Alors qu’une mosquée a été fermée à Beausoleil, Raphaël Liogier (1), sociologue et directeur de l’observatoire du religieux (2), explique les rouages de la radicalisation.
Avec le recul, quelle lecture faites-vous des attentats de Paris, d’une ampleur sans précédent ?
Ces attentats sont en effet d’une ampleur jamais connue en France. Néanmoins, ils sont de même nature que ce que l’on a connu avec Mohammed Merah en mars 2012 ou Charlie Hebdo en janvier dernier. Ce qui les différencie, c’est une plus grande préparation logistique. Et aussi le fait que l’on s’attaque à plusieurs lieux en même temps.
Le profil des terroristes ?
Ils ont des profils identiques. Mohammed Merah a voulu être légionnaire, indic de la police, puis il a été délinquant… Il est donc passé par une série de processus qui n’ont absolument rien à voir avec l’islam. Ces gens-là grandissent souvent dans un milieu dérégulé, dans lequel le père est absent, soit physiquement, soit symboliquement. A Paris, la jeune femme, Hasna Ait Boulahcen, tuée dans l’assaut à Saint-Denis, n’était pas non plus du genre à fréquenter les mosquées… En fait, il y a deux phénomènes distincts.
Quels sont ces deux phénomènes ?
Il y a d’abord un phénomène de néofondamentalisme, avec des gens qui se laissent pousser la barbe ou qui mettent le voile. Mais ces jeunes ont décroché par rapport à l’idéologie politique de l’islam pour se focaliser sur les mœurs. Ce mouvement néofondamentaliste est évidemment peu sympathique. Il n’existe pas qu’en France, il existe un peu partout. Mais ces néofondamentalistes, salafistes, traditionnalistes considèrent que le terrorisme est trop moderne. Paradoxalement, plus on est dans ce nouveau salafisme, et moins on se tourne vers le terrorisme.
Vraiment ?
Notre laboratoire de recherche s’intéresse à l’imam de Brest, Rachid Abou Houdeyfa, dont les vidéos sont parfois vues par 200 000 ou 300 000 personnes. On suit aussi quatre ou cinq autres imams autour de lui. Or, on s’aperçoit que Rachid Abou Houdeyfa s’intéresse à la musique, à la sexualité ou à comment nager en respectant les préceptes de l’islam traditionnel. Mais par contre, il ne s’intéresse quasiment pas à la politique. Il parle parfois, mais très légèrement, de la Palestine. Mais bien moins que dans les années 80 ou 90. Ce qui confirme qu’il y a bien aujourd’hui un décrochage majeur par rapport au politique.
Et quel est le deuxième phénomène ?
Dans les années 60 et 70, les punks, les skinheads et quelques mouvements d’extrême gauche véhiculaient une image antisociale. Si ces terroristes avaient vécu à cette époque, ils se seraient sans doute tournés vers ces mouvements. Parce qu’à l’époque, l’islam n’avait pas cette image antisociale. Ce second phénomène, c’est l’émergence d’une criminalité qui se revendique de l’islam.
Qui sont ces criminels ?
Ces criminels ne sont pas éduqués, et surtout pas à la théologie. Ils ne connaissent pas le Coran. Mais comme l’islam est devenu antisocial, ils apprennent deux ou trois slogans, de type “Allah akbar” et, d’un seul coup, ça leur donne une raison de vivre. En général, ils ont tous un passé de délinquant, des problèmes psychologiques, de virilité, qui se caractérise par un désir de force.
Un exemple ?
On l’a vu par exemple avec Amedy Coulibaly, qui a commis l’attentat de l’Hyper Cacher en janvier dernier. Il était impressionné par le pouvoir, il s’était fait photographier à l’Elysée, il faisait de la musculation non-stop… Avant de trouver le jihadisme qui lui donnait enfin la posture qu’il voulait avoir.
Et pour Charlie Hebdo ?
C’est la même chose pour l’attentat contre Charlie Hebdo, perpétré par les frères Kouachi, qui avaient même été impliqués dans des affaires de pornographie sur internet… Et le profil des terroristes des attaques du 13 novembre est encore le même. Ibrahim Abdeslam était un tenancier de bar à Molenbeek, en Belgique qui, parait-il, a été fermé l’été dernier pour trafic de drogue. Bref, que des activités totalement contraires à l’islam.
Quels ressorts sont activés pour parvenir à recruter des candidats au suicide ?
Al Qaeda recrute en s’appuyant sur l’idéologie. Du coup ils s’adressent davantage à des intellectuels. D’ailleurs, la plupart des membres de l’équipe responsable des attentats du 11 septembre aux Etats-Unis avait suivi un cursus universitaire et des études supérieures, en France ou aux Etats-Unis.
Et comment Daesh recrute ?
A l’inverse, Daesh ne fonctionne pas par endoctrinement, mais par embrigadement. En fait, ils visent des gens qui ne sont pas allés à l’école. Des gens un peu frustrés, qui nourrissent un désir de vengeance. Des gens qui ont le sentiment qu’on ne les reconnaît pas à leur juste niveau, ce que les sociologues appellent les problèmes d’individuation.
Quel est le discours qui leur est proposé ?
On leur explique qu’ils ont eu des agissements contraires à l’islam, mais que comme tout s’est déroulé dans cette société qui est pourrie, Allah les pardonne. Et qu’en plus, ils sont appelés à des destinées bien plus hautes. Et qu’ils deviendront des héros. Tout cela repose sur les structures de l’imaginaire général, que l’on retrouve notamment dans les contes de fée. Du coup, certains se lancent dans le jihad, sans même passer par l’islam, et font des voyages en Syrie.
Et ensuite ?
Quand ils sont devenus fondamentalistes, ils se laissent pousser la barbe et ils passent alors par la mosquée. Mais lorsque ces jeunes vont à la mosquée, le processus qui en fait des êtres potentiellement violents est souvent déjà terminé.
A quand remonte ce processus de radicalisation et comment a-t-il évolué ?
Dans les années 80 et 90, la radicalisation se faisait par la doctrine et par le rapport à l’islam. C’était la méthode utilisée par Al Qaeda. Aujourd’hui, les idéologues sont les mêmes. D’ailleurs, les idéologues qui ont fondé Daesh viennent en grande partie d’Al Qaeda.
Daesh utilise la radicalisation ?
Daesh ne fonctionne pas avec la radicalisation, qui signifie “remonter à la racine”. Donc remonter à la racine de la religion et au fondamentalisme. Daesh renverse les stigmates, à partir de souffrances, de vexation et de colère qui existent chez ces jeunes, qui sont complètement dérégulés. Daesh leur donne une sorte de virilité et un sens de l’héroisme. Ce n’est qu’ensuite, qu’ils leur parlent de doctrine. Au fond, c’est le processus inverse de ce qu’Al Qaeda a mis en place pour recruter.
Sur quels ressorts joue Daesh pour parvenir à trouver des candidats au suicide ?
Ils ne jouent pas sur la doctrine. Car, quelle que soit la doctrine, une doctrine permet de réfléchir. Ils jouent plutôt sur la ritualisation des comportements. Ils font faire une action à un jeune, qui entraîne un comportement, et ainsi de suite. Au bout du bout, une multitude de pas a été fait par ce jeune. Et ce serait pour lui tellement long de refaire tous les pas en sens inverse pour rebrousser chemin, que le jeune fait ce dernier pas. Et il se fait sauter avec une charge explosive.
Une mosquée à Beausoleil a été fermée la semaine dernière : fermer des mosquées, c’est une bonne solution ?
C’est une solution contre-productive, qui peut même envenimer les choses et faire glisser dans le jihadisme des gens qui n’en avaient jamais eu l’intention. L’erreur du gouvernement français, c’est de miser sur la surveillance des mosquées. Or, ce n’est pas dans les mosquées que ça se passe. Et ce n’est pas non plus dans le quartier. En fait, ces jeunes se rencontrent sur internet, puis se fréquentent. Et quand ils vont dans une mosquée, il faut savoir qu’ils y viennent moins souvent que les autres. De plus, ils peuvent passer d’une mosquée à une autre sans problème, puisqu’ils ne sont pas attachés à un imam en particulier.
Quelle approche avoir pour ces lieux de culte ?
On peut les surveiller si on veut. Mais il faut bien comprendre que les lieux de culte sont éventuellement des lieux de passage. Ce n’est pas là où se joue l’essentiel. Ensuite, ces terroristes ne ressemblent pas à des salafistes purs et durs. Ils font moins la prière que les autres. Ils ne prient que pour pouvoir justifier leur statut de jihadiste. Enfin, ils portent des vêtements souvent plus sombres, plus militaires, une sorte de costume néo-afghan. Bref, rien à voir avec l’imam Abou Houdeyfa, souvent habillé en blanc. Aujourd’hui, on confond tout.
Pourquoi ?
Parce qu’on est dans ce que j’appelle le complexe de Suez. C’est-à-dire dans une sorte de délire de l’encerclement et de la guerre identitaire. Dans ce contexte, chaque signe d’islamité, une barbe ou un voile, est ressenti comme une attaque. Du coup, on ne fait plus aucune distinction, car on est aveuglé par nos propres angoisses.
Désormais, l’opinion publique sait que tout le monde peut être touché, y compris à Monaco ?
On a compris que, comme il s’agit d’un problème social, cela peut toucher tout le monde. Voilà pourquoi j’ai proposé en janvier dernier au gouvernement français la création d’un observatoire national des identités que j’appellerai “pluridentités”. Le gouvernement français m’a écouté, mais n’est pas allé jusqu’au bout. C’est dommage.
L’objectif de cet observatoire ?
Faire ce qui n’a jamais été fait en France : faire travailler ensemble des psychiatres, des anthropologues, des sociologues, des politiques et des islamologues pour voir comment, sur internet et ailleurs, les choses évoluent. Car on est désormais dans un monde global. Ce n’est pas en essayant de promouvoir une sorte d’identité nationale unique complètement fictionnelle, ou en enseignant la laïcité à des gens qui ne reçoivent plus ce genre de discours, qu’on va comprendre ce qu’il se passe. Il faut donc utiliser les forces sociales dans les renseignements. C’est d’ailleurs ce que fait Israël.
Pourquoi ?
Parce qu’il est impossible de tout surveiller sur internet. Internet est un territoire gigantesque. Il faut donc miser sur des experts en information et en communication, des sociologues, des anthropologues… Tout cela ne relève pas seulement du rôle des policiers qui travaillent dans les renseignements.
Monaco, où il n’y a pas de séparation entre l’Eglise et l’Etat, est une cible plus symbolique qu’une autre ?
Non. Si Monaco devient une cible, ce ne sera pas pour cela. Mais plutôt parce que la Principauté représente une sorte de symbole du capitalisme mondial que les mouvements islamistes, quels qu’ils soient, ont en horreur. D’ailleurs, dès le début des années 80, le jihadisme a pris le relais des mouvements révolutionnaires d’extrême gauche, de type Action Directe en France, la Bande à Baader en Allemagne, ou les Brigades Rouge en Italie. Du coup, jusqu’au 11 septembre 2001, les cibles des terroristes ne sont que des cibles liées au capitalisme ou à la finance. Pour ces terroristes, il y a aussi à Monaco l’idée de dépravation morale, avec les casinos et le jeu. La Principauté peut être vue comme un centre du capitalisme, de la société de consommation, de la dépravation et des mœurs. C’est exactement ce que Daesh a visé à Paris.
Dounia Bouzar dirige un Centre de Prévention des Dérives Sectaires liées à l’Islam (CPDSI) : on peut vraiment parvenir à déradicaliser quelqu’un ?
Ce que fait Dounia Bouzar est bien. Mais impossible de faire des miracles. Il faudrait plutôt se baser sur les études qui existent pour définir des stratégies qui ne sont pas des stratégies de déradicalisation au sens religieux du terme. Il faut miser sur des stratégies plus profondes, qui jouent à moyen et long terme.
Comment traiter la radicalisation alors ?
Il y a bien sûr aussi une importante dimension psychiatrique. D’ailleurs, en Arabie Saoudite, il y a dans les hôpitaux des départements psychiatriques spécialement dédiés aux jihadistes. L’Arabie Saoudite est un pays musulman, mais ils considèrent que tout cela relève de la psychiatrie. Alors que nous, on pense que tout signe d’islamité est potentiellement dangereux. Pour avoir une idée claire des choses, il faut absolument sortir de ce complexe de Suez. Et arrêter de penser qu’on est encerclé ou atteint par le moindre foulard.
Vraiment ?
Il suffit de regarder les choses en face : dans le commando qui a agi à Paris, il n’y a pas un seul jihadiste qui soit passé par le fondamentalisme ou le salafisme. Il n’y en a pas un seul. Il faut donc arrêter de dire n’importe quoi. On fait fausse route parce qu’on est aveuglé, parce qu’on a le sentiment qu’on est dans une guerre des identités et que l’identité française est atteinte. Or, si on est pragmatique, sérieux et précis, on voit bien que le débat n’est pas là.
(1) Raphaël Liogier est professeur à l’IEP d’Aix-en-Provence et au collège international de philosophie de Paris.
(2) Le Complexe de Suez, le vrai déclin français (et du continent européen), de Raphaël Liogier (Le Bord de l’Eau), 178 pages, 16 euros.



