Apparu en France en 2004 à Menton, le moustique tigre a depuis colonisé la quasi-totalité de l’Hexagone, disséminant sur son passage des virus pathogènes pour l’être humain. Faut-il s’inquiéter de cette propagation ? Comment s’en protéger ? Le docteur Pascal Delaunay, parasitologue et entomologiste médical au CHU de Nice (1), répond aux questions de Monaco Hebdo.
Comment le moustique tigre est-il arrivé dans notre région ?
Deux grandes familles de moustiques dérangent notre quotidien. Il y a tout d’abord les moustiques de nuit, les Culex, qui se développent plutôt dans les réseaux sombres ou ombragés de nos égouts de ville. D’autres moustiques piquent le jour, ce sont les Aedes. Avant 2004, ils étaient plutôt connus dans les zones rizicoles ou immersibles, comme la Camargue. Nous n’en avions pas beaucoup dans l’extrême sud-est. Ce moustique tigre Aedes albopictus qui, au tout départ est originaire d’Asie du Sud-Est, a contaminé toute l’Italie à la fin des années 1990, puis la France par Menton en 2004, et instantanément Monaco l’année suivante.
Quelles sont ses particularités ?
L’une de ses particularités est de vivre le jour, ce qui est plus contraignant pour s’en protéger. Par ailleurs, le moustique tigre est plus agressif, il a plus la volonté de piquer. La nuisance est donc plus importante, particulièrement d’avril à novembre. Enfin, il est potentiellement vecteur de maladies, et principalement de virus comme le chikungunya, la dengue, et le Zika. Comme nous voyageons de plus en plus, notre probabilité de rentrer avec du virus dans le sang augmente. Du coup, les Aedes locaux risquent de plus en plus souvent de piquer quelqu’un qui a le chikungunya, la dengue ou le Zika et ainsi, créer des micro-épidémies au niveau local.
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Comment est-il parvenu aujourd’hui à coloniser la quasi-totalité de l’Hexagone ?
Le transport international, qui a explosé dans les années 1990, a permis de l’importer sur nos territoires. Et comme Aedes albopictus a une très grande adaptabilité aux fortes variations de température, contrairement à son cousin Aedes aegypti, il a su s’adapter aux températures méditerranéennes dans un premier temps, puis de plus en plus au nord de la France. À tel point qu’aujourd’hui, on le retrouve à Paris et en Île-de-France. Il sait résister au froid et aux petites congélations.
Le réchauffement climatique n’est donc pas responsable de sa prolifération ?
Ce qui a permis son introduction au niveau européen, c’est d’abord le transport. Le réchauffement climatique intervient plutôt dans un deuxième temps. Car les moustiques préfèrent effectivement la chaleur. Enfin, viennent s’ajouter nos voyages de plus en plus internationaux et de plus en plus orientés vers l’Asie et l’Amérique latine, où l’on trouve la dengue, le chikungunya, et le Zika. C’est donc un système de mayonnaise dans lequel vous introduisez plusieurs éléments, et, à un moment donné, la mayonnaise prend.
« Ce qui a permis l’introduction du moustique tigre au niveau européen, c’est d’abord le transport. Le réchauffement climatique intervient plutôt dans un deuxième temps »
Faut-il s’inquiéter de cette prolifération ?
Ça ne sert à rien de s’inquiéter. Ce qu’il faut, c’est informer et mettre en place des préventions, en ayant le moins possible d’eaux stagnantes chez soi. Certes, nous avons eu un hiver assez sec, mais nous avons eu un printemps assez curieux, avec finalement plein de petites pluies alternées. Cela a rempli de nombreux petits gîtes, et nous nous retrouvons du coup avec des petites zones d’eau un peu partout. Si en plus, nous avons tous les dix jours un orage comme en ce moment, cela maintient des eaux stagnantes auxquelles on ne pensait pas autrefois. Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’amplification du moustique se fait par l’eau stagnante qui produit des larves. Se greffe dessus le moustique adulte, qui lui est heureux quand il fait chaud, et qui va se cacher dans des zones plutôt fraîches comme les buissons, les haies… En créant des zones ombragées, malheureusement, nous créons également des zones de repos pour le moustique adulte.
Vous dites que le moustique tigre est « vecteur de maladies » : comment se fait la transmission à l’homme ?
Pour la dengue, le chikungunya et le Zika, la transmission se fait très majoritairement par la piqûre de moustique. Le moustique a ces virus dans ses glandes salivaires. Et quand il pique, il injecte obligatoirement sa salive, et donc du virus. Une fois que le virus est injecté, vous allez, selon différents critères, développer ou ne pas développer la maladie. Mais, en tout cas, vous allez avoir le virus dans le sang environ dix jours. Il disparaît ensuite parce qu’il y a une destruction naturelle. Mais si un autre moustique vous pique dans l’intervalle, il va être contaminé et pourra, à son tour, injecter le virus à une autre personne.
Quel est le risque d’être contaminé après une piqûre de moustique tigre ?
C’est un chiffre très dur à évaluer. Mais par exemple, pour la dengue, nous sommes à des taux de 70 à 90 % d’asymptomatiques. C’est-à-dire que vous ne développerez pas la maladie. Comme le chikungunya a des taux de virus très importants, c’est un peu le contraire. Il n’y a que 10 % des personnes qui ne développeront pas le chikungunya. Enfin, pour le Zika, nous sommes également à des taux de 70 à 90 % de gens qui ne développeront pas la maladie. Il s’agit des taux quand un moustique contaminé vous pique. Après, quand un moustique tigre vous pique, majoritairement, il n’est pas contaminé.
« Ça ne sert à rien de s’inquiéter. Ce qu’il faut, c’est informer et mettre en place des préventions, en ayant le moins possible d’eaux stagnantes chez soi »
Au Pérou, on assiste à une épidémie de syndrome de Guillain-Barré que l’on attribue aux moustiques : est-ce une piste crédible ?
Le syndrome de Guillain-Barré est un trouble neurologique transitoire potentiellement gravissime. Il a été prouvé que le virus Zika pouvait déclencher un trouble neurologique de type Guillain-Barré. C’est clairement connu, et, en effet, cela fait partie des systèmes d’alerte. Quand on voit arriver aux urgences des personnes présentant un trouble neurologique de type Guillain-Barré, on se demande si ce n’est pas le virus Zika qui est en train de circuler.
Combien de cas de dengue, de chikungunya et de Zika recensez-vous chaque année au CHU de Nice ?
Ces maladies ne sont pas implantées. Elles sont chaque année passagères, car il y a tout un système de surveillance mis en place par les agences régionales de santé (ARS), qui surveillent les cas de dengue, de chikungunya et de Zika sur le territoire. Elles prennent en charge le patient pour qu’il ne se refasse pas piquer par d’autres moustiques quand il est en phase de virémie [présence de virus dans le sang — NDLR]. Dans le même temps, une désinsectisation est systématiquement réalisée. De 2007, date du premier cas européen en Italie, à 2021, nous avions recensé au total quelques dizaines de cas. Et en 2022, nous avons eu plus de 60 cas de dengue dans les Alpes-Maritimes. C’est cette fameuse mayonnaise qui est en train de prendre.
Avez-vous recensé des cas depuis le début de l’année 2023 ?
Non. Sauf erreur de ma part, il n’y a encore eu aucun cas autochtone. Assez souvent, cela arrive plus vers le mois d’août-septembre. C’est une sorte de fin de saison, où les choses sont bien amplifiées. Le moustique est bien sorti de l’hiver, les températures sont bien montées, les voyages ont été faits… Même s’il faut être vigilant du 1er mai jusqu’au 31 octobre, c’est souvent en milieu de saison que les choses s’implantent.
Quels symptômes doivent alerter ?
Ces trois virus provoquent l’apparition d’une fièvre brutale. En six à douze heures, vous vous sentez très fébrile, avec une grande fatigue d’apparition assez brutale. Peuvent y être associés des douleurs articulaires et des maux de tête. Ces symptômes doivent inciter le patient à consulter son médecin généraliste.
Comment prend-on en charge ces maladies ?
Ce sont des maladies qui se soignent très bien, surtout dans nos pays bien médicalisés. Les prises en charge sont connues et reconnues. Pour tous ces virus transmis par les moustiques, qu’on appelle les arboviroses, le traitement est symptomatique. C’est-à-dire qu’on ne traite que les symptômes, car il va y avoir une sorte de guérison spontanée du patient. Pendant sa phase de maladie, on va lui enlever sa fièvre, ses maux de tête, ses douleurs articulaires… Le corps médical est là pour compenser toutes les souffrances et les symptômes qui se développent pendant le temps de cette guérison spontanée.
Quel est le profil des personnes touchées par ces maladies ?
Il n’y a pas de profil. Toutes les populations peuvent être concernées. Chez soi ou au travail, nous nous faisons tous piquer par des moustiques tigres donc il n’y a absolument aucun profil sociologique.
« Pour la dengue, le chikungunya et le Zika, la transmission se fait très majoritairement par la piqûre de moustique. Le moustique a ces virus dans ses glandes salivaires. Et quand il pique, il injecte obligatoirement sa salive, et donc du virus »
Certaines populations sont-elles plus à risque ?
Pour la dengue, il est clairement démontré en Asie et en Amérique latine, où elle est bien implantée, que les personnes à risque sont surtout les enfants. Le chikungunya va lui provoquer des douleurs articulaires. Donc les personnes qui avaient déjà des douleurs articulaires vont faire encore plus de douleurs articulaires. Et pour le Zika, il faut mettre une vigilance chez les femmes enceintes, puisque ce virus diffuse beaucoup plus dans le sang et va beaucoup plus dans les tissus neurologiques. Il est donc très important que pendant la grossesse, quand on est en « alerte Zika », les femmes enceintes n’attrapent pas le virus pour le fœtus ou le nouveau-né.
Peut-on mourir de ces maladies ?
C’est surtout la dengue dont on peut mourir. Mais c’est rarissime, surtout dans nos populations méditerranéennes.
Quelles mesures prendre contre le moustique tigre ?
Il ne faut pas l’amplifier par les eaux, et se mettre du répulsif anti-moustique, si on est un enfant ou une femme enceinte. Il n’est pas facile de se protéger du moustique tigre, nous en sommes tous quotidiennement embêtés.
Tous les répulsifs sont efficaces contre le moustique tigre ?
Il y a eu de très grosses recommandations qui ont été suivies par tous les fabricants. Les répulsifs anti-moustique sont efficaces. Attention aux huiles essentielles qui ne sont pas efficaces très longtemps, contrairement à ce que l’on pourrait croire. Elles peuvent également parfois être très allergisantes, et créer des brûlures dues au soleil ou des brûlures d’allergie. Il y a quand même une méfiance à avoir envers toutes les huiles essentielles. Il vaut mieux mettre les produits reconnus comme efficaces, dont certains sont d’origine naturelle. Même dans les quatre molécules efficaces qui sont le DEET, l’icaridine, le ir3535 et le citriodiol. Ce dernier est issu de l’eucalyptus. C’est une molécule de synthèse, qui est la copie conforme de la molécule naturelle. Ceux qui aiment bien les choses naturelles peuvent donc prendre le citriodiol.
« Pour la dengue, nous sommes à des taux de 70 à 90 % d’asymptomatiques. C’est-à-dire que vous ne développerez pas la maladie. Comme le chikungunya a des taux de virus très importants, c’est un peu le contraire. Il n’y a que 10 % des personnes qui ne développeront pas le chikungunya. Enfin, pour le Zika, nous sommes également à des taux de 70 à 90 % de gens qui ne développeront pas la maladie »
En 2019, vous avez mis au point un dispositif anti-moustique : de quoi s’agit-il ?
Au CHU de Nice, une étude scientifique menée en 2015 a montré l’efficacité d’un piège. L’hôpital L’Archet 1, qui accueille les services des maladies infectieuses et d’hématologie clinique, en est équipé. Il s’agit de modules dotés d’une petite hélice aspirante et d’une odeur attractive. Le moustique attiré par cette odeur finit par être aspiré. Et dans un horaire d’hyperactivité du moustique tigre, qui est à peu près de 17 heures à 22 heures, ces modules dégagent un peu de gaz carbonique à hauteur de la respiration d’un demi-homme, mais cela suffit à être très attractif pour le moustique. Cette légère émission de gaz carbonique accentue encore plus la performance du piège.
La communication autour du moustique tigre est parfois alarmiste : est-ce justifié ?
La situation va probablement s’amplifier d’année en année. Il y a de plus en plus de transports, de température et de voyages. Sans être alarmiste, nous allons certainement avoir des cas un peu plus nombreux chaque année.
1) Sollicité par la rédaction de Monaco Hebdo, le centre hospitalier princesse Grace (CHPG) n’a pas été en mesure de répondre à nos questions avant le bouclage de ce numéro, mardi 18 juillet 2023.



