Le Britannique Paul Donovan, chef économiste chez UBS Global Wealth Management, également membre de la communauté des économistes en chef du Forum économique mondial (FEM), était récemment invité au siège d’UBS Monaco pour une conférence. Il a livré son expertise sur les grands enjeux internationaux à Monaco Hebdo.
Risquons-nous d’assister à une seconde vague d’inflation en 2025 ?
Je pense que nous avons déjà connu trois vagues d’inflation en réalité, ces trois dernières années, ce qui n’est pas habituel. La première vague de 2021 correspondait à un excès de demande pour les produits de consommation : nous sommes sortis de la crise Covid avec des liquidités à dépenser, et cela a contribué a augmenter les prix. En 2022, les prix se sont stabilisés, mais c’était sans compter la guerre en Ukraine et les effets induits sur le coût de l’énergie, ce qui a contribué à la seconde vague d’inflation. Elle était totalement différente de la première, qui était liée à la demande. Cette seconde vague était une résultante de la guerre.
À quoi correspondait cette troisième vague ?
La troisième vague a suivi, avec ce que j’appelle le “profit-led inflation” [l’inflation tirée par les profits — NDLR] : lorsque les revendeurs, les détaillants, ont augmenté leur marges, en assurant aux consommateurs que ce n’était pas de leur faute, mais celle de la guerre en Ukraine, ou de la dégradation du marché du travail, qui avaient bon dos. Mais, les consommateurs ne se font plus berner, et on peut penser que ce cycle d’inflation appartient au passé, désormais.
« Il est très difficile de distinguer un sérieux facteur d’inflation pour 2025, ni pour les prochaines années, en ce qui concerne l’Europe »
L’inflation n’est donc plus véritablement une menace ?
Il est très difficile de distinguer un sérieux facteur d’inflation pour 2025, ni pour les prochaines années, en ce qui concerne l’Europe. Le coût du travail augmente plus faiblement, voire diminue. La demande n’est pas excessive, non plus. En revanche, nous sommes menacés par une potentielle hausse des tarifs douaniers à prévoir aux États-Unis.
Cette possible hausse des tarifs douaniers pourrait se répercuter sur les prix ?
Il faut se rappeler qu’une hausse des tarifs douaniers est une forme de hausse des prix. Elle en est une résultante. Il est très difficile de savoir ce que fera le président Trump à compter de son investiture, tant son style de management est imprévisible. Mais s’il y avait une hausse de 10 % sur tous les imports, les prix pour les consommateurs américains augmenteraient de près d’un quart. Ce serait négatif pour eux, sans être désastreux non plus, car il y aurait probablement une pression exercée sur les salaires à la hausse. En revanche, on risquerait d’assister à un nouvel épisode de “profit-led inflation”, sur les marges des revendeurs.

Les consommateurs risquent encore de se faire berner ?
C’est un risque potentiel. Cela paraît un peu technique mais, concrètement, si je dis à quelqu’un qu’il y aura une augmentation de 10 % des tarifs douaniers, il s’imaginera que les prix vont augmenter eux aussi de 10 %. Or, ce n’est pas comme ça que ça marche. En réalité, les prix augmentent plutôt de 4 %.
Pourquoi ?
Car la hausse des tarifs douaniers ne concerne que le produit en lui-même, lorsqu’il arrive dans le pays. Avant de le revendre, il faut payer de la publicité, du marketing, le transport, le retail… Or, tous ces frais ne sont pas soumis à ces tarifs douaniers. Le prix à l’import représente en réalité 40 % du prix d’un bien, donc 10 % de hausse des tarifs implique 4 % de hausse des prix. Mais tellement de gens pensent que 10 % de hausse des tarifs équivaut à 10 % de hausse des prix. Cette méconnaissance favorise les dérives. C’est de cette hausse des prix dont il faudra se méfier à l’avenir, plutôt que de l’inflation en elle-même.
De manière plus générale, l’Europe risque-t-elle la récession, notamment la France et l’Allemagne ?
En ce qui concerne l’Allemagne, sa population est déclinante, donc la récession est inévitable. Mais la question est : qu’est-ce qu’une récession ? Il y a la définition économique, voulant qu’il faille traverser un recul du produit intérieur brut (PIB) sur deux trimestres consécutifs. Mais, avec une démographie en déclin, c’est très facile de subir deux trimestres négatifs ! Certes, il est clair que l’économie allemande souffre depuis deux ans, car la consommation des biens se tarit, au profit de la consommation de service. Les consommateurs privilégient ce qui est « instagramable » désormais : les restaurants, l’habillement, le tourisme… Des pays comme Monaco en profitent, mais pas l’Allemagne, qui s’est spécialisée dans la production de biens qui se vendent moins aujourd’hui, exactement comme la Chine. Je pense, cependant, que cet épisode négatif va se défaire.
L’Allemagne peut se relever ?
Les Allemands épargnent beaucoup, et leur taux d’épargne continue d’augmenter aujourd’hui. Si les tarifs douaniers s’appliquent aux États-Unis sur les produits européens, l’Allemagne en pâtira, mais je ne pense pas qu’une grosse récession soit d’actualité, non plus. L’Allemagne est en recherche de stabilité avant tout, et ses dirigeants prendront les mesures qu’il faut pour y parvenir.
« Nous sommes menacés par une potentielle hausse des tarifs douaniers à prévoir aux États-Unis »
Même scénario pour la France ?
Le cas français est différent de celui de l’Allemagne. Son économie est plutôt bonne, et elle dispose de multiples atouts, avec son tourisme et son industrie. C’est sur le plan politique que le pays est instable. Certes, les taux d’intérêt sur la dette ont augmenté, et ont rejoint le niveau de la Grèce. Cela a fait couler beaucoup d’encre, mais on oublie de rappeler que l’économie grecque s’est largement améliorée grâce au tourisme et aux services. Cependant, la France n’a pas atteint un niveau critique, pour autant. Le niveau de ses taux est même plutôt satisfaisant, compte tenu du contexte politique. En résumé : il y a quelques inquiétudes sur la France, mais pas une crise à proprement parler.
Pourtant le cours de l’or est encore haussier, signe d’inquiétude des investisseurs ?
Le prix de l’or, c’est autre chose. Il reflète le fait que plusieurs banques centrales ont des préoccupations vis-à-vis de la dette américaine, pour des raisons politiques. Si vous voulez du dollar, mais pas de bons du trésor américain, alors l’or est une évidence. C’est surtout la diversification des banques centrales qui fait le prix de l’or.
« Il y a quelques inquiétudes sur la France, mais pas une crise à proprement parler »
Risquons-nous d’en revenir aux taux directeurs à zéro pour cent, voire négatifs, au motif de stimuler la croissance ?
Des taux négatifs, clairement pas. Du moins, je ne l’espère pas. Je pense qu’il s’agissait d’une expérimentation des banques centrales, et il s’avère qu’elle n’a pas provoqué le stimuli espéré sur l’économie. Les taux négatifs ont même fini par taxer l’épargne, ils sont devenus nocifs pour l’économie sur le long-terme. On verra probablement les banques centrales tenter de maintenir les taux d’intérêt assez bas, pour suivre une faible inflation, mais je ne pense pas qu’elle descendront Jusqu’à zéro.
Le climat de guerre économique entre la Chine et les États-Unis peut-il avoir des conséquences sur le pouvoir d’achat des Européens ?
C’est un conflit qui concerne principalement les États-Unis. Mais nous évoluons dans un contexte de nationalisme exacerbé, à échelle mondiale, qui résulte sur la restrictions des échanges. En Chine, par exemple, le langage employé dans les médias à l’encontre de l’Occident en général, et pas seulement les Américains, est souvent négatif. Récemment, nous avons remarqué que les consommateurs chinois sont de moins en moins enclins à acheter des produits européens, et cela se mesure par une baisse des dépenses sur les produits d’import européens. Ce n’est pas très patriotique de porter du Louis Vuitton, ou d’autre marque de luxe française, en ce moment. Finalement, le nationalisme peut avoir des répercussions sur l’économie mondiale, plus que la guerre économique entre la Chine et les États-Unis.



