lundi 23 mai 2022
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Thomas Fouilleron : « Nous sommes dans une crise historique »

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Quels choix politiques et sociaux ont été faits au fil de l’histoire monégasque face aux différentes pandémies ? Et quels effets ces mesures ont-elles eu sur l’issue de ces épidémies ? Dans un entretien à Monaco Hebdo, Thomas Fouilleron, historien au palais princier, revient sur les différentes épidémies qui ont frappé la principauté.

Quelles sont les premières traces de pandémies à Monaco ?

La peste de 1631 à Monaco reste l’épidémie qui a laissé le plus de traces et de documentation en principauté. Mais la menace réapparaît quelques années plus tard. En 1656, la reine Christine de Suède (1626-1689) demande à faire escale à Monaco. Le prince Honoré II (1597-1662) est réticent. En partie à cause de la personnalité de la reine, et aussi à cause de sa position dans le contexte politique de l’époque qui oppose la France et l’Espagne. Mais la préoccupation essentielle, c’est qu’elle vient de Rome, où la peste s’est déclarée, ainsi qu’à Naples.

Que fait Honoré II ?

Honoré II met en avant la sécurité sanitaire et la protection de la population, en expliquant que, si Christine de Suède souhaite faire une halte maritime à Monaco, elle devra subir une mise en quarantaine. Le journal du curé de Monaco de l’époque, Don Dominique Pacchiero, rapporte que la peste fait des ravages à Naples parce que le gouvernement est anarchique. Et qu’en revanche, à Rome, la peste semble maîtrisée par le gouvernement du pape. Ce n’est sans doute pas un point de vue neutre. Mais il y a tout de même cette idée qu’un « bon gouvernement » peut limiter les dégâts liés à la peste, si des mesures sont prises.

Que sait-on de cette épidémie de peste qui touche la principauté au XVIIème siècle ?

On peut en voir aujourd’hui encore des vestiges sur le Rocher, au 7 rue Basse. C’est là que se trouve une statue de la Vierge, qui représente le vœu fait par les Monégasques pour la remercier d’avoir mis fin à la peste en principauté en novembre 1631. La fête de la Présentation de la Vierge, le 21 novembre, a été très suivie à Monaco pendant des siècles, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale pour cette raison. Depuis la fin des années 1980, cette fête perdure sous une forme différente, le 8 décembre, avec la fête de l’Immaculée-Conception.

Quel est le tout premier cas de contamination répertorié ?

Le premier cas de peste est répertorié à Monaco dans les registres paroissiaux le 27 juillet 1631. Mais il s’agit d’une épidémie européenne qui s’étale de 1629 à 1631. Dès le mois de mai 1631, Nice est touché, donc Honoré II décide de fermer les frontières. Beausoleil et Cap-d’Ail n’existent pas à l’époque, donc la frontière est fermée avec la communauté de La Turbie.

« A partir du premier cas de peste mortel identifié à Monaco le 27 juillet 1631, inscrit dans le registre des sépultures, les autorités décident d’aménager un lazaret pour isoler les malades. Il est construit au niveau du Château-Neuf »

Malgré tout, comment la peste a-t-elle pu entrer dans Monaco ?

C’est l’une des grandes différences entre les épidémies du Moyen Âge, de l’époque moderne et du monde contemporain. Aujourd’hui, dans leur grande majorité, les gens ne cherchent pas à désigner un bouc émissaire. En revanche, à l’époque, le bouc émissaire, c’est le Turbiasque, l’habitant de La Turbie.

Pourquoi ?

Pendant des siècles, les frontières entre Monaco et les Etats de Savoie sont restées mouvantes. Et le Turbiasque était l’ennemi héréditaire du Monégasque. De la fin du Moyen Âge à 1760, le seigneur de Monaco et le duc de Savoie sont en conflit, diplomatique le plus souvent, pour établir la frontière entre Monaco et La Turbie.

Et ce contexte a joué quel rôle par rapport à cette épidémie de peste ?

Les Monégasques pensent que des Turbiasques seraient sciemment venus souiller les rochers du vallon de La Noix, où les femmes monégasques allaient laver leur linge. Et que la peste serait entrée à Monaco, malgré les mesures de prévention prises par l’autorité politique, par ce linge contaminé volontairement par les Turbiasques. C’est en tout cas la raison avancée dans la chronique du curé de Monaco de l’époque, Don Dominique Pacchiero.

Que fait le prince Honoré II ?

Par prudence, le prince Honoré II a quitté Monaco en mai 1631 pour s’isoler en Italie, à Loano, près de Savone. Il a laissé son cousin germain, qui est un autre Honoré Grimaldi, gouverner la principauté en son absence.

Et quelles décisions sont prises ?

A partir du premier cas de peste mortel identifié à Monaco le 27 juillet 1631, inscrit dans le registre des sépultures, les autorités décident d’aménager un lazaret pour isoler les malades. Il est construit au niveau du Château-Neuf, ce qui correspond aujourd’hui, à peu près, à l’emplacement de l’école François d’Assise-Nicolas Barré (FANB) et du service « animation » de la mairie de Monaco. Pour préserver la partie encore saine de la population, un confinement total est décidé le 28 septembre 1631. A l’époque, le non-respect du confinement est puni de mort. Cette date n’a pas été choisie au hasard, puisqu’elle correspond, dans le calendrier agraire, à la fin des récoltes.

Mais ce confinement semble décidé bien tardivement ?

Cette décision peut sembler tardive, mais il fallait aussi tenir compte de l’approvisionnement. En effet, dans une ville fermée derrière ses remparts, avec des habitants cloîtrés chez eux, il fallait assurer des moyens de subsistance. Car il était impossible de tenir sans nourriture, face à cette épidémie de peste. Des secours sont mis en place pour les plus déshérités. Sous l’autorité du gouverneur, un service est créé pour nourrir les personnes qui se trouvent dans le lazaret.

Qui peut circuler ?

Le curé et l’apothicaire sont autorisés à circuler. Le curé, c’est évidemment pour donner l’extrême-onction aux mourants. Mais il n’est pas question de se déplacer pour entendre la messe. Pour permettre le recueillement et la prière, le curé fait sonner la cloche. Certains chantent spontanément aux fenêtres. Ce qui fait un peu penser aux applaudissements, chaque soir à 20h, sur les balcons à Monaco, en France ou en Italie, pendant l’épidémie de Covid-19. Comme quoi, quatre siècles après, les réactions humaines sont toujours un peu les mêmes. Même si, en 1631, il y avait essentiellement derrière cette pratique un souci religieux.

Cette épidémie de peste fait combien de morts à Monaco ?

Don Dominique Pacchiero évoque un total de 94 morts pendant cette épidémie de peste. Le registre de sépultures comporte, hélas, des lacunes. Pour une population du Rocher qui est alors de 900 à 1 000 personnes, on peut estimer une mortalité due à cette épidémie de peste à environ 10 %.

© Photo Geoffroy Moufflet Palais Princier

« C’est l’une des grandes différences entre les épidémies du Moyen Âge, de l’époque moderne et du monde contemporain. Aujourd’hui, dans leur grande majorité, les gens ne cherchent pas à désigner un bouc émissaire. En revanche, à l’époque, le bouc émissaire, c’est le Turbiasque »

Que deviennent les morts ?

Une fosse est creusée près de la chapelle Saint-Martin, aujourd’hui dans les jardins du même nom.

Quels autres choix politiques et sociaux sont faits ?

Un service est organisé pour la cuisson du pain, qui est communautarisée pour mieux en gérer la circulation. La sortie des déchets est aussi très précisément organisée. Pour assainir les maisons touchées par la peste, et pour éviter de proche en proche la contagion, les autorités politiques font venir, le 7 octobre 1631, deux agents nettoyeurs, que l’on appelle à l’époque des monatti, qui viennent de Nice.

Que font ces monatti ?

Accompagnés de forçats de Villefranche, ils vident les maisons suspectes et ils désinfectent, en suivant tout un protocole : immersion des effets personnels pendant trois jours et deux nuits dans l’eau de mer, avant de les faire bouillir dans un chaudron. Les maisons sont désinfectées grâce à un brasero, qui dégage des vapeurs, d’eau vinaigrée, de soufre, et de colophane. L’odeur dégagée était tellement pestilentielle que les rats fuyaient les maisons.

Comment se termine cette épidémie de peste ?

Elle ralentit au fil des mois, à force de mesures préventives ou curatives. Mais, par sécurité, début novembre 1631, il est décidé de prolonger le confinement de 20 jours. Il prend fin le 26 novembre 1631. Le lazaret est ouvert le 3 décembre. Même à cette époque, certains malades guérissent de la peste. La population fait alors ce vœu solennel à la Vierge, qui va durer plusieurs siècles.

Monaco a été ensuite frappée par d’autres épidémies ?

Un siècle plus tard, en 1731, une très forte épidémie de variole se déclare à Monaco. Le nombre de morts grimpe à près de 1 500 cette année-là, alors qu’habituellement, la mortalité est plutôt comprise entre 600 et 700 morts par an. Il y a donc une surmortalité due à cette épidémie, qui emporte d’ailleurs la princesse souveraine Louise-Hippolyte (1697-1731), après seulement 11 mois de règne. Seule princesse souveraine de Monaco. Louise-Hippolyte venait de succéder à son père, le prince Antoine Ier (1661-1731).

Comment réagit le pouvoir en place face à la variole ?

À Monaco, les princes sont restaurés en 1814 après la période d’annexion française de la Révolution et de l’Empire. Le futur Honoré V (1778-1841) prend les rênes en 1815 comme administrateur de la principauté au nom de son père. Son action s’inscrit dans les devoirs naturels et traditionnels du « bon souverain », qui garantit la subsistance et la salubrité de son peuple. Par sa personnalité de prince philanthrope, Honoré V avait particulièrement ce souci. D’ailleurs son épitaphe dit « Ci-gît qui voulait faire le bien ». Du coup, il décide de rendre la vaccination obligatoire par une ordonnance du 22 novembre 1817.

Comment est vue la vaccination au XIXème siècle ?

La vaccination est quelque chose de nouveau qui fait face à beaucoup de scepticisme. Peut-être qu’Honoré V a en mémoire la mort de son arrière-grand-mère, Louise-Hyppolyte, emportée par la variole. Honoré V a pu voir ce qui se faisait ailleurs, à Paris. Il adopte donc une attitude éclairée, et fait admettre à ses sujets ce qui lui semble le meilleur pour eux.

L’épidémie de choléra frappe malgré tout Monaco ?

Monaco échappe à l’épidémie en 1832 et 1835. Honoré V s’en soucie beaucoup, fait prendre des mesures de prévention, d’hygiène et d’isolement. Il écrit d’ailleurs ceci, le 4 juin 1832, au gouverneur de Menton : « Nul doute que de bonnes institutions et le travail qui préserve de la misère ne soient de puissants antidotes contre la maladie. A cet égard, si je n’ai pas fait tout ce que j’aurais bien voulu, au moins, j’ai la conscience d’avoir agi suivant la possibilité et souvent au-delà. »

On estime ensuite que la grippe espagnole de 1918, première pandémie virale, a tué plus de 50 millions de PERSONNES dans le monde, dont environ 1 % de la population en Europe : Monaco a été durement touchée aussi ?

La question sanitaire ressurgit, en effet, dans ce contexte à Monaco. Dans les débats du Conseil national, on trouve trace d’une loi votée fin 1918 pour rendre de nouveau la vaccination obligatoire, et la revaccination à l’âge de 10 ans. Le médecin Jean Marsan est en pointe dans les débats. Les employeurs sont alors obligés de fournir un certificat de vaccination, ou de revaccination, de moins de 6 ans lorsqu’ils embauchent un salarié.

Comme avec le Covid-19 aujourd’hui, la grippe espagnole frappe alors aveuglément toutes les classes sociales, des plus pauvres, jusqu’aux plus puissants ?

L’évêque de Monaco, Monseigneur Gustave Vié (1849-1918) meurt de la grippe espagnole. Quant au prince Albert Ier (1848-1922), on apprend dans son journal qu’il a été atteint. Le 8 février 1919, il écrit : « J’ai été pris par la grippe, comme le sont tant de gens ces dernières années. Heureusement que mon mal ne présentait rien de grave. Pourtant, j’ai été immobilisé pendant trois semaines. » Si la région a bien sûr été touchée par la grippe espagnole, malheureusement nous n’avons pas de chiffres concernant le nombre de morts à Monaco.

La grippe espagnole est à l’origine de la création des systèmes d’observation de la santé à l’échelle mondiale : Monaco suit ces systèmes d’observation de la santé depuis quand ?

Etant donné la personnalité du prince Albert Ier, la principauté a très vite été soucieuse de s’ouvrir et de participer à la collaboration internationale. Monaco est membre, avant le premier conflit mondial, de l’Office international d’hygiène, qui est un peu l’ancêtre de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), et a bien sûr adhéré à cette organisation spécialisée des Nations unies dès sa création, en 1948.

Pour le moment, l’épidémie actuelle de Covid-19 tue moins que celles du passé, notamment grâce à la qualité des systèmes sanitaires dans beaucoup de pays : au regard de l’histoire de Monaco, que pèsera cette pandémie de coronavirus ?

En général, l’historien est un prophète du passé… Au-delà des conséquences purement démographiques, une crise épidémique a aussi évidemment des conséquences économiques, sociales, culturelles. Pour la pandémie de Covid-19, on ne peut pas présumer de la mortalité finale, ni du coût définitif pour les finances publiques des pays concernés, ou encore des conséquences pour l’économie, en général. Mais, dans l’histoire contemporaine, il n’y a pas d’élément de comparaison, avec un arrêt quasi-total de la structure économique. Je ne veux pas galvauder le terme « historique », que les gens emploient maintenant à tort et à travers, mais je pense que nous sommes dans une crise qui, bien sûr, est historique. Les modalités de lutte contre le Covid-19 ont forcément eu des conséquences qui seront marquantes, et que les historiens devront étudier.

Finalement, que nous apprend l’histoire des épidémies sur un pays comme Monaco ?

Ces périodes d’épidémies mettent en lumière les atouts et les inconvénients de l’exiguïté du territoire monégasque, avec ses 2 km2. Au XVIIème siècle, face à la peste, on pensait pouvoir s’enfermer derrière ses remparts, mais il fallait bien sortir de temps en temps, notamment pour laver son linge, ce qui a créé le risque de contagion. Un pays exigu est tributaire de son environnement géographique, social, politique et culturel. Donc, bien évidemment, certaines décisions monégasques ne peuvent que s’imbriquer dans les décisions françaises, notamment à travers les accords franco-monégasques de bon voisinage et de coopération dans de nombreux domaines. Mais l’exiguïté de la principauté est aussi un atout, parce qu’avec une population d’environ 40 000 habitants, sur un petit territoire, cela permet à l’autorité publique d’avoir davantage les moyens de faire appliquer rigoureusement sa politique.

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Monaco Hebdo