samedi 11 avril 2026
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Cancers professionnels — Franck Lobono : « Nous devons rester vigilants »

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Alors qu’une étude menée dans le Vaucluse par le Giscope 84 met en évidence une véritable sous-estimation des cancers d’origine professionnelle, quelle est la situation à Monaco ? Franck Lobono, président de la commission des intérêts sociaux et des affaires diverses du Conseil national, a répondu aux questions de Monaco Hebdo (1). Propos recueillis par Raphaël Brun

Quelles mesures législatives pourraient renforcer la reconnaissance des cancers liés au travail à Monaco ?

A ce stade, il conviendrait d’abord de savoir si les lois et les réglementations actuelles présentent des lacunes en matière de reconnaissance des cancers liés au travail. Jusqu’à présent, le Conseil national n’a jamais été saisi d’un tel sujet, ni par des salariés, ni par des professionnels, ni par le gouvernement. Sur des situations aussi techniques et aussi sensibles, souvent sujettes à de nombreuses expertises contradictoires, on peut imaginer que ce seraient les services de santé publique, en collaboration avec l’inspection du travail et la médecine du travail, qui seraient les meilleurs lanceurs d’alerte, si nos textes ne suffisaient pas, voire aussi les syndicats, en particulier dans des secteurs à risques déjà identifiés.

Le Conseil national dispose-t-il de données sur la sous-déclaration de ces cancers dans les secteurs tertiaires, hôteliers et de services ?

A ce stade, nous n’avons aucun élément, mais surtout aucune demande émanant de salariés. Le Conseil national intervient sur des sujets pour lesquels il est saisi par les Monégasques, la population et les acteurs économiques. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas, et nous ne disposons d’aucun élément sur la situation des cancers professionnels à Monaco, quel que soit le secteur.

« S’il y a des risques sanitaires, il faut les connaître. Et si la comparaison entre les chiffres de Monaco et ceux d’autres pays révèle un écart inquiétant, il faudra que les autorités sanitaires agissent en conséquence. Elles seront soutenues par notre Assemblée »

Un tableau officiel des cancers professionnels pourrait-il être créé pour le contexte monégasque ?

Dans beaucoup de domaines de santé, Monaco collabore de près avec la région et le pays voisin. L’échelle monégasque pourrait ne pas être très significative, alors que si l’on considère des données françaises, nous aurons davantage d’informations et une meilleure prévention par secteur. Cela dit, je reste très favorable à une transparence en matière de santé publique, sous réserve que les chiffres puissent être établis sérieusement. En matière de cancer, il peut y avoir débat sur la certitude d’une cause professionnelle, en particulier dans le tertiaire, où les expositions à des matières dangereuses sont très limitées.

Des discussions sont-elles menées pour aligner les critères de reconnaissance sur les recommandations internationales ?

Je n’ai pas d’informations à ce sujet. En matière de risques sanitaires liés au travail, ou dans d’autres domaines, Monaco est largement rattaché à des données étrangères, car elles sont davantage renseignées. Pour être plus parlant et prendre un exemple, je dirais que personne n’imagine que Monaco puisse étudier son propre vaccin contre la grippe. Alors, bien évidemment qu’il y aura un alignement avec des recommandations internationales, même si nous restons maîtres de notre législation.

Comment le Conseil national peut-il soutenir la collecte de données fiables sur les cancers professionnels à Monaco ?

Le Conseil national défend la transparence dans tous les domaines, en particulier lorsque l’intérêt général est en jeu. S’il y a des risques sanitaires, il faut les connaître. Et si la comparaison entre les chiffres de Monaco et ceux d’autres pays révèle un écart inquiétant, il faudra que les autorités sanitaires agissent en conséquence. Elles seront soutenues par notre Assemblée.

Quelles mesures pourraient encourager les employeurs à limiter l’exposition à long terme à des substances cancérogènes ?

L’application et le respect des normes en vigueur. Mais savons-nous si ce n’est pas le cas aujourd’hui ? A Monaco, les contrôles sont assez fréquents, et je ne crois pas que les employeurs jouent avec la santé de leurs collaborateurs, en particulier quand ils savent qu’ils sont exposés à des substances cancérogènes. Ce qui serait très grave et inacceptable, ce serait la méconnaissance des dangers qui entraîneraient l’absence de précautions ou de protocoles. Dans un tel cas, ce serait un vrai manque de toute la chaîne administrative et professionnelle, ce qui imposerait de revoir la règlementation et de renforcer les contrôles. Connaissant le sérieux des entreprises monégasques, je ne peux l’imaginer.

« Les liens entre les cancers et le monde professionnel peuvent se confirmer au gré des nouvelles recherches. Rien n’est figé en matière de santé. L’amiante est, hélas, un bel exemple de pratiques du passé qui se sont révélées dangereuses avec le temps »

Le Conseil national prévoit-il des audits ou rapports réguliers sur les risques chimiques dans les métiers monégasques ?

Clairement non, car aujourd’hui, ce n’est pas un sujet dont nous avons été saisis et, en tout état de cause, cette compétence est du ressort de l’administration. Si un jour nous devions être alertés par plusieurs salariés, et que nous pouvions établir un lien entre différentes situations, alors nous pourrions nous rapprocher des autorités, afin d’envisager les suites adaptées.

Une coordination entre législation, médecine du travail et assurances santé est-elle envisagée pour mieux protéger les travailleurs ?

Croyez bien que dans le cadre de la commission des affaires sociales que je préside, le dialogue est permanent avec tous les acteurs concernés. Tout ce qui tend à mieux protéger le travailleur doit être mis en œuvre. Si ce n’est pas le cas aujourd’hui, alors il faudra faire évoluer la législation et les pratiques. Dans le domaine de la santé, les connaissances évoluent, et les liens entre les cancers et le monde professionnel peuvent se confirmer au gré des nouvelles recherches. Rien n’est figé en matière de santé. L’amiante est, hélas, un bel exemple de pratiques du passé qui se sont révélées dangereuses avec le temps. Nous devons rester vigilants et le Conseil national gardera son rôle, et sa liberté d’action, s’il venait à constater dans le futur des lacunes en matière de reconnaissance des cancers professionnels à Monaco.

1) Questionné par Monaco Hebdo au sujet des cancers d’origine professionnelle, le gouvernement monégasque n’a pas souhaité répondre à nos questions

Giscope 84 : une forte sous-estimation des cancers d’origine professionnelle

Lancé en 2018, le Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle et environnementale dans le Vaucluse (Giscope 84) étudie les liens entre cancers du sang et parcours professionnels. Porté par des médecins et des sociologues du travail, ce programme de recherche-action fait partie des deux seuls dispositifs comparables en France. Ce programme est né d’une interrogation locale : comprendre la fréquence importante de cancers hématologiques observée dans la région. L’enquête s’appuie sur l’étude d’environ 500 patients atteints de lymphome suivis au centre hospitalier d’Avignon. Soudeurs, manutentionnaires, chaudronniers, aides-soignants, ouvriers du bâtiment ou de la chimie, agents d’entretien : les profils sont variés, mais ils révèlent souvent, a posteriori, des expositions à des substances cancérogènes. Selon les analyses dirigées notamment par le sociologue de la santé Moritz Hunsmann, chercheur au CNRS, 94 % des personnes étudiées ont été exposées au moins une fois à un cancérogène au cours de leur carrière et 84 % à un agent reconnu comme facteur de risque d’hémopathies malignes. La causalité individuelle reste difficile à établir scientifiquement. Mais ces données contrastent avec les estimations officielles, qui attribuent 4 % à 8 % des cancers aux expositions professionnelles. Chaque année, plus de 430 000 cancers sont diagnostiqués en France, mais moins de 2 000 sont reconnus comme maladies professionnelles par l’Assurance-maladie. Cette enquête met aussi en évidence des expositions multiples : la moitié des patients étudiés ont rencontré plus de six cancérogènes au cours de leur vie professionnelle, certains plus de vingt. Reconstituer ces expositions suppose parfois de suivre l’évolution de la composition de certains produits au fil des années. Au-delà de la reconnaissance individuelle, ces situations soulèvent aussi un enjeu financier : en France, de nombreux cas sont pris en charge par la branche maladie plutôt que par celle des accidents du travail et maladies professionnelles, financée par les employeurs. Le Giscope cherche désormais à rendre sa méthode transférable à d’autres hôpitaux, afin d’intégrer l’examen systématique des parcours professionnels dans la prise en charge des patients et de mieux identifier l’origine possible des cancers. Le centre hospitalier princesse Grace (CHPG) sera-t-il un futur utilisateur de la méthode du Giscope ? Contacté par Monaco Hebdo pour évoquer ce sujet et les cancers professionnels dans leur ensemble, le gouvernement monégasque n’a pas souhaité s’exprimer.

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