Opération séduction à Istanbul. A l’occasion d’une mission économique de la Chambre de développement économique (CDE), accompagnant une visite officielle du prince, de nombreux entrepreneurs sont partis en quête de nouveaux clients, fournisseurs ou joint-ventures.
Avec une croissance de 9 % en 2010-2011 et de 4 % en 2012, la Turquie a de quoi laisser rêveur une Europe en proie à la récession. C’est bien simple : aujourd’hui, tout le monde s’arrache le marché turc, à la croisée de l’Asie et de l’Europe, ainsi que ses 74 millions de consommateurs. Du 6 au 9 novembre, une trentaine d’hommes d’affaires et dirigeants de 30 entreprises monégasques sont partis à Istanbul dans le cadre d’une mission de la Chambre de développement économique (CDE), accompagnant la visite officielle du prince Albert. En quête de nouveaux clients, fournisseurs ou joint-ventures. Le 7 novembre, dans les couloirs de l’Istanbul Ticaret Odasi (ITO), la chambre de commerce d’Istanbul, ils auraient pu croiser le Premier ministre hollandais Mark Rutte, venu discuter, lors d’une table ronde, avec des PDG turcs et néerlandais. Et ont loupé de peu le prince Philippe de Belgique qui avait conduit une mission économique en Turquie une semaine auparavant…
50 délégations par an
Car ITO, qui représente, avec ses 350 000 entreprises, 140 milliards d’euros de chiffre d’affaires, soit 23 % du PNB de la Turquie, reçoit 50 délégations par an. Son président Murat Yalçintas a d’ailleurs un discours parfaitement rôdé. « Nous accordons beaucoup d’importance aux développements économiques avec nos collègues européens », explique-t-il, en saluant la venue des Monégasques : « Nous avons déjà des liens avec Monaco dans le domaine de la finance et du tourisme. La visite du prince Albert va sûrement représenter un accélérateur dans les relations entre la Turquie et Monaco ». C’est en tout cas le souhait du chef de l’Etat qui a déclaré aux entrepreneurs turcs à ITO : « J’attache une importance toute particulière, lors de mes déplacements officiels, à ce qu’une composante économique vienne les enrichir et donner un élan nouveau aux relations économiques et commerciales que la principauté entretient avec les pays visités ». Invitant au passage une délégation de la chambre de commerce turque à venir prochainement à Monaco.
Cinquième fournisseur, 28ème client
Aujourd’hui, « la Turquie est le cinquième pays fournisseur pour la Principauté. 85 % des importations sont des matériels de transports, les 15 % restants des produits plastiques et textiles », rappelle Michel Dotta, président de la CDE. Selon l’Observatoire de l’économie monégasque 2011, la Turquie pèse 33,1 millions d’euros de l’import en principauté, soit 5,43 % des achats. Contre 5,4 millions d’euros pour l’export. A Istanbul, la délégation monégasque était là pour combler le déficit commercial… Au final, les entrepreneurs rouge et blanc ont décroché 150 rendez-vous d’affaires en deux jours. De la banque privée à la banque d’affaires, du tourisme et de l’hôtellerie au négoce international, en passant par le consulting, l’industrie, l’immobilier, le transport et la logistique ainsi que les technologies de l’information et de la communication… tous ont pu rencontrer des clients ou partenaires potentiels. Via une formule baptisée « business to business » qui semble faire ses preuves. Le mode opératoire ? Des rendez-vous en face à face avec des dirigeants turcs. Tous triés sur le volet en amont par secteurs d’activités pour optimiser les chances de partenariats. « Sur 10 contacts, 6 vont vous dire qu’ils ont besoin d’argent, deux seront neutres et un ou deux vous diront que ça les intéresse de vous prendre comme distributeur », résume Michel Dotta qui rappelle que « la signature vient plus tard sauf si les contrats sont préparés en amont de la mission ». Pour certains, la fameuse signature semble avancer à grands pas. Greg Deeds est export manager pour les laboratoires de compléments alimentaires Macanthy, basés à Fontvieille. Il a revu à Istanbul un contact rencontré dans un salon professionnel il y a 6 mois. Et pourrait bien finaliser un contrat de distribution grâce à son rendez-vous à Istanbul à très court terme.
Une usine pour Giraudi
Le groupe Giraudi, lui, a multiplié les rendez-vous auprès des usines turques. La filiale de Giraudi International, Fashion Factory, spécialisée dans le destockage de grandes marques de mode italiennes comme Dolce et Gabbana dans les magasins outlet et sur la Toile, fabrique des maillots de bain Pantone (la marque aux codes couleurs). « Après une première production en Tunisie, on a décidé de pratiquement tout produire désormais en Turquie », indique la brand manager Laura Loulai pour qui « Istanbul n’étant qu’à trois heures d’avion de Monaco, il est plus facile de contrôler la production de nos produits que s’ils étaient fabriqués en Chine. » Or, la production doit s’amplifier très rapidement. Giraudi lance ColorWear, qui, en plus des maillots de bain, déclinera les couleurs Pantone sur des T-shirts, ceintures et mailles de cachemire(1). La collection sera présentée en janvier aux salons Pitti à Florence et Bred & Butter à Berlin.
A la recherche de la bonne affaire
Pour les Monégasques, il s’agit de flairer la bonne affaire. Jean Kerwat, gérant de Business Knowledge Bureau, spécialisé dans la recherche et le développement de partenariats et de joint-ventures, est mandaté par une société basée à Monaco pour dénicher des investisseurs dans la construction, secteur qui a le vent en poupe en Turquie. « J’ai rencontré des sociétés de construction et des prestataires de service. Ils sont très motivés ». Pour le businessman monégasque, la mission de la CDE a un avantage certain : « Les contacts sont passés par le filtre d’ITO. C’est une garantie de sérieux. Et quand les gens se déplacent, c’est bon signe. » Pour Bo Rammer, courtier d’affaires maritimes (MSS), venir à Istanbul, située sur le détroit du Bosphore, est également une évidence. Au-delà des « blind date, où l’on ne sait jamais qui on va rencontrer », il s’agissait d’organiser d’autres rendez-vous en parallèle. Et de vendre Monaco comme future place d’arbitrage du shipping. « Le shipping à Monaco, c’est une cinquantaine de sociétés, un millier d’emplois et 4 % du PIB monégasque. » Hilde Haneuse a également espoir que ses rendez-vous portent ses fruits. Afin de trouver un distributeur en Turquie de Blue Wave Software, sa société éditrice de logiciels spécialisés dans la gestion du leasing et du private banking. Tout en faisant du RP : « A Monaco, chaque entreprise est dans sa bulle. Chaque mission de la CDE permet de nouer des contacts aussi bien dans le pays cible qu’avec les autres membres de la délégation. » Gianni Angelini, lui, compte bien développer My Sushi à Istanbul. Après avoir lancé son commerce de sushis à Monaco puis à Nice, avant de se lancer bientôt à Cap d’Ail et dans le futur centre commercial de Cagnes-sur-mer, le gérant mise sur l’Orient : « En France, le marché est saturé. A Istanbul, il y a de la marge au niveau de la qualité et le secteur est peu développé. » Alors Inch’allah ?
(1) La collection sera commercialisée chez K11 et Il Teatro à Monaco et chez Colette à Paris.
Le dynamisme turc
Une inflation longtemps exponentielle enfin sous contrôle, une dette publique tombée sous les 40 % du PIB – soit bien en-deçà de celle de la plupart des pays européens –, et un pouvoir d’achat en hausse de ses 74 millions d’habitants, dont plus de 60 % ont moins de 35 ans… Pas étonnant que l’Europe ait les yeux de Chimène pour la Turquie. D’autant que l’on peut y créer une société en à peine 6 jours.
Néanmoins, les businessmen et dirigeants d’entreprises monégasques relèvent deux bémols sur ce marché.
« Pour les investisseurs, il est important de maîtriser la livre turque. C’est bien de baisser les taux d’intérêt mais ce n’est pas suffisant », indique Louis Legrand, DG de la société de gestion 2PM. Autre hic : la Turquie est toujours blacklistée par le GAFI, qui menace de l’exclure de l’organisation en 2013 si aucune loi ne vient combler les failles du dispositif anti-blanchiment et financement du terrorisme. « Tout euro transféré à Monaco d’une banque turque est soumis à déclaration », note un banquier. Et ce même s’il n’y a pas d’accord fiscal avec la Turquie.
Tisam international précurseur
Certains Turcs ont choisi d’investir depuis un moment à Monaco. C’est le cas d’Hayim Fresko, président délégué de Tisam International, une SAM créée en 1979, fabriquant, important et exportant des textiles. La fabrication des modèles s’effectue dans l’usine de la société en Turquie.

Une visite officielle de deux jours
C’est une visite officielle de deux jours qu’a effectuée Albert II en Turquie. Le 6 novembre, à Ankara, il a participé à la cérémonie de dépôt de gerbe au Mausolée de Mustafa Kemal Atatürk. Avant de s’entretenir avec le président de la République Abdallah Gül, au palais présidentiel puis de partager un déjeuner de travail avec le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan. On imagine qu’en dehors des échanges liés à la conjoncture économique, politique et environnementale, les discussions ont aussi abordé la candidature d’Istanbul à l’accueil des Jeux Olympiques 2020… C’est le lendemain que le chef de l’Etat a rejoint la mission économique à ITO. Avant d’échanger avec des étudiants de l’Université de Bogacizi sur le thème de l’environnement. En fin d’après-midi, la Fondation Albert II avait organisé un cocktail. « Nous souhaitions sensibiliser les personnalités turques aux activités de la fondation et créer des synergies. La Turquie est un pays méditerranéen important qui se développe très vite et est confronté aux enjeux environnementaux », souligne le vice-président Bernard Fautrier.
Capter une clientèle en or
Avec ses 38 milliardaires en Turquie et ses grosses fortunes en hausse chaque année, la Turquie aiguise les appétits. Onshore et offshore.
Ramener la clientèle aisée turque dans sa valise était le deuxième volet de la mission CDE. Et pour cause. Le dernier classement Forbes de mars 2012 des personnes les plus riches au monde recensait 38 milliardaires en Turquie. Tandis que le pays comptait 29 000 millionnaires en 2011, dont plus de 1 000 vivaient à l’étranger, surtout à Londres ou en Suisse. « On parle de 160 milliards d’euros d’actifs turcs aujourd’hui offshore », relève Louis Legrand, directeur général de la société de gestion de patrimoine 2PM Monaco. Logique donc que 2PM et plusieurs banques, de la BSI à la Barclays, aient fait le déplacement à Istanbul.
Vanter la stabilité monégasque
Frank Steve, directeur de la Rotschild, comptait bien trouver des clients désirant s’installer à Monaco. Ce fut le cas puisque l’un de ses contacts souhaitait acheter à court ou moyen terme un appartement en principauté, avec l’idée d’y ramener son yacht. Et le banquier a même retardé son retour pour assister à la soirée Monaco Private Label organisée par Michel Bouquier, où businessmen, grands propriétaires fonciers, chefs d’entreprises et célébrités étaient conviés. Des clients dont la surface financière est estimée à 100 millions d’euros. Pour Frank Steve, les Turcs ont de nombreuses raisons pour vouloir placer leur argent à l’étranger, et dans d’autres devises : « La livre turque a fluctué de 40 % entre janvier 2009 et le plus haut. Sur un an, on a connu une variation de 7 %. » Sans oublier une autre crainte perceptible chez de nombreux Turcs : l’incertitude liée aux nationalistes. Autant d’éléments qui permettent aux banquiers monégasques de vanter la sécurité et la stabilité politique du pays. Des arguments qui ont déjà fait mouche. « Nous avons aujourd’hui deux clients turcs vivant à Monaco et nous recherchons cette clientèle résidente », indique Aleco Keusseoglou, président de 2PM, qui gère 1 milliard d’euros d’actifs et a multiplié les rendez-vous à Istanbul.
5 000 nuitées en 2011
Roula Habbab vient depuis 18 ans à Monaco. L’épouse de Mehmet Habbab, dirigeant de la firme pétrolière Delta Petrol, participe aux bals de la rose et de la Croix-Rouge et pense aujourd’hui franchir un pas supplémentaire et investir dans la pierre. C’est une amie de Hülya Biren, qui représente la Société des bains de mer en Turquie. Hülya Biren, fille d’un haut gradé de la marine turque, est chargée d’assurer la promotion de la SBM et de Monaco auprès des grandes familles d’Istanbul. Et ça marche puisque depuis 4 ans, les chiffres du tourisme sont à la hausse. « Avec près de 5 000 nuitées dans les établissements monégasques, la Turquie est rentrée dans le top 20. Les Turcs aiment Monaco car ils aiment la fête, la gastronomie, la vie nocturne. Et c’est une population de joueurs », souligne Guillaume Rose, directeur du tourisme. « Ils aiment bien venir à Monaco car ils peuvent porter dans la rue leurs bijoux, conduire des voitures de luxe et jouer au casino alors que c’est interdit chez eux », ajoute un banquier. Pour renforcer cette tendance à la hausse, la DTC s’est appuyée sur le bureau de la SBM en Turquie afin de monter une opération séduction auprès des 40 acteurs du tourisme qui comptent à Istanbul. Dans le cadre douillet et luxueux des Ottomans, hôtel parfois privatisé pour recevoir Jennifer Lopez et autres célébrités, Guillaume Rose a présenté les atouts de la Principauté. « 5 000 Istanbuliotes à haute valeur ajoutée pourraient être intéressés par cette destination qui reste chère pour les Turcs lambda », note un agent de voyage. A voir. « Ils seront nombreux cette année à fêter le nouvel an à Monaco », assure quant à elle Hülya Biren..



