lundi 16 février 2026
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6 mai 1955, Les clichés à l’origine d’un mythe

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C’est le premier épisode d’une histoire qui a définitivement marqué Monaco. Une exposition retrace la journée du 6 mai 1955, date de la première rencontre entre Grace Kelly et Rainier III. A découvrir jusqu’au 15  octobre.

Pas si anecdotique que ça cette journée du 6  mai 1955. On n’hésitera même pas à parler de destin. Car la très brève rencontre, orchestrée par Paris-Match, dans les grands appartements du palais princier marquait les prémices de la nouvelle grande histoire de la principauté. C’est cette petite histoire dans la grande que Thomas Fouilleron, directeur des archives du palais, et Vincent Vatrican, directeur de l’institut audiovisuel, se sont attachés à raconter avec la plus grande minutie dans cette exposition événement qui s’est ouverte le 14 mai pour se clôturer le 15  octobre prochain. Elle englobe le contexte du moment, les aléas de la rencontre, l’entretien en lui-même, puis ses conséquences. « Nous souhaitions qu’il y ait tous les éléments de contexte. Sans tomber dans la commémoration, on s’est dit qu’il fallait raconter l’histoire. Nous avons contacté tous les acteurs. Mon souci n’était pas simplement de faire un accrochage photo », explique Thomas Fouilleron.

Heure par heure

A ses yeux, cette exposition, au-delà de l’histoire de ses deux acteurs principaux, représente aussi une histoire du palais et de la photographie de presse. Pourquoi maintenant ? « On a imaginé cela l’an dernier, à Zurich, quand nous sommes allés visiter avec Vincent le fond photographique d’Edward Quinn [l’un des deux photographes de la rencontre du 6  mai 1955, N.D.L.R.]. Tout le monde parle de cette rencontre, mais personne n’a jamais fait ce travail », souligne Fouilleron. Si la future princesse Grace a séjourné du 5 au 10  mai 1955 sur la Riviera, invitée par le festival de Cannes pour la projection de son dernier film Une fille de la Province (1955), l’exposition monégasque s’est essentiellement concentrée sur ses deux premiers jours sur place. « Cela a été un gros travail pour nous pour reconstituer son emploi du temps, heure par heure », reconnaît Vincent Vatrican. Cette mise en lumière a le mérite de prouver que cette rencontre n’était absolument pas gagnée d’avance. Même si « tout concourt à ce que cette rencontre ait véritablement lieu », estime Vatrican.

Dans un wagon avec Olivia de Havilland

Ne serait-ce que la venue de Grace Kelly, 26 ans, à Cannes qui n’était pas assurée… « A cette époque, le festival de Cannes est plutôt dénigré par les Américains. Il faut faire revenir des stars sur la Croisette. Et Grace Kelly est l’actrice qu’il faut absolument avoir », raconte le directeur de l’institut audiovisuel de Monaco, dont les équipes ont collaboré avec la cinémathèque française. Sur place, l’agenda de l’actrice aux deux oscars est extrêmement chargé. Et ce n’est que le 5 mai qu’elle accepte un entretien avec le prince Rainier III, 32 ans. Il lui est proposé dans le wagon qu’elle partage avec l’actrice Olivia de Havilland et Pierre Galante, journaliste pour Paris-Match, pendant le trajet qui les mènent de Paris à Cannes. Et, contrairement à ce que la rumeur laisse entendre, Grace Kelly ne croit pas aller voir le “prince de Morocco”. Elle connaît Monaco pour y avoir joué une scène, coupée au montage, un an plus tôt pour le réalisateur Alfred Hitchcock, dans La Main au Collet, en 1954. « Elle aurait même posé la question de savoir à qui appartenait ces jardins, sur les hauteurs du Rocher », ajoute Thomas Fouilleron.

Souvenir impérissable

Tout cela est corroboré par les nombreux documents retrouvés par les deux commissaires de l’exposition. « Personne n’était revenu aux sources, qu’elles soient photographiques ou dans les archives du festival de Cannes. On a pu, par exemple, consulter les archives du festival de Cannes qui sont conservées à la cinémathèque, mais aussi la presse locale dans laquelle Grace Kelly dit qu’elle gardera un souvenir impérissable de sa visite à Monaco. Pour le coup, c’était vrai. » Le 6 mai, la rencontre est programmée au palais à 15h. Le “timing” est extrêmement serré, Grace Kelly devant présider la soirée de la délégation américaine à Cannes à 18h30. Avant son départ de Cannes, autre imprévu. La robe beige prévue pour l’entrevue ne peut pas être repassée. En France, une grève des électriciens l’empêche. Avec Gladys de Segonzac, son habilleuse, Grace Kelly opte pour cette robe noire fleurie. Dans ses cheveux, on lui appose une couronne fleurie, extrêmement distinguée. Une réplique de la robe et la couronne sont visibles du public. C’est l’heure du départ, mais un accrochage en voiture vient perturber le trajet. Finalement, Grace Kelly atteint la principauté à 14h55. Juste le temps de s’arrêter au Café de Paris pour grignoter un encas, puis direction le palais princier.

300 clichés

On s’y presse pour ne pas faire attendre le prince. Finalement, Grace Kelly entamera seule la visite des grands appartements. Le prince se fait attendre, ce qui ne plaît pas du tout à Elias Lapinière, directeur de la publicité de la MGM, qui ne cesse de souffler et de regarder sa montre. Une heure de visite qui débouche sur de très beaux clichés de la future princesse, seule. Rainier III fait alors son apparition et l’entraîne vers les jardins. La séquence préférée du prince Albert II [lire son interview par ailleurs]. Vingt à 30 minutes de tête à tête… en présence des deux photographes, Michel Simon et Edward Quinn, mandatés pour la séance. Trois cents clichés seront pris en 1h30. Soixante-dix sont exposés à Monaco. Les deux appareils photo, le Leica pellicule 24×36 et le Rolleiflex, utilisés ce jour-là, sont aussi présentés au public. Grace Kelly quitte Monaco sans même avoir signé le registre du palais, qui n’indique rien en date du 6 mai 1955. Et pourtant… l’étincelle s’est produite.

Barbie “Romance Doll”

« Ce reportage donne seulement lieu à une double page dans Paris-Match. Trois photos et dix lignes, indique Vincent Vatrican. Que cela veut-il dire ? Paris-Match n’y croyait pas ? Il y a en tout cas un moment de latence. » Un an plus tard, à l’annonce des fiançailles, Paris-Match édite 8 pages. Cette partie est aussi évoquée dans l’exposition. On peut même voir l’une des 4 300 exemplaires de la Barbie “Romance Doll”, réplique de la tenue de Grace Kelly lors de cette rencontre, créée spécialement par la maison Mattel. Ce qui est bien la preuve que l’histoire ne s’arrêtait pas là… La machine est lancée, et le mur de presse installée à la fin de l’exposition est là pour le rappeler. « On peut dire que cette journée a changé le destin de Monaco », sourit Thomas Fouilleron. Ce souvenir impérissable, il a eu à cœur, en tant qu’historien du palais, de le raconter dans les moindres détails. « C’est mon rôle de valoriser l’histoire de Monaco. Je pense qu’il fallait montrer qu’on pouvait avoir sur une période contemporaine, avec un peu de recul, un travail d’historien. Ce qui distingue l’histoire de ce qui ne l’est pas, c’est la méthode, la façon d’aborder les sources. Et ce qui m’a intéressé, c’est d’avoir ce regard d’historien, distancié, avec ce recours à toutes les sources possibles. »

L’origine d’un mythe

Cette visite est aussi représentative d’une palette d’histoires : une part de l’histoire de la presse, de l’histoire de la photographie, de l’histoire du cinéma. « Mais c’est aussi une part de l’histoire politique, parce que nous sommes dans cette année 1955, qui est difficile pour le prince Rainier. Avec cette remise en cause de son autorité, parce qu’il est quand même très jeune et souverain depuis peu. Il y a cette faillite de la banque des métaux précieux, la banque de l’état monégasque. Tout ça méritait, de manière totalement dépassionnée, d’être appréhendée avec le regard de l’historien. Un regard d’historien sur une journée, qui a évidemment alimenté et qui continue d’alimenter l’imaginaire de beaucoup. » Un retour à l’origine de ce mythe qui entoure l’histoire de la famille princière, depuis de nombreuses années.

« Je ne serais pas devant vous si ça ne s’était pas passé ! »

C’est une belle histoire ?

Et bien oui, et je ne serais pas devant vous si ça ne s’était pas passé ! C’est très émouvant, c’est une très belle exposition. Je remercie tous ceux et toutes celles qui ont participé à son élaboration, parce que ce n’était pas facile de retrouver tous les documents et toutes les pièces qui étaient dans différentes collections. Notamment aussi dans les fonds photographiques des deux photographes, qui ont été les témoins privilégiés de cette journée du 6 mai 1955. Nous avions beaucoup de choses au palais, mais pas tout.

Est-ce qu’ils vous avaient parlé de ce moment, de cette visite ?

Pas très souvent. Il y a eu quelques petites anecdotes. Mes sœurs et moi ne voulions pas trop les questionner là-dessus, parce que c’était leur moment. Nous n’étions pas là, encore. Je savais – et ça, ma mère me l’avait dit — que notre père avait été en retard ce jour-là, pour différentes raisons. Elle le taquinait un petit peu là-dessus, de temps en temps.

Vous avez appris certaines choses ?

Il y a des documents et des clichés que je ne connaissais pas. S’il y avait 300 photos de faites cet après-midi-là, c’est vrai que je connaissais celles qui ont été diffusées, et celles que nous avions dans les archives. Mais il y en avait du fond de M. Quinn et de M. Simon que je n’avais jamais vu. Et certains autres documents aussi. Donc c’est pour ça que je pense que ça intéressera un très large public.

C’est un peu votre histoire aussi : qu’est-ce que vous ressentez ?

Et bien oui ! Vous savez quand on touche à quelque chose d’aussi personnel, c’est forcément très émouvant et très prenant.

Si vous ne deviez retenir qu’une seule photo, ce serait laquelle ?

Je pense que ce serait la séquence dans les jardins. Il y a des photos très belles de ma mère, seule dans le palais. Mais je crois que la séquence la plus belle est celle qui se déroule dans le jardin. Ce sont un peu des instants d’intimité volées. C’est même presque dommage que l’on soit les témoins de cela, parce que c’était un moment pour eux. Mais vous savez, les photographes sont partout… [sourire].

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