Nicolas Rajner, directeur des investissements à la banque Richelieu Monaco, livre son analyse à Monaco Hebdo sur la situation économique mondiale, en ce début d’année 2025. Interview.
Comment se positionner face au « désordre » européen, à la nouvelle administration Trump et à la guerre commerciale contre la Chine ?
Tout d’abord, il faut souligner que la victoire décisive du président Trump et du parti républicain aux élections de 2024 ouvre la voie à un Trump 2.0 [à ce sujet, lire notre dossier spécial élections américaines, publié dans Monaco Hebdo n° 1353 — NDLR]. Les conséquences pour les marchés et l’économie pourraient être nombreuses : déréglementation, augmentation des fusions et acquisitions, accent mis sur l’économie domestique avec le fameux « Make America great again » [« rendre à l’Amérique sa grandeur » — NDLR], et bien sûr, la baisse des taux d’imposition des sociétés, sont autant d’arguments en faveur d’une poursuite de la hausse des marchés. En effet, la réaction immédiate aux résultats des élections a montré que les investisseurs privilégient les États-Unis par rapport au reste du monde, ainsi que les actions à petites et moyennes capitalisations, les banques régionales, mais aussi les crypto-monnaies, comme le bitcoin.
Mais le retour de l’inflation n’est pas loin, non plus ?
Les initiatives en faveur de la croissance pourraient également entraîner une hausse de l’inflation et des déficits budgétaires encore plus importants. En effet, les rendements des bons du Trésor américain sont revenus vers leurs plus hauts niveaux de l’année, aux alentours de 4,4 %. Des taux de financement hypothécaires élevés pourraient continuer de freiner l’activité sur le marché de l’immobilier résidentiel et, de facto, exacerber la crise de l’accessibilité au logement outre-Atlantique.
« Nous pensons que l’environnement mondial reste positif pour les actifs risqués : nous nous trouvons à un stade favorable du cycle de croissance, les banques centrales des pays développés continuent de réduire leurs taux, et les entreprises utilisent avec succès l’innovation et le contrôle des coûts pour accroître leurs bénéfices »
Le plus grand risque pour la croissance mondiale, ce sont les nouveaux droits de douane ?
La mise en place de nouvelles barrières douanières présente, peut-être, le plus grand risque pour la croissance mondiale. Bien que nous ne pensons pas que des droits de douane sur la totalité des importations soient probables, des droits de douane sur des biens ou des partenaires commerciaux spécifiques, comme la Chine, le Mexique ou le Canada, seront indéniablement mis en place. Nous nous attendons à des représailles de la part des partenaires commerciaux visés, ce qui pourrait avoir pour conséquence un choc négatif sur le commerce mondial.
Dans ce contexte, faut-il s’attendre à une nouvelle baisse des taux directeurs de la banque centrale européenne ?
Concernant l’Europe, pour 2025, nous estimons que la détérioration des perspectives de croissance en zone euro, qui pourrait s’amplifier du fait des impacts sur la confiance de la politique commerciale à venir de la part de la nouvelle administration républicaine, conduira la banque centrale européenne à poursuivre la baisse des taux directeurs au cours de l’année 2025, et à adopter une politique monétaire plus accommodante. La nouvelle diminution de l’activité économique en novembre 2024 s’est accompagnée d’un affaiblissement de la confiance dans les perspectives. Le secteur manufacturier de la zone euro s’enfonce plus profondément dans la récession, et, maintenant, le secteur des services commence à vaciller, après deux mois de croissance marginale.
« Plus que jamais, le Vieux continent doit s’unir, afin d’affronter ces enjeux économiques et géopolitiques. Mais les contextes politiques français et allemand affaiblissent le leadership historique de ce tandem »
Cette dégradation de l’économie européenne n’est pas une surprise ?
Cette dégradation n’est pas vraiment une surprise, compte tenu du désordre politique dans les principales économies de la zone euro. L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis n’a fait qu’ajouter de l’huile sur le feu. Plus que jamais, le Vieux continent doit s’unir, afin d’affronter ces enjeux économiques et géopolitiques. Mais les contextes politiques français et allemand affaiblissent le leadership historique de ce tandem. Une bonne nouvelle potentielle pourrait venir des élections allemandes en février 2025, qui pourraient voir une levée du fameux « frein de la dette » allemand.
Il reste donc des opportunités à saisir pour les investisseurs ?
Au-delà de ces considérations européennes, nous pensons que l’environnement mondial reste positif pour les actifs risqués : nous nous trouvons à un stade favorable du cycle de croissance, les banques centrales des pays développés continuent de réduire leurs taux, et les entreprises utilisent avec succès l’innovation et le contrôle des coûts pour accroître leurs bénéfices. De plus, d’autres moteurs de croissance, notamment les politiques industrielles, les applications d’intelligence artificielle, les fusions et acquisitions, et les mesures de relance chinoises, devraient renforcer la dynamique du marché et les opportunités qui se présentent en 2025.
La performance se trouve davantage du côté des marchés actions ?
D’un point de vue de l’allocation d’actifs, nous maintenons notre légère surpondération sur les actions, tout en continuant à renforcer notre allocation aux actifs alternatifs. Nous pensons que les actions « surperformeront » les obligations, et que les obligations « surperformeront » les liquidités. Le fait de disposer d’un excédent de liquidités risque, une fois de plus, de ne pas être le choix le plus judicieux sur le long terme, à mesure que les taux baissent.
« Nous pensons que les responsables politiques continueront de faire baisser les taux. Aux États-Unis, le marché obligataire anticipe actuellement un cycle d’assouplissement qui se terminera au premier trimestre 2026, avec un taux directeur proche de 3,5 %. En Europe, les investisseurs prévoient que les taux directeurs tomberont aux alentours de 2 % d’ici la fin 2025 »
Qu’en est-il des obligations ?
Les obligations sont, sans aucun doute, bien plus attractives que ces dernières décennies. Même si les allocations des investisseurs aux obligations ont augmenté, nombre d’entre eux restent sous-pondérés et continuent de garder des niveaux de liquidités trop importants. Cela dit, les anticipations changeantes sur les taux longs liées au nouveau mandat de Donald Trump nous conduisent à privilégier les maturités intermédiaires entre trois et cinq ans.
Et pour les obligations d’entreprise ?
Concernant les obligations d’entreprise, nous les considérons pour le rendement total, pas pour le “spread” [la « prime de risque » — NDLR], car celui-ci atteint désormais des plus bas historiques. Nous privilégions également l’ensemble du spectre du crédit aux entreprises : seniors, subordonnées bancaires/assurantielles, hybrides et “high yield” [« rendement élevé » — NDLR]. En cas de matérialisation, ces secteurs bénéficieront du scénario d’atterrissage en douceur de l’économie américaine et ils continueront à offrir des rendements attractifs, même si les “spreads” des “obligations investment grade” [des obligations considérées comme présentant un risque de défaut plus faible et bénéficiant d’une meilleure notation par les agences de notation – NDLR] restent serrés.
Comment appréhender les prochaines baisses de taux directeurs de la Fed et de la banque centrale européenne : bonne nouvelle ou signal d’alarme ?
Si 2024 a répondu à la question : « Quand les taux directeurs commenceront-ils à baisser ? », 2025 nous apportera probablement des réponses à la question : « Jusqu’où les taux pourraient-ils baisser ? ». Sur les 37 principales banques centrales mondiales, 27 ont abaissé leurs taux directeurs en 2024, y compris toutes les banques centrales du G10, en dehors du Japon. Nous pensons que les responsables politiques continueront de faire baisser les taux. Aux États-Unis, le marché obligataire anticipe actuellement un cycle d’assouplissement qui se terminera au premier trimestre 2026, avec un taux directeur proche de 3,5 %. En Europe, les investisseurs prévoient que les taux directeurs tomberont aux alentours de 2 % d’ici la fin 2025. Nous ne voyons pas beaucoup de raisons de ne pas être d’accord avec l’opinion du marché.
L’impact de ces baisses de taux pourrait être assez limité, finalement ?
Il est important de regarder de quelle manière le niveau et la trajectoire des taux directeurs sont en mesure d’influer sur l’économie. En effet, au cours du cycle le plus récent, les nombreuses hausses de taux, bien que rapides et d’une grande amplitude, ont eu un impact étonnamment limité sur l’économie, dans son ensemble. Les baisses de taux pourraient avoir un impact tout aussi limité. Nous pensons que le cycle d’assouplissement mondial devrait soutenir la croissance économique et les actifs risqués tels que les actions et les obligations “high yield”. Mais nous ne pensons pas qu’il déclenchera une forte hausse de l’endettement, qui pousserait la croissance et l’inflation à un niveau bien supérieur à leur tendance long terme. Donc oui, une normalisation des niveaux est une bonne nouvelle.
Quels sont encore les atouts de la place monégasque pour les investisseurs en 2025 ?
L’expertise bancaire de Monaco constitue l’un des fondements de sa renommée financière, largement reconnue pour son excellence et son orientation vers une clientèle haut de gamme. En 2025, plusieurs éléments illustrent la sophistication et la singularité de cette expertise. La principauté est reconnue comme un centre international majeur de gestion de fortune et elle abrite une trentaine d’établissements bancaires, principalement des banques privées. Ce réseau dense garantit une offre financière diversifiée et un haut degré de compétence, renforçant l’attractivité de Monaco pour les investisseurs.
Quel est le profil des établissements bancaires à Monaco ?
Les établissements bancaires de la principauté, qu’il s’agisse d’acteurs locaux ou de filiales de grands groupes internationaux, se distinguent par leur capacité à répondre aux attentes complexes d’une clientèle exigeante. Les banques dites « boutique », un modèle qui répond à des valeurs d’agilité, de pragmatisme et de rapidité d’exécution, permettent d’offrir aux clients les plus exigeants l’attention et la qualité de service qu’ils recherchent. Celles-ci se distinguent également par leur maîtrise des produits d’investissement sophistiqués. Elles sont renommées dans la gestion active de portefeuilles diversifiés et dans les investissements alternatifs, ainsi que pour leur capacité à offrir des financements et à structurer des opérations pour leurs clients.
Et celui des investisseurs ?
La grande majorité des investisseurs établis à Monaco recherchent une diversification de leur base d’actifs et de leurs partenaires bancaires privés historiques. Ils considèrent la principauté comme un pays sûr et stable, où investir une partie de leur patrimoine. Et c’est d’autant plus vrai dans un monde de plus en plus instable, et marqué par une grande incertitude. Pour cette clientèle cosmopolite, la place monégasque met à disposition un personnel multilingue, formé pour répondre à des attentes culturelles variées. Cette compétence internationale renforce l’attractivité de Monaco, en tant que destination financière privilégiée.
Ces investisseurs choisissent Monaco pour son niveau de sécurité ?
La sécurité financière et la robustesse réglementaire sont des piliers de la place monégasque. Placées sous la supervision de la Commission de contrôle des activités financières (CCAF) et de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) française, les banques de Monaco garantissent une stabilité exemplaire et une protection accrue pour les investisseurs. Enfin, Monaco propose un environnement fiscal attractif et conforme aux normes internationales, grâce à ses accords bilatéraux et à une fiscalité avantageuse, offrant ainsi des opportunités d’optimisation aux investisseurs. En somme, l’expertise bancaire de Monaco repose sur la combinaison de savoir-faire, de services exclusifs, et de rigueur réglementaire. Ce positionnement d’excellence fait de la principauté une destination incontournable pour les investisseurs souhaitant préserver et développer leur patrimoine, dans un cadre prestigieux et sécurisé.



