dimanche 14 août 2022
AccueilActualitésSociétéFrançois Fantin : « Sans subventionnement, on ne sait pas développer le covoiturage »

François Fantin : « Sans subventionnement, on ne sait pas développer le covoiturage »

Publié le

Près de deux ans après son lancement en septembre 2020, comment se porte le covoiturage à Monaco ? François Fantin, directeur régional du développement PACA-Monaco-Auvergne-Rhône-Alpes de Klaxit, a répondu aux questions de Monaco Hebdo.

Comment avez-vous été choisi par le gouvernement monégasque ?

Depuis quelques années, Monaco avait un opérateur de covoiturage. Cet opérateur était géré par une entreprise qui s’appelait iDVROOM, une filiale de la SNCF. Cette filiale de la SNCF a été rachetée par Klaxit en 2019. C’est comme ça que nous avons eu les premiers contacts avec la principauté. Nous avions une méthodologie de déploiement et une application très différente d’iDVROOM. Nous avons donc travaillé avec Monaco sur notre façon de fonctionner, afin d’enfin parvenir à faire fonctionner le covoiturage en principauté.

Quel est le chiffre d’affaires 2021 et le nombre de salariés employés par Klaxit ?

Nous sommes 60 collaborateurs chez Klaxit. Le chiffre d’affaires n’est pas communiqué.

Quelles sont les villes où vous enregistrez le plus d’utilisateurs et de trajets ?

Dans le Top 10 des collectivités françaises tous opérateurs confondus, 7 utilisent la méthodologie Klaxit Mobilités, également déployée à Monaco. Au mois de mai 2022 [Les données de juin 2022, tous opérateurs confondus, n’étaient pas encore disponibles alors que Monaco Hebdo bouclait ce numéro, le 26 juillet 2022 — NDLR], les premiers étaient Rouen, Montpellier, Metz, Angers, et Nantes.

« Le marché actuel porte sur la période de janvier 2022 à décembre 2023. Celui-ci était d’un montant initial de 390 000 euros. Toutefois, des budgets rectificatifs ont été prévus, afin de suivre la croissance du covoiturage depuis mars 2022 »

Comment Klaxit est-il rémunéré ?

Klaxit a obtenu le marché avec le gouvernement monégasque pour une durée de deux ans, soit jusqu’en décembre 2023. Ce contrat fixe notamment l’accompagnement de la principauté et l’accompagnement des employeurs. C’est aussi la principauté qui finance la partie applicative, ainsi que les subventions versées pour les trajets. Le marché actuel porte de janvier 2022 à décembre 2023. Celui-ci était d’un montant initial de 390 000 euros. Toutefois, des budgets rectificatifs ont été prévus, afin de suivre la croissance du covoiturage depuis mars 2022.

Fin 2023, un nouvel appel d’offres sera lancé, et vous serez mis en concurrence avec d’autres applications, comme Karos ou Blablacar Daily, par exemple ?

Il devrait y avoir un renouvellement de ce marché. Il existe une tranche optionnelle dans ce marché, qui est déjà intégrée. Cela étant, nous ne sommes pas encore en décembre 2023. Mais s’il devait y avoir une remise en concurrence, il n’y a aucune raison pour que Klaxit ne soit pas présent. Le travail réalisé ces deux dernières années nous semble important à conserver, et à poursuivre.

Klaxit a été lancé à Monaco en septembre 2020 : quelle a été votre stratégie pour parvenir à développer le covoiturage en principauté ?

Pour réussir, il faut s’appuyer sur une vraie méthodologie. Aujourd’hui, c’est ce que nous faisons dans plus de 35 collectivités, un peu partout en France. Plusieurs sujets doivent être mis en place. Il y a notamment tout ce qui relève de la communication. Concrètement, le covoiturage est une question d’offres et de demandes. Donc, plus on aura de monde sur notre application, et plus on pourra espérer faire des mises en relation entre les conducteurs et les passagers. Il faut avoir beaucoup de monde sur l’application, pour éviter d’avoir cet effet décevant, lorsqu’on ne trouve personne qui correspond au trajet recherché.

Comment éviter cela ?

Notre volonté a été d’avoir une communication forte sur deux grands axes. Le premier axe, c’est l’accompagnement des principaux employeurs de la principauté. À travers eux, l’objectif est d’aller toucher directement leurs salariés. Avec Monaco, Klaxit est centré sur les trajets entre le domicile et le travail. Nous accompagnons aujourd’hui tous les employeurs adhérents du pacte national pour la transition énergétique. Cela représente 25 employeurs. Ce sont les plus gros employeurs de Monaco, avec notamment le gouvernement monégasque, Carrefour Monaco, la Société des bains de mer (SBM), SBM Offshore, la plupart des grands hôtels… Pour chacun de ces employeurs, nous avons adapté notre communication pour aller toucher un maximum de salariés. Pour cela, nous mettons en place des animations sur site pour les plus gros, ou encore des formations de référents, afin d’avoir des relais au sein des entreprises, pour mieux faire connaître l’application Klaxit. Cette action nous permet d’atteindre les salariés de l’administration, ainsi que les salariés du secteur privé.

« 1 750 personnes utilisent Klaxit. Cela signifie qu’ils ont fait du covoiturage au moins une fois par an. Depuis notre lancement, en septembre 2020, nous avons fait un peu plus de 50 000 trajets. En juin 2022, nous avons fait 7 830 trajets. En semaine, nous sommes autour de 400 trajets par jour »

Quoi d’autre ?

Nous travaillons aussi avec la principauté sur la communication à destination du grand public. L’objectif est de venir toucher « Monsieur et Madame tout le monde », qui viennent travailler chaque jour en principauté. Cela nous permet d’élargir au maximum le nombre de personnes touchées.

Quel est l’objectif ?

L’objectif est de parvenir à atteindre une masse critique, c’est-à-dire un nombre d’utilisateurs suffisant pour avoir un pourcentage suffisant de passagers qui trouvent un trajet correspondant à leur demande.

Cette masse critique est estimée à combien pour Monaco ?

Nous avons atteint un niveau très élevé, puisque 94 % des utilisateurs passagers trouvent un trajet aller et retour qui correspond à leur demande. Nous avons plus de 3 500 inscrits sur la principauté, donc les mises en relation sont plus faciles.

Deux ans après le lancement de Klaxit, vous avez combien d’inscrits, et surtout, combien d’utilisateurs réguliers ?

Aujourd’hui [cette interview a été réalisée le 13 juillet 2022 — NDLR], 1 750 personnes utilisent Klaxit. Cela signifie qu’ils ont fait du covoiturage au moins une fois par an. Depuis notre lancement, en septembre 2020, nous avons fait un peu plus de 50 000 trajets. En juin 2022, nous avons fait 7 830 trajets. En semaine, nous sommes autour de 400 trajets par jour.

« 94 % des utilisateurs passagers trouvent un trajet aller et retour qui correspond à leur demande. Nous avons plus de 3 500 inscrits sur la principauté, donc les mises en relation sont plus faciles »

C’est mieux qu’en juin 2020, avec un contexte sanitaire plus strict, à cause de la pandémie de Covid-19 ?

Nous sommes passés d’un extrême à l’autre. Nous avons traversé une crise liée au Covid, marquée par le télétravail et la crainte de l’autre. Tout ça ne poussait évidemment pas à une pratique régulière du covoiturage. Et puis, on est passé à un autre extrême. Avec la hausse du prix des carburants, les gens cherchent des solutions. Le covoiturage leur semble une solution adaptée à leur besoin d’économies. Depuis mars 2022, la communication mise en place nationalement et localement autour du covoiturage est devenue plus forte. Tout cela nous amène à de meilleurs résultats depuis le mois de mars 2022. En juin 2022, nous avons fait 7 830 trajets sur la principauté. Or, en janvier 2022, 737 personnes avaient utilisé au moins une fois Klaxit. En février 2022, nous étions autour de 2 200 trajets. Depuis janvier 2022, nous avons gagné 1 000 utilisateurs supplémentaires. Et on continue actuellement sur cette tendance.

Mais Monaco compte plus de 53 000 salariés, et parmi eux, plusieurs dizaines de milliers continuent de venir travailler en voiture seuls : il reste donc un gros travail à faire ?

Une grosse partie du travail va consister à continuer la communication mise en place chez les employeurs de la principauté, sans oublier la communication destinée au grand public. Le bouche-à-oreille fonctionne bien à Monaco, aussi. Aujourd’hui, nous avons 3 500 inscrits, mais il y a encore des dizaines de milliers de personnes qui viennent chaque jour à Monaco tout seuls dans leur voiture. Notre masse critique nous permet de faire venir du monde sur Klaxit, parce qu’ils vont trouver des solutions. Maintenant, il faut répéter les messages.

À Monaco, comment a évolué le nombre d’utilisateurs et le nombre de trajets de juin 2021 à juin 2022 ?

En juin 2021, nous réalisions 1 280 trajets via l’application Klaxit, contre plus de 7 830 trajets en juin 2022. En juin 2021, nous comptions 446 personnes ayant covoituré via l’application Klaxit au moins une fois, contre 1 700 en juin 2022.

Depuis le lancement de Klaxit, combien de kg de CO2 ont été économisés ?

Depuis septembre 2020, 130 000 kg de CO2 ont été économisés.

« Le bouche-à-oreille fonctionne bien à Monaco, aussi. Aujourd’hui, nous avons 3 500 inscrits, mais il y a encore des dizaines de milliers de personnes qui viennent chaque jour à Monaco tout seuls dans leur voiture »

Finalement, qu’est-ce qui est compliqué avec le covoiturage ?

Le covoiturage représente un énorme changement de mentalité. On vise des personnes qui, depuis 5, 10, 15, 20, ou 25 ans viennent en voiture au même endroit pour travailler. Dans leur grande majorité, ils n’ont jamais pris les transports en commun. Pas de train, ni de tram, de bus, ou de métro non plus. Cet « autosoliste » qui vient travailler chaque jour tout seul dans sa voiture, représente la cible dure de la mobilité. Si on propose à un usager des transports en commun une trottinette électrique parce que c’est plus rapide, il la prendra. Comme il est familier des transports en commun, et peut-être des nouvelles mobilités, cela facilite les choses. La cible que nous visons, ne connaît pas les prix des transports en commun, et se désintéresse de toutes les applications de mobilité, puisqu’il a sa voiture dans son garage.

Comment faire pour convaincre cette “cible” ?

Il y a un très fort besoin d’explications. Il faut leur expliquer pourquoi ils ont intérêt à se lancer dans le covoiturage. Il y a aussi un besoin de répétition extrêmement important. En marketing, on dit souvent qu’il faut qu’un message soit entendu quatre fois pour qu’on commence à le comprendre.

Par ailleurs, nous sommes également en discussion avec la métropole de Nice, sachant que nous avons aussi des partenariats en cours avec le pays de Grasse et Cannes pays de Lérins. Ce qui nous permet d’avoir des communications plus globales.

Covoiturage klaxit
« En covoiturage quotidien, aujourd’hui Monaco fait plus de trajets que Nice, ou que Marseille. Monaco est le territoire de la région Sud qui fait le plus de trajets. » François Fantin. Directeur régional du développement PACA-Monaco-Auvergne-Rhône-Alpes de Klaxit. © Photo DR

Entre septembre 2020 et juillet 2022, combien d’entreprises monégasques sont devenues partenaires de Klaxit ?

La progression des entreprises monégasques partenaires de Klaxit n’est pas très importante, parce que la plupart des gros employeurs nous ont tout de suite rejoints. Un véritable travail collaboratif s’est mis en place dès le départ, en septembre 2020. Une vingtaine d’entreprises ont été immédiatement partenaires de Klaxit. Aujourd’hui, nous travaillons avec une trentaine d’entreprises de la principauté. Cette trentaine d’entreprises représente un réservoir d’environ 10 000 salariés et agents de l’État. Nous allons continuer à former des référents, probablement chez de plus petits employeurs.

Il y a près de 4 000 entreprises à Monaco : qu’est-ce qui freine ces entreprises face au covoiturage et à Klaxit ?

Difficile à dire. Nous avons mis en place à Monaco un système qui fonctionne, et qui attire les employeurs, parce que ça leur permet de proposer des solutions à leurs collaborateurs. Les employeurs ont intérêt à s’engager, car la solution est financée par l’État monégasque, et les trajets sont gratuits pour les utilisateurs. Un passager ne paie pas son trajet sur l’application Klaxit, car c’est la principauté qui les subventionne, à hauteur de 1,50 à 3 euros par passager et par trajet réalisé. Ce subventionnement de l’État monégasque doit permettre d’inciter les gens à tester le covoiturage.

« Les employeurs ont intérêt à s’engager, car la solution est financée par l’État monégasque, et les trajets sont gratuits pour les utilisateurs. Un passager ne paie pas son trajet sur l’application Klaxit, car c’est la principauté qui les subventionne, à hauteur de 1,50 à 3 euros par passager et par trajet réalisé »

Malgré ces incitations économiques, il reste donc beaucoup à faire ?

Il faut être conscient des résultats sur la principauté. Ça reste une goutte d’eau, parce que c’est encore le début de l’histoire du covoiturage. On est en pleine croissance. Il existe un Observatoire national du covoiturage quotidien. Cet Observatoire étudie tous les trajets faits par le biais des applications de covoiturage, que ce soit Blablacar Daily, Klaxit, ou d’autres. En covoiturage quotidien, aujourd’hui Monaco fait plus de trajets que Nice, ou que Marseille. Monaco est le territoire de la région Sud qui fait le plus de trajets. C’est le début de l’histoire, et quelques centaines de trajets par jour ça peut paraître peu par rapport aux plus de 50 000 personnes qui viennent tous les jours. Mais Monaco fait plus de trajets de covoiturage que Nice.

Blablacar juge que, sur une courte distance, les conducteurs peuvent gagner de 100 à 120 euros par mois, alors que chez Karos, on estime la rémunération moyenne des chauffeurs à 97 euros mensuelle : et chez Klaxit ?

À Monaco, les trajets sont subventionnés entre 1,50 et 3 euros par passager et par trajet. Donc tout dépend du paramétrage financier mis en place par la collectivité. C’est donc la principauté qui a la main. Pour atteindre 120 euros par mois, il faut faire un trajet quotidien de 20 kilomètres avec un passager. Dans le cas de Monaco, si le conducteur fait 30 kilomètres avec trois passagers, il gagne beaucoup plus que ça encore.

Le gouvernement monégasque a mis en place une incitation financière jusqu’à fin 2023 : ne craignez-vous pas que le soufflet ne retombe début 2024, si ce dispositif de subventionnement n’est pas reconduit ?

Aujourd’hui, le subventionnement est une obligation dans le covoiturage. Sans subventionnement, on ne sait pas développer le covoiturage. Donc le travail que nous faisons avec Monaco, c’est de développer massivement le covoiturage. Ensuite, le covoiturage aura besoin de subventionnements, à des niveaux potentiellement différents de ce qu’ils sont aujourd’hui. Peut-être sur des modèles d’abonnements, ou à des niveaux de rémunération des conducteurs moins importants. Cela doit être pensé en fonction de l’ambition que l’on se donne et du budget des collectivités, bien sûr. Comme la plupart des mobilités, le covoiturage a besoin d’un subventionnement. C’est ça qui fait que l’on arrive à faire que cette goutte d’eau grossisse un petit peu.

Dans les régions où aucune subvention du covoiturage n’existe, il est beaucoup plus facile de développer ce genre de mobilité ?

Dans les régions où il n’y a pas de subventionnement, il n’y a pas de covoiturage. Où que ce soit en France, quel que soit le territoire ou l’opérateur, sans cette partie incitative, on ne sait pas développer le covoiturage. Ce qui est logique.

Pourquoi ?

L’autosoliste que l’on vise a un coût ressenti du trajet qui est très faible. La hausse des prix des carburants ennuie tout le monde, mais quand on demande à quelqu’un combien lui coûte son trajet pour aller travailler, il ne sait pas répondre. Ou alors, il estime ce coût à 50 centimes d’euros, voire à un ou deux euros. Sans subventionnement, sur Klaxit le passager doit payer deux euros par trajet, donc quatre euros aller-retour, ce qui paraît très cher. Voilà pourquoi on ne parvient pas à convaincre un conducteur qui fait son trajet seul en voiture depuis 20 ans d’essayer le covoiturage, pour lui montrer que c’est quelque chose de sympa à la fois écologiquement, socialement, et financièrement.

Les femmes ont parfois peur de faire du covoiturage ?

Il est très difficile de détecter de façon chiffrée la peur de faire du covoiturage chez les femmes. Mais c’est évidemment quelque chose que l’on peut imaginer. Du coup, nous mettons tout en place pour que l’application soit la plus sécurisée possible, et surtout la plus sécurisante possible. Dans notre application, certains éléments permettent de rassurer.

Comme quoi, par exemple ?

Il y a d’abord les photos des utilisateurs, parce qu’il est toujours plus sécurisant de covoiturer avec quelqu’un dont on a vu la photo, plutôt qu’avec un profil dont la photo est un avatar. Ensuite, on peut aussi lire les notes et les commentaires. Il faut vérifier que la personne a déjà fait du covoiturage et qu’il a été noté positivement. Dans Klaxit, nous avons aussi mis en place des communautés d’entreprises. Ce qui permet de savoir que l’on fait du covoiturage avec un salarié de SBM Offshore, par exemple.

Sur les 1 730 usagers réguliers de Klaxit à Monaco, quelle est la proportion de femmes et d’hommes ?

Nous n’avons pas cette donnée.

L’objectif du gouvernement est de réduire d’ici 2 030 le trafic automobile de 20 % par rapport en 2019 : le covoiturage peut vraiment devenir un levier de poids pour atteindre cet objectif ?

Les résultats en cours à Monaco, avec une jolie croissance, sont encourageants. Nous sommes au début de cette histoire. Nous allons devoir accélérer et marteler ce message pour faire prendre conscience à tout le monde l’intérêt du covoiturage. La démarche est bien lancée en principauté. Il faut continuer à expliquer, et à convaincre.

Pour revenir au début de notre dossier « Covoiturage à Monaco », cliquez ici.

Publié le

Monaco Hebdo