dimanche 19 avril 2026
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De l’amour à l’algorithme : le cœur en “open heart”, entre Luc Ferry et René Prêtre

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Le professeur René Prêtre, président du conseil scientifique du centre cardio-thoracique de Monaco, et le philosophe Luc Ferry, ont confronté leurs visions lors de la 36ème journée internationale consacrée à l’insuffisance cardiaque, le 7 novembre 2025. Entre prouesses technologiques et questions éthiques, un constat s’impose : l’intelligence artificielle révolutionne déjà la cardiologie, sans pour autant détrôner l’humain.

«  L’intelligence artificielle (IA) n’est ni un concurrent, ni un ennemi, mais un outil fantastique », tranche René Prêtre. Spécialiste mondial de chirurgie cardiaque pédiatrique, élu « personnalité suisse de l’année 2009 » et auteur du best-seller Et au centre bat le cœur(1), il voit dans l’intelligence artificielle la promesse d’une médecine plus préventive et plus précise : « Quand une trajectoire commence à dévier de la ligne idéale, si vous la détectez tout de suite, la corriger demande peu d’efforts. Si vous attendez, revenir à la normale devient presque impossible. C’est là que l’IA aura un impact majeur. » Grâce à l’analyse instantanée d’électrocardiogrammes, d’échographies ou de données issues de capteurs connectés, l’IA repère les micro-dysfonctionnements, avant qu’ils ne deviennent irréversibles. Elle adapte aussi les traitements en temps réel selon le profil génétique, le mode de vie et les comorbidités de chaque patient. « C’est une aide fantastique pour individualiser la prise en charge », insiste ce chirurgien. Des « twin hearts » – des cœurs numériques reconstitués en 3D sur tout le cycle cardiaque – permettent déjà de simuler des interventions complexes. Si leur développement exige des montagnes de données, l’IA accélère la recherche et rend ces modèles viables à long terme.

« On a bien « clipé » une vésicule à un continent de distance, mais c’était guidé par l’homme, et ça n’a jamais été reproduit à grande échelle »

Le robot ne remplacera pas le chirurgien… avant longtemps

Luc Ferry, philosophe et ancien ministre de l’éducation nationale de 2002 à 2004 sous la présidence de Jacques Chirac (1932-2019), cite Laurent Alexandre et Jean-Emmanuel Bibault (2041, l’Odyssée de la médecine, 2023) qui prédisent la « pulvérisation » des métiers médicaux. Mais René Prêtre tempère : « Il faudra encore deux ou trois générations avant de remplacer les chirurgiens. » Ce qu’on appelle « robot » n’est en réalité que de la télé-manipulation : « On a bien « clipé » une vésicule à un continent de distance, mais c’était guidé par l’homme, et ça n’a jamais été reproduit à grande échelle », rappelle-t-il. En ce sens, le geste chirurgical reste irréductible à la machine : intuition, adaptation instantanée face à l’imprévu, chaleur humaine. Au Cambodge et au Mozambique, où il a fondé deux structures pédiatriques via sa fondation Le Petit Cœur, René Prêtre utilise déjà la visioconférence pour poser des indications opératoires à distance. « Il y a quinze ans, c’était impensable. Aujourd’hui, la continuité des soins progresse à pas de géant grâce aux plateformes numériques. » L’IA démocratise l’expertise : un électrocardiogramme lu en temps réel à l’étranger par un algorithme monégasque peut sauver un enfant, avant même l’arrivée du spécialiste.

Le cœur, imposteur magnifique

Au-delà de la posture médicale, René Prêtre rappelle la dimension symbolique de cet organe pas comme les autres : « Le cœur est un imposteur. Ce sont les émotions du cerveau qui nous font battre la chamade, mais sa caisse de résonance est si puissante qu’on lui attribue tout – amour, courage, vie, mort. » Quand le muscle s’arrête, c’est tout un univers qui s’effondre. D’où les réticences persistantes face au don d’organes, malgré la loi de 2017 instaurant le consentement présumé, comme l’a rappelé Luc Ferry. En France, environ 22 000 personnes attendent une greffe. Chaque refus familial, souvent lié à l’idée que « le cœur, c’est l’identité », coûte des vies. « Sauver une vie, comment ne pas être altruiste ? » interroge Ferry. « Pourtant, un courant contemporain prône le narcissisme absolu : « Me first »[« moi en premier » — NDLR], « devenez égoïste ». Le cœur nous renvoie à cette tension entre égoïsme et générosité. »

L’IA démocratise l’expertise : un électrocardiogramme lu en temps réel à l’étranger par un algorithme monégasque peut sauver un enfant, avant même l’arrivée du spécialiste

Espoir

Organisée autour de l’insuffisance cardiaque – véritable épidémie touchant 1,5 million de Français –, cette journée a démontré la puissance d’une approche pluridisciplinaire : médicaments, pacemakers, valves percutanées, chirurgie, assistance mécanique, et transplantation. En clôture, René Prêtre a prononcé la prestigieuse Dor’s Lecture en hommage au docteur Vincent Dor (1932-2023), fondateur du centre cardio-thoracique de Monaco. Sa conférence, « La fabuleuse histoire de la transplantation cardiaque », a retracé soixante ans d’épopée médicale, ponctuée d’images émouvantes d’opérations. Luc Ferry, lui, a offert une méditation sur cet organe qui « bat, faillit, repart », et nous rappelle sans cesse notre humanité. Ni menace, ni sauveur absolu, l’intelligence artificielle apparaît comme le plus précieux des assistants. Elle détecte, prédit, personnalise, et connecte les continents. Mais elle ne remplacera jamais la main qui tient la main, ni le regard qui redonne espoir, comme l’écrivait René Prêtre dans son livre, Et au centre bat le cœur(1). Demain, il battra peut-être un peu grâce à une machine. Mais il restera, pour toujours, profondément humain.

1) Et au centre bat le cœur, Chroniques d’un chirurgien cardiaque pédiatrique de René Prêtre (Flammarion, 2016), 350 pages, 8,49 euros (format numérique), 21 euros (format « papier »).

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