mardi 6 décembre 2022
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Alberto Melloni : « La guerre en Ukraine a des racines religieuses »

Publié le

Invité pour une conférence organisée par la Monaco Méditerranée Foundation (MMF), Alberto Melloni, spécialiste des institutions et des doctrines religieuses, et professeur d’histoire du christianisme à l’université de Modène, a livré son point de vue à Monaco Hebdo sur l’utilisation politique des religions. Une utilisation qui a mené au conflit armé en Ukraine, selon lui.

Quel est votre parcours ?

Je suis historien, et particulièrement historien des institutions et doctrines religieuses. C’est mon champ de travail depuis une quarantaine d’années. Je travaille sur les conciles de l’Église catholique, mais aussi de l’Église byzantine, coopte et protestante. J’ai beaucoup travaillé sur le pape Jean XXIII (1881-1963). Et, depuis 2020, je suis également l’un des conseillers scientifiques en chef de la Commission européenne.

Pourquoi avoir choisi la Bible, et la question religieuse, comme objet d’étude ?

Ce sont des raisons, somme toute, assez simples : dans ma famille, il y a une forte appartenance catholique, typiquement européenne. J’ai eu la chance de rencontrer des hommes d’Église d’une exceptionnelle profondeur, spirituelle et intellectuelle, qui m’ont encouragé dans la cultivation des études des langues classiques et de l’étude biblique.

« Nous avons fait un long travail, depuis une vingtaine d’années, pour persuader les institutions européennes qu’il y a deux sujets du religieux qu’on ne peut pas régler simplement avec un « nettoyage laïque » »

Qu’est-ce qui intéresse les institutions européennes dans vos travaux ?

Nous avons fait un long travail, depuis une vingtaine d’années, pour persuader les institutions européennes qu’il y a deux sujets du religieux qu’on ne peut pas régler simplement avec un « nettoyage laïque ». Il y a une dimension de pluralisme religieux qui marque le continent européen, depuis ses débuts. Ce n’est pas une invention des immigrés. Mais dans la société post-moderne qui est la nôtre, la question du pluralisme a des risques beaucoup plus forts.

© Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo

Pourquoi ce pluralisme pose-t-il des risques ?

En Europe, nous avons été capables de coexister avec l’Islam dans un cadre colonial. Là, c’était facile. Même Mussolini (1883-1945) s’était auto-proclamé comme la « spada dell’Islam », l’épée de l’Islam, son défenseur, en Libye, en 1937. Mais, dans le cadre d’une société égalitariste, coexister est plus compliqué. D’autant qu’il existe une montée de l’analphabétisme religieux.

Qu’est-ce que cela signifie ?

Si l’on regarde l’Histoire du XXème siècle, ce qu’on appelle « la laïcité » est une façon merveilleuse de régler les choses entre catholiques et anciens catholiques, des gens qui partagent une culture commune, une conception commune de la loi. Mais, dans un cadre où règne le pluralisme, il est indispensable de se connaître et de connaître l’autre. Or, il n’y existe plus d’anciens catholiques.

C’est quoi, un ancien catholique ?

Ce sont des personnes qui ont suivi une éducation religieuse dans leur jeunesse, et qui, même s’ils s’en émancipent pour une quelconque raison, ont la capacité d’entendre et de comprendre les codes et les langages du religieux. Mais, aujourd’hui, nous avons des gens qui ont perdu l’alphabet d’eux-même. Tout fondamentalisme religieux se fonde sur une très grande ignorance. Je suis donc nostalgique de ma jeunesse, où des traditions perduraient. Car le fondamentalisme est vrai dans le catholicisme, mais aussi dans l’islam. Des gens sont déracinés et transplantés dans un contexte singularisé. Ils ont donc la tentation de se créer un refuge, dans un islam imaginaire et fondamentaliste.

« Il y a la mauvaise réponse, qui consiste à donner des cours de religion à tout le monde, à enseigner quelque chose de superficiel à la plus grande quantité de personnes possible. Et il y a une autre approche, qui consiste à former des spécialistes de la culture du religieux »

Par exemple ?

La prétention fondamentale de l’islam est d’être une religion fondée sur la rationalité. Ainsi, le ramadan n’est pas recommandé aux enfants et aux malades, car ils ne sont pas en assez bonne condition pour le suivre. Or, cette année en Italie [en 2022 — NDLR], il y a eu un débat sur les réseaux sociaux, entre fondamentalistes. Ils considéraient que, si les enfants catholiques suivaient le catéchisme, alors il fallait demander aux enfants musulmans de respecter le ramadan à l’école, pour être au même niveau que les enfants chrétiens. C’est une folie. Mais, surtout, c’est l’un des effets de cet analphabétisme religieux sur des gens déracinés. Et cet analphabétisme devient l’instrument et le lieu du fondamentalisme et de prédications violentes. Cet exemple est intéressant, car il montre que les biais par lesquels la perversion du religieux émerge sont imprévisibles. Et c’est peut-être par ce même type de biais qu’une personne va tenter de fabriquer une bombe artisanale, en suivant le mode d’emploi de Daesh sur Internet.

Comment contrer cela ?

Il y a la mauvaise réponse, qui consiste à donner des cours de religion à tout le monde, et à enseigner quelque chose de superficiel à la plus grande quantité de personnes possible. Et il y a une autre approche, qui consiste à former des spécialistes de la culture du religieux. Des personnes qui auront une connaissance profonde des langues, des traditions, et une profondeur des religions, car il y a encore des trésors inexplorés.

Pourquoi les religions sont-elles si vulnérables aux aléas politiques ?

C’est une question à poser à Dieu, pas à l’historien. Mais ce que l’historien et le sociologue peuvent répondre, c’est qu’il existe une tendance à la violence qui se concentre dans de très petits noyaux de la société. Une violence pas toujours physique. Je pense notamment aux dernières décisions prises contre l’avortement aux États-Unis. C’est une violence implicite.

Alberto Melloni
« Je travaille sur les conciles de l’Église catholique, mais aussi de l’Église byzantine, coopte et protestante. J’ai beaucoup travaillé sur le pape Jean XXIII (1881-1963). Et, depuis 2020, je suis également l’un des conseillers scientifiques en chef de la Commission européenne. » Alberto Melloni. Spécialistes des institutions et des doctrines religieuses, professeur d’histoire du christianisme à l’université de Modène. © Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo

Cette violence n’est donc pas toujours le fait d’une minorité ?

Minorité ou majorité, cela importe peu. Si le rôle d’une communauté est d’ébranler la société, c’est qu’il y a un problème d’analphabétisme religieux. Cela se compare à la crise climatique.

Pourquoi cette comparaison ?

Nous sentons que la température augmente, et l’expérience du religieux est comparable à la hausse de température de la planète. On la sent monter, avec des conséquences politiques, pas forcément comparables, mais elles existent.

« L’Occident, l’Europe, et le catholicisme ont sous-estimé la division dans l’orthodoxie. Tout comme on a sous-estimé qu’en 1990, lors de la première invasion américaine de l’Irak,  la guerre allait exacerber les tensions entre les communautés chiites et sunnites »

Pourquoi cette métaphore avec le climat ?

J’utilise cette métaphore du climat car le débat écologique et environnemental fait en effet état d’un acte de confiance en la science. Il en ressort que, même s’il y a des erreurs d’approximations, elles ne remettent pas en question le fait qu’un changement est nécessaire. Et sur le religieux, c’est la même chose : personne ne peut se défaire aujourd’hui d’une approche globale et scientifique du problème. La question n’est pas individuelle.

Vous liez également géopolitique et religieux ?

Il y a une dimension religieuse de la politique, autant dans les régimes démocratiques qu’autocratiques. La Chine d’aujourd’hui démontre aussi une nette appartenance au confucianisme, pas seulement au communisme. Et il y a des questions que nous avons sous-estimées sur ce point. Par exemple, la guerre en Ukraine, qui a des racines religieuses. L’Occident, l’Europe et le catholicisme ont sous-estimé la division dans l’orthodoxie. Tout comme on a sous-estimé qu’en 1990, lors de la première invasion américaine de l’Irak, la guerre allait exacerber les tensions entre les communautés chiites et sunnites.

Comment mesure-t-on cette division de l’orthodoxie en Ukraine ?

C’est très simple. Les orthodoxes n’ont jamais plus célébré de concile œcuménique après le VIIIème siècle. Cela a marqué une nette scission avec la culture occidentale. Mais, après la Seconde Guerre mondiale, l’idée de former un concile pan-orthodoxe a émergé, pour s’unifier. Celui-ci s’est finalement tenu en 2016, en Crète, pour la première fois depuis le schisme de 1054. Les patriarches s’étaient mis d’accord sur les textes préparatoires, et avaient signé un document de 400 pages. Mais les Russes, représentés par le patriarche Kirill Ier de Moscou, ont renoncé à participer à ce concile, car ils se méfiaient des patriarches de Constantinople, qui ont principalement œuvré pour qu’il ait lieu. Les Russes estiment que Constantinople voudrait exercer une primauté sur les orthodoxes, et la question de l’Ukraine était déjà sur la table à ce moment-là. Le Concile s’est tenu sans les Russes, les Bulgares, les Géorgiens, et l’Église d’Antioch. La rupture était actée. Puis, la Russie a excommunié l’église acéphale. Tout cela réuni était un incubateur de cette guerre. Elle a commencé dans les églises, avant de se répandre sur les champs de bataille.

Les guerres prennent souvent racine, historiquement, sur un terreau religieux ?

Oui, et on a le temps de les voir émerger. C’est une incubation très longue. Et personne n’a au moins essayé d’éloigner les Églises hors de cette utilisation politique, en ce qui concerne la guerre en Ukraine.

D’où la nécessité d’avoir des experts à portée de main ?

Il ne s’agit pas de demander une place à la table des dirigeants politiques. Mais il ne faut pas s’imaginer qu’une simple Constitution suffit pour qu’un pays fonctionne. Dans un gouvernement, il faut des spécialistes politiques, tout comme il existe des spécialistes nucléaires dans ce domaine, ou dans le domaine médical. Certains sujets nécessitent la compréhension de faits complexes dans la gouvernance.

À Monaco, le catholicisme est une religion d’État : ce système est-il moins vulnérable aux déstabilisations ?

La Constitution ne correspond pas toujours aux faits réels, et la gestion du pluralisme n’y est pas forcément mieux gérée. Ce n’est pas sur le papier que cela se joue, mais sur les effets. Ce n’est pas la réponse universelle.

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Monaco Hebdo