’indépendance des pays concernés reviennent.
Serge Telle?: L’Europe a eu une importance capitale dans le printemps arabe, notamment en Egypte et en Libye. C’est une chance pour l’Europe de repenser ses relations avec le monde arabe, de dépasser les visions post-coloniales. Le printemps arabe a redonné sa fierté à la population arabo-musulmane.

M.H.?: Avec le printemps arabe, l’Union pour la Méditerranée doit-elle être repensée??
S.T.?: On a largement refondé l’UPM. La photo de 2008 est dépassée. L’Europe ne peut pas faire l’économie d’une relation privilégiée avec le monde arabo-musulman. Il faut probablement revoir le cadre institutionnel et réinventer les outils. Nous avons de grands projets dans plusieurs domaines. Il faut un réel partenariat, faire mieux et plus avec les régimes qui arrivent. Des questions se posent?: comment répondre aux besoins de justice de ces sociétés qui étaient totalement bloquées?? Comment apporter du travail aux chômeurs diplômés de ces pays?? Il faut que l’Europe, via l’UPM, y réponde. Les révolutions se sont faites sur des revendications démocratiques. Les partis islamistes ne sont pas des partis libéraux. Ils ne veulent pas d’une démocratie à l’occidentale mais il peut y avoir différentes formes de démocraties. Les sociétés arabo-musulmanes sont en train de créer leur propre modèle.
H.A.?: Il y a eu une phase cruciale de la vision du monde arabe par l’Occident avec le 11 septembre 2001. On était devenus peu regardants sur les droits de l’Homme pourvu qu’on coopère. Cette approche sécuritaire pouvait se concevoir. Cette parenthèse s’est refermée avec le printemps arabe. Nous vivons une nouvelle donne. L’UPM ne peut pas réussir s’il n’y a pas de coopération entre les pays riverains du Sud. On a besoin d’un cadre. Je crois au rôle de la France et des pays latins pour y parvenir.

M.H.?: Vous disiez que le printemps arabe était amené à durer. En Egypte, ceux qui ont fait la révolution sont divisés sur l’armée qui est au pouvoir actuellement.
H.A.?: Tout changement entraîne un mouvement contre-révolutionnaire. Les lendemains des révolutions seront très durs et les déceptions grandes. Jusqu’à présent, on s’est contenté de slogans mais il n’y a pas de cadre de pensée, pas de programme. Par exemple, les islamistes font de la bonne gouvernance mais il y a une certaine indigence en termes d’idées.
S.T.?: Sur le plan historique des vingt dernières années, on retiendra deux choses?: la chute du mur de Berlin et le printemps arabe. Mais une révolution, ce n’est jamais du café expresso.

M.H.?: N’est-ce pas compliqué de former une union à 43 pays?? Peut-on attendre de l’UPM qu’elle soit l’équivalent du Mercosur ou de l’Asean??
S.T.?: Ce qui nous rapproche est plus important que ce qui nous divise. Dans les pays du Nord, la croissance ralentit alors qu’elle s’accroît dans ceux du Sud. Il y a beaucoup de jeunes au Sud alors que le Nord est plutôt en phase de vieillissement. Il y a au Sud, les matières premières et au Nord, la technologie et le savoir-faire. Le Nord et le Sud peuvent incroyablement se compléter. Notre intérêt, c’est de créer un grand pôle de développement euro-méditerranéen. Par exemple, ce serait formidable de créer une communauté de l’énergie euro-méditerranéenne. Le monde de demain ne se fera tout seul. Pour l’Europe, il n’y a pas vraiment d’autre politique étrangère possible que la coopération avec le Sud. Nous n’avons aucune influence en Asie ou en Amérique.
H.A.?: La mondialisation a mis l’accent sur le secteur tertiaire. Il y a des choses à faire en commun. Il y a notamment un très fort potentiel agricole au Maroc. Le seul problème réside dans la commercialisation des produits tirés de cette agriculture. L’Occident est en nous par le biais de la culture et le monde arabo-musulman est en Occident par le biais de l’énergie.

M.H.?: Quels sont les liens entre les deux rives aujourd’hui??
S.T.?: Il y a environ 25 à 30 millions d’arabo-musulmans en Europe. Et à voir tant de liens culturels et humains entre les deux rives, je pense que la thèse du choc des civilisations de Huntington est fausse.
H.A.?: Je suis tout à fait d’accord. Cela dit, on parle de moins en moins bien français au Maghreb. Les gens qui ont été formés à la française sont détachés, ils n’ont pas de prise sur l’évolution de la société. Ils ne seront jamais portés par le peuple. Il y a un risque que les élites politiques de demain au Maghreb ne soient ni francophones ni francophiles. La langue de l’élite politique n’est plus le français. Il faudrait peut-être que l’on revoit la politique de coopération culturelle, qu’on démocratise l’enseignement du français au Maghreb. Les nouvelles élites politiques sont plus ancrées dans la société arabo-musulmane. Il faudrait peut-être qu’en France, des représentants politiques puissent aussi s’adresser en arabe. Il y a par exemple des maires de grandes villes comme Rotterdam en Hollande et en Belgique qui parlent arabe.

M.H.?: Le ministre de l’Intérieur Claude Guéant, ne semble pas du même avis quand il dit que « toutes les civilisations ne se valent pas ». Ce type de propos peut-il avoir une incidence sur le dialogue euro-méditerranéen??
H.A.?: Sa phrase est un non-événement. Il ne faut pas exagérer, ce n’est pas une déclaration qui va mettre en péril le dialogue entre les deux rives. Il existe des rapports entre gens intelligents pour voir autrement, au dessus de ça. Toutes les civilisations ont un rapport différent à la nature ou à l’homme. Tous les hommes ne mangent pas avec des fourchettes, certains mangent avec les mains. Ce n’est pas pour autant que leur civilisation est inférieure. M. Guéant a donné son opinion. Je parlerai davantage de civilisations différentes sans établir de classement entre elles.

M.H.?: Un dernier mot sur l’UPM. Pourquoi ne dit-elle rien sur la situation en Syrie??
S.T.?: Parce que la Syrie évolue désormais en dehors de l’Union pour la Méditerranée. Elle s’est retirée après le premier train de sanctions adopté à son encontre par l’Europe.

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